‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etcChapitre 17 sur 39 · LA BANDE NOIRE · texte numérisé non relu

LA BANDE NOIRE

A toutes les époques, à côté des esprits pratiques en affaires, on avait vu de ces charlatans rêveurs qui jouaient aux expériences hasardeuses. Ainsi au xviii® siècle les économistes avaient peu à peu préparé les misères de la Révolution, tout en annonçant la félicité publique et le bonheur des peuples. Les temps n'étaient pas corrigés de ces fantaisies, et en tête de ces remueurs d'idées, nous trouvons l'avide et déplorable associé du comte de Rœdern dans l'acquisition des biens nationaux; je veux parler de Saint-Simon. Il avait traversé l'Empire, cette époque de force et de fermeté, sans que nul fît attention à lui ; on ne daignait pas lire ses rêves dangereux : il resta donc siitiple copiste au Mont- de-Piété, après avoir dévoré sa fortune acquise aux districts.

Mais quand vint la Restauration, ce gouvernement de faiblesse et de concessions faciles, Saint-Simon associé & deux médiocres et durs écrivains, MH. Comte et Desnoyers, publia dans le Censeur européen des articles sur la sainteté des ventes des domaines na* tionaux qu'il avait tant d'intérêt à exalter pour son propre compte. Saint-Simon prit alors pour serviteur et disciple, un jeune homme à Tesprit distingué, élève, je le crois, de l'École normale, du nom d'Augustin Thierry. Quand vous voyez un écrivain très-exalté par la presse, acclamé par les acad6* mies, soyez sûr qu'à une époque de sa vie il a fait de l'opposition au gouvernement et à la société, ou qu'il a soutenu les idées de bouleversement parmi les générations. M. Augustin Thierry dut donc sa renommée première à sa collaboration dans la feuille hebdomadaire que publait Saint-Simon sous le titre de tindustriel. M. Thierry s'intitulait alors^ le fils adoptif de Saint-Simon, et dans cette feuille fut développée la théorie du matérialisme industriel : on y soutenait hautement : <( que les empereurs, les rois, les princes, les prêtres, même les propriétaires, pouvaient disparaître sans que la société en fftt autrement affectée, tandis que la mort d'un industriel,

d'un chiiDiste serait une calamité publique parce qu'il était une capacité. )>

Cet audacieux et slupide manifeste, signé de Saint- Simon et d'Âug. Thierry, dans une feuille qui se parait du patronage de MM. Gottier, Vassal, Blanc- CoUin, Hottinguer, Gros-Davilliers, Delessert, Casimir Périer excita un soulèvement général, si bien que malgré leur caractère hostile et leur opposition politique, ces honorables banquiers déclarèrent hautement qu'ils n'avaient souscrit à k feuille publiée par Saint-Simon et Âug. Thierry qu'à titre de secours et d'aumône, sans entendre l'appuyer, la patroner : ^Industriel cessa de paraître et fut remplacé par le Producteur^ feuille également publiée par Saint- Simon et son fils adoptif, M. Thierry. Nouvelle tentative pour faire dominer le matérialisme industriel dans la société : ils étaient comme les précurseurs des terribles agitations de la place publique sur la question des salaires.

On fit alors quelque bruit autour d'une école d'économie politique, celle de M. J.-B. Say. Le premier Consul qui n'aimait pas les faux esprits, les rêveurs qui agitent les peuples, l'avait expulsé du Tribunat avec B. Constant, Chénieri comme de petits obsta-

des à ses grandes pensées, comme des fers rongeurs attachés à son œuvre : sous la Restaunition« on vit paraître H. J.»B. Say, qui* comme un gros teneur de livres sec et disert, vint tout décolorer pour traduire en axiomes quelques principes des économistes anglais. Le siècle désormais industriel, repoussa les arts de Timagination ; on eut horreur du vieux temps, des âges écoulés, des siècles de chevalerie, et des gentilshommes : une sorte de haine sauvage poursuivit les manoirs et la grande propriété. En 4847, il s'organisa une bande noire qui eut pour but essentiel la destruction des vieux châteaux pour en retirer la pierre et la vendre ; on ne respecta ni les tourelles, ni les salles d'armes couvertes de tapisseries; on démolit tout, on morcela tout. On aurait démoli Notre-Dame, comme Saint-Simon l'avait voulu en 4 794.

Pour les vieux manoirs, c'était simplement un acte de vandalisme : mais le morcellement de la terre devait avoir des conséquences plus graves pour la culture du sol et l'alimentation des peuples : qu'allait devenir la grande exploitation qui seule peut élever des bestiaux, semer les vastes plaines de céréales? la France avec ses économistes deviendrait

néeessairement tributaire de l'étranger : la manufacture dépeuplerait la campagne* et le morcellement des terres encouragé et produit par le Code eiyil allait rendre impossible l'élevage des bestiaux, (si bien que c'est encore le Limousin, la Bretagne, la Normandie, la Beauce, pays des grandes propriétés qui nourrissent la France). Il se démolit plus de beaux manoirs de 4817 à 18S11 par la bande noire, que durant toute la révolution française* Nous trouvons encore dans cette voie mauvaise les couplets de M. Béranger répétés en échos avinés par les guinguettes , sur ti marquis de Carabas; oui, il feliait des marquis de Carabas pour que le blé, les bœufs, les brebis fussent donnés à bon marché au peuple, et que la France ne tàt pas tributaire de cent millions chaque année envers l'étranger.

S'il y eut malheureusement quelques maisons de haute industi*ie et de banque qui s'associèrent à la bande noire, si les environs de Paris surtout (Sceaux des Penthièvre, Choisy-le-Roi, et Maisons avec son parc) furent ravagés par les archers noirs de cette bande, il y eut quelques esprits d'élite dans les finances qui se firent une joie artistique de conserver les vieux débris du moyen-âge, de la rmaissance, et

ces souvenirs marqueront plus dans leur vie que la possession de périssables richesses (4 ) .

Il se fit un autre mouvement parmi les nouveaux enrichis, qui vint en aide aux antiques fiimilles : il prit tout à coup une fantaisie aux industriels, banquiers, acquéreurs de biens nationaux, de parer récrin de leur fille d'un parchemin d'antique noblesse : ne les blâmons pas, n'était-ce pas un hommage et une représaille? Sous l'ancien régime les dédaigneux gentilshommes appelaient cela fumer leurs terres : on vit mademoiselle Desteyëres devenir duchesse d'Osmond ; mesdemoiselles Roy furent marquise de Talhouet et comtesse Laribossiëre. Mademoiselle Ouvrard épousa le comte de Rochechouart, le dernier héritier de Richelieu. Mesdemoiselles Gollot aspirèrent toutes à des pairs de France. La cour favorisait ces unions qui rendaient un peu de fortune à l'ancienne noblesse, car la Révolution avait tout confondu ; et l'un des plus élégants salons de Paris appartenait à la famille d'un brasseur fameux, au faubourg Saint-Antoine, nouvel Artewell dans nos fastes révolutionnaires.

(1) M. le baron Alexandre Seillière acheta alon et contenra comme une belle relique le ch&teau de Mello.

- -.îîi

Page 1