EMPRUNTS POUR LA DÉLIVRANCE DU TERRITOIRE
L'emprunt souscrit par MM. Baring et Hope n'avait force et valeur d'après les principes du gouvernement représentatif, qu'autant qu'il serait ratifié par les deux Chambres. A l'ouverture de la session, le comte Corvetto déposa les deux conventions d'emprunts qui furent hautement appuyées par M. Lafïîtte avec les faits de la situation, et ardemment combattues par M. Casimir Périer, l'auteur de la brochure dont j'ai parlé, qui fit ses premières armes a la tribune, depuis si souvent agitée par sa parole : il répéta son éternelle objection, en faveur des capitaux français qu'on aurait dû préférer. Mais ces capitaux pourquoi ïi'étaient-ils pas venus quand on les avait appelés en 1816? En matière de finance on ne s'inquiète guère de la nationalité des capitaux, pourvu qu'ils vous aident au temps voulu.
Un esprit bien autrement élevé que M. C. Périer, M. de Villèle, attaqua le système des emprunts. « Je croîs , disait le député royaliste , la réussite de ce plan impossible, et s'il pouvait réussir, je le rejetterais encore comme devant amener des résultats intolérables : un an s'est à peine écoulé, et déjà plus d'un milliard de dépenses nécessite des emprunts qui rendent pendant treize ans obligatoire le poids des impôts demandés au nom d'une circonstance extraordinaire. »
M. de Villèle, depuis si supérieur comme ministre, était alorsun homme d'opposition, ce qui amoindrit les meilleures intelligences. M. de la Bourdonnaye, esprit ardent, incisif, calculait qu'en 1818, il faudrait encore un emprunt de 30,000,000 de rente; en 1819, de 39,000,000 et en 1820, également de 39,000,000; de sorte qu'avec l'emprunt Baring , la France aurait créé et devrait payer 180,000,000 de nouvelles rentes avant d'obtenir sa libération, rentes vendues aux capitalistes étrangers, sur le prix moyen de 45 p. 0/0. Il y avait de l'exagération dans ces calculs; mais ce qui paraissait positif, c'est qu'il y avait un immense déficit pour trois années.
En 1818, il serait de 241,008,000
En 1819, de 253,574,000
En 18â0, de 274,174,000
Total. 768,756,000
Ce qui constituait la nécessité de trouver 768,756,000 fr. dans Tintervalle de trois années.
A ce déficit, il fallait pourvoir par une création successive de rentes.
En 1818, de 21,800,000
En 1819, de 21,100,000
En 1820, de 22,100,000
Total. 65,000,000
Auxquelles rentes on appliquerait un amortissement de 40 millions ; le ministre après le vote des Chambres, qui approuvait les traités Baring et Hope, déclara : « qu'il se faisait à peu près fort d'obtenir la négociation de ces rentes nécessaires dans les prix de 60 à 65 francs. »
C'était beaucoup alors, et la Chambre autorisa ces nouveaux emprunts lorsqu'une circonstance particulière vint hâter la conclusion d'un vaste marché de fonds publics. En 181 8, le duc de Wellington, consulté sur la situation morale de la France, avait dé-
elaré à Tempereur Alexandre (1) qu'il ne croyait plus nécessaire une armée d'occupation dans l'état où se trouvaient les esprits. Dès ce moment le duc de Richelieu dut rechercher les moyens de I faire approuver par l'Europe une si importante résolution ; et à cet effet, un Congrès se réunit à Àix-Ia-Chapelle. La question politique se liait essen* tiellement à la libératien pécuniaire de la France, et tout le monde avait besoin d'argent ; l'Europe subissait une sorte de crise financière, la Prusse et les États d'Allemagne désiraient avec joie escompter pour ainsi dire leurs créances sur le gouvernement français* telles qu'elles avaient été réglées par les traités de 1815.
L'état du crédit do la France était satisfaisant, il avaitpris une impulsion considérable, à la suite de sa première convention d'emprunt signée avec les maisons Hope et Baring, et au mois de juillet 1818, le ministre des finances, comte Corvetto, avait pu réaliser un emprunt national de 14,600,000 fr. de rente au taux de 66 fr. 50 c. La confiance avait été si grande que les souscriptions s'étaient étendues à
(i) Voir mon HUto'.i e de Lt Restauration,
toutes les classes de la société ; on comptait des cA*» lébrités de tout genre, même Talma, mademoiselle Mars, mademoiselle Georges ; les souscriptions paya* blés par huitièmes de mois en mois ne pouvaient être au-dessous de 5,000 liv. de rente, ni dépasser 50,000 ; au mois d'août, la rente française avait atteint le taux de 79 fr. 75 c. , il fut possible dès lors de songer à l'opération financière qui devait délivrer le territoire français de toute occupation mi* litaire, vœu ardent de la nation.
Il fut bien entendu que si l'Europe consentait à cette haute mesure , elle devait trouver la garantie des engagements pécuniaires de la France dans la signature de maisons puissantes , et les plénipotentiaires firent entendre que MM. Baring et Hope réunissaient ces conditions de garantie. MM. de Rothschild s'étaient rendus de leur côté à Aix-la-Chapelle, mais ils n'avaient pas alors une importance aussi considérable, et ils étaient trop allemands; s'ils purent être admis à participer pour une quotité dans l'emprunt, les seuls noms publiés furent ceux de MM. Baring et Hope. Dans la convention financière du 1" octobre 18 1 8, il fut reconnu que sur les 700,000,000 dus par la France, il ne restait plus à
|>ayer que 265,000,000; les maisons Baring et Hope s'engageaint à les acquitter en dix mandats égaux de mois en mois, chacun de 26,500,000 fr. (le 1 ^' au 6 janvier 1819), et ils recevaient en échange une quantité de rentes françaises égale au capital (escompte déduit). Le taux auquel ces rentes étaient prises fut fixé à 75 fr. 17c., et ils durent en recevoir à ce taux une quotité égale aux 265,000,000, dont la répartition se fit de la manière suivante :
A l'Angleterre , 48,000,000
A la Russie, 48,000,000
A l'Autriche, 40,000,000
A la Prusse, 40,000,000
Alix Pays-Bas, 22,000,000
A la Bavière, 10,000,000 Aux puissances du second ordre, 57,000,000
Cette opération si vaste fut accomplie exactement» sauf quelques modifications apportées par la crise financière de 1818 ; la rente était descendue de 79 à 62 fr. , par la trop grande masse d'inscriptions jetées sur la place : des faillites se déclarèrent à Londres, à Paris même dans la haute banque : les places de Bordeaux , Lyon et Marseille, en furent affec-
tées : des receveurs généraux suspendirent leurs payements.
La maison Rothschild qui ne s'était pas trop engagée dans l'opération des rentes, fit de très-heureuses affaires par la spéculation que voici : elle escompta les traites de la maison Hope et Baring, délivrées aux petits princes de l'Allemagne, à TÀutriche , à la Prusse , etc. ; elle avait même fait déjà sur ces créances des avances considérables qui lui furent largement remboursées. La seconde spéculation fut plus profitable encore, c'est celle dont j'ai parlé : l'achat de la plupart des créances spéciales que les princes, banques ou particuliers réclamaient de la Trésorerie française, et pour lesquelles un crédit était ouvert par les Chambres au ministère des finances, et qui donnait lieu à tant de réclamations. Les juifs sont admirables pour ces sortes d'opérations ; s'ils jettent quelquefois des alarmes pour recueillir à bon marché, ils sont d'une, activité merveilleuse pour donner une âme, un corps à un droit incertain. M. James Rothschild alors à 30 ans, fut un mandataire tout plein de jeunesse et d'activité auprès de la Trésorerie française ; il réclamait pour tous et sur toute chose, et alors il y avait
des demandes bien étranges : ainsi fut celle d*un prince d'Allemagne qui voulait être payé d'une vieille solde de lansquenets et de reitres vendus à Henri IV : pourquoi rAftgteterre n'aurait-elle pas réclamé les subsides qu'Elisabeth fournit au Béarnais? La voie était ouverte large et béante aux plus singulières prétentions.
CRISE FINANCIÈRE DE L'EUROPE. — DÉVE- LOPPEMENT DE U MAISON ROTHSCHILD.
En pleine paix, en 1 81 8, l'Europe subit une grande crise industrielle et financière, et ce qu'il faut noter, c'est que l'Angleterre fut la puissance le plus profondément ébranlée ; or,le crédit d'Angleterre agit si fortement sur le monde, que toutes les places en sentirent les vives atteintes ; il y eut suspension dans la vie financière des États.
Le phénomène industriel qu'amena la paix universelle pour l'Angleterre, ce fut une notable diminution dans le commerce et le travail des manufactures. Pendant la guerre, l'Angleterre avait tout fourni au monde; depuis la paix, chaque puissance travaillait pour elle-même et n'avait plus besoin d'invoquer l'intervention de la grande métropole du travail. Des révoltes d'ouvriers éclatèrent à Manches-
ter, k Birmingham, et furent sévèrement réprimées par la troupe (1). Mais les hommes d*État de T Angleterre ne sont pas seulement des bras armés pour réprimer, ils examinent sérieusement toutes les erises économiques pour en rechercher le remède avec labeur et courage.
Et cette fois, le cabinet anglais aperçut ce remède dans Témancipation du vaste continent des colonies espagnoles en Amérique, œuvre à laquelle travaillait FAngleterre depuis 1 81 3 ; il était évident que ces riches et vastes contrées, maîtresses de beaucoup d*or, dotées de peu de civilisation, et paresseuses pardessus tout, devaient ouvrir un nouveau débouché aux produits anglais, dont TEurope était rassasiée.
Comme il arrive toujours, FAngleterre commença à engager ses capitaux dans les spéculations avec l'Amérique, et, en 1818, ils y étaient si bien absorbés que la métropole en subit le contre-coup. Il y eut des faillites considérables à Londres, et spécialement celle de la haute maison de banque Golds* mith, qui s*était posée rivale de la maison Rothschild, projet hardi, car il était impossible d'inspî-
(1) Timef, «818,
rer plus de confiance et de mériter plus de considération que M. Nathan Rothschild de Londres, justement consulté par la Banque, le gouvernement et les hommes les plus avant dans la politique de cette époque. Et cependant les juifs étaient encore moralement exclus des fonctions publiques ; l'aristocratie anglaise, toujours très-prévoyante, savait la tendance de l'esprit juif à tout absorber; il faut se garder de la supériorité Israélite en matière d'argent; laissez les juifs marcher quelques années en
liberté, ils seront maîtres de toutes les Bourses.
A la mort de lord Castelreagh, lorsque M. Ganning prit le département des affaires étrangères, le ministre n'eut pas d'autres pensées que de préparer l'émancipation des colonies espagnoles, but de ses efforts depuis cinq ans. L'Angleterre s'y trouvait déjà engagée pour 150,000,000 de liv. sterl., et les emprunts de 1816 à 1820, faits pour les nouveaux États,s'élevaieDt àla somme de 40, 000,000 de liv. st., capitaux fort aventurés, si l'Amérique n'était pas émancipée. Cette circonstance forçait M. Canning à poursuivre très-nettement cette question auprès des cabinets du continent, par des menaces et des distours incendiaires. Li crise fut si grande à Biimin-
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ghain, 3Ianchcster, Liverpool et Londres, que l'escompte à 30 jours s'éleva jusqu'à 9 p. 0/0, et, chose bien rare en Angleterre, les consolidés baissèrent de près de 1 Si p. 0/0. H. Canning, aidé de H. Huskisson, aborda hardiment la question du libre échange, si difficile en elle-même, et dont les conséquences premières sont toujours si délicates, si ardues pour le bien-être et la prospérité d'une nation. En Angleterre, les lois qui fixent l'intérêt du capital sont inconnues ou restent sans exécution; les banques, les particuliers peuvent stipuler le taux de Téscompte de gré à gré, ce qui amène promptement la fin des crises, car lorsque les capitaux sont chers sur un marché, tous s'y portent. L'argent n'est qu'une marchandise ; le haut prix le ramène, et l'abondance revient dans les transactions.
L'£urope était de nouveau secouée par l'esprit des révolutions : il y avait des insurrections armées à Napies, en Espagne, dans le Piémont; en France même, l'esprit de révolte espérait un triomphe prochain et hautement annoncé. Les souverains s'étaient réunis en Congrès à Troppau et à Laybach ; les cabinets reprenaient leur pied de guerre et convoquaient toutes leurs forces militaires pour la répression. Dans
ces circonstances» il fallait des moyens financiers ; on ne pouvait recourir à MM. Baring et Hope, trop engagés dans les emprunts français pour dispo^erde leurs capitaux ; TAngleterre et la Hollande, d'ailleurs, ne partageaient pas les opinions politiques du Congrès de Troppau et de Laybach. Ce fut alors que le prince de Metternich, déjà lié avec la maison Rothschild, s'adressa droitement à elle pour se procurer les emprunts nécessaires à la situation nouvelle des armements européens. MM. Rothschild acceptèrent avec empressement cette mission politique. Un des frères fixa définitivement sa résidence à Vienne et suivit le prince de Metternich aux divers Congrès pour négocier les emprunts nécessaires aux trois cabinets engagés dans la lutte répressive.
Les juifs aimaient TÂutriche, la seule des puissances qui, sans préjugés religieux, avait demandé à la diète de Francfort leur émancipation ou au moins un changement dans la mauvaise situation morale et politique qui leur était faite en Allemagne, où ils formaient une si grande puissance d'argent; le prince de Metternich désirait surtout constater au Congrès qu'il pouvait désormais se passer du concours de l'Angleterre pour le crédit. Le Congrès
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proposait trois emprunts : le premier pour l'Au- Irich» de 4 00,000,000 de florins; le second pour la Russie, de 40,000,000 de roubles, destiné en parUe à retirer son papier-monnaie ; le troisième pour la Arusse, de 40,000,000 de thalers, pour les armements nécessaires h la situation. Ces trois emprunts, qui marchèrent de front, furent accomplis avec régularité ; la maison Rothschild se plaça en têt» de toutes les opérations d'argent, et devint pour ainsi dire la haute Trésorerie de la Sainte^AUiance.
Aussi, le prince de Metternich, très-heureux de se passer, en cette circonstance, du concours de TÂn* gleterre, et de faire ainsi de TAUemagne un nouveau centre de crédit, combla la maison Rothschild d'honneurs et de prérogatives ; et, chose presque inouïe dans rhistoire des juifs allemands, les quatre frères furent créés barons par lettres-patentes impériales^ et comme moyen d'inviolabilité, M. James Rothschild reçut le titre de consul*général de S. M. L A. à Pa-p ris, et fiit ainsi abrité sous le pavillon autrichien, car la situation n'était pas sans péril pour les frères Rothschild. Les journaux parièrent d'une démarche de H. James auprès du piéfet de poHce pour lui révéler des lettres anonymes menaçant sa personne et
sa fortune des menées de la démagogie. C'est à cette époque, et dans sa nouvelle situation, que M. lames Rothschild quitta ses modestes bureaux pour s'établir dans Tbôtei de Tandon ministre Fouché, qu'il venait d'acquérir rue de la chaussée d'Antin. Désormaii il était à la tète des opérations financières.
A l'occasion des trois emprunts de Laybach, les frères Rothschild reçurent les décorations des ordres civils autrichiens, prussiens et russes. Gentz fut chargé de leur donner cette bonne nouvelle : Geutz» l'écrivain supérieur si aimé des Rothschild, qui ne l'avaient jamais oublié dans leurs bénéfices. 11 faut le dire avec vérité 1 sans doute la maison Rothschild n'avait pas fondé le crédit, mais elle imprima une activité immense à la spéculetion, c'est-à-dire au jeu sur les certificats d'emprunts, reports, dépôts de titres, ce qui multipliait la puissance de Targent. I^s juifis seuls comprennent cette activité féconde des capitaux qu'ils remuent pour la plus grande affaire comme pour la plus petite; un ducat d'or préoccupe aussi bien Timagination d'un juif qu'un million de florins; l'Israélite a soif des affaires; il n'a pas d'autre distraction, d'autre plaisir que la spéculation, talisman placé sur son habit comme le thaled sacré
sur la poitrine du rabbin ; il prépare et suit une affaire avec le même bonheur qu'un artiste conçoit et sculpte une statue. M. de Gentz disait des Rothschild, qu'ils étaient les Phidias et les Praxitèles des emprunts, tant ils les ciselaient avec art, tant ils savaient en calculer les proportions I VœW fauve et pénétrant de risraélite connaît et devine toutes les faiblesses et les passions de notre nature, pour en tirer parti et aider la spéculation , sa maîtresse unique et adorée I