‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etcChapitre 21 sur 39 · MŒURS. — HABITUDES. — OPPOSITION DU COMMERCE ET DE U BANQUE DE PARIS · texte numérisé non relu

MŒURS. — HABITUDES. — OPPOSITION DU COMMERCE ET DE U BANQUE DE PARIS

Ce débat ardent, prolongé sur la eonTersion de la rente me parait l'époque décisive où la banque et le commerce de Paris passèrent décidément dans Topposition au gouvernement qu'ils avaient tant acclamé en 1 81 4. Il y avait longtemps que la chose se préparait par un travail lent, invisible, réel néanmmns dans le journalisme écouté comme un oracle. La presse était arrivée à son paroxysme de colère et de menace contre la Restauration ; les journaux adulaient le commerce, Tindustrie fort enclins à se croire les gfrandes couron* nés de Tintelligence. Aussi le commis-marchand, le pilier de boutique étaient -ils devenu les colonnes de Témeute ; le commis-voyageur avait été l'ambassadeur des ventes du carbonarisme, comme le conduc* leur de diligence était le porteur des messages secrets de la révolution*

Dans son aveuglement, le haut commerce, jaloux de la Restauration , favorisait la démoralisation politique de l'ouvrier; ses journaux prospecturaient les plus abominables brochures, les livres dépravateurs, réimprimés du xviir siècle : Touquet, l'éditeur des plus tristes publications à bon marché, était aidé par une souscription de banquiers. On commençait à prêcher la haine de la propriété héréditaire et de la noblesse, l'égalité absolue , la souveraineté turbulente dans les manufactures qui grandissaient : les récentes révoltes de Birmingham et de Manchester n'avalent pas éclairé de leurs torches lugubres l'esprit très-borné en politique du commerçant de Paris; aux élections ceux-ci votaient pour la gauche patriote, comme on le disait alors ; ils donnaient leurs voix avec une sorte de triomphe à MM. LaflStte, C. Périer, Ternaux, Jacques Lefebvre, etc. ; ils s'étaient tous passionnés contre le pacifique et noble gouvernement de Charles X, si favorable au développement des intérêts et au respect des droits.

M. Laffitte était toujours l'homme complexe; lié avec le gouvernement pour des affaires de finance, il était resté pour l'autre partie de sa vie, homme d'opinion très-avancée, à ce point que danslaconjuration révolu-

tionnaire de 1 820 il fut question de le faire arrêter et juger, tant les preuves d'avances d'argot aux conspirateurs étaiadt justifiées ! ni Louis XVIII, ni Charles X ne voulurent jamais y consentir. On parlait haut chei M. Laffitte, et son salon fut la première réunion d'opposition subversive. Il y avait plus de circonspection et de méfiance chez M. C. Périer; il ne conspirait pas, c'est-à-dire qu'il ne favorisait pas les complots, il ne les salariait pas surtout; car inflexible de cœur, c'était le modèle du banquier, homme d'aflaires, absorbant sa vie dans ses livres , travailleur infatigable, bravant la maladie et la soufirance, non point pour une grande idée ou pour une généreuse pensée, comme le soldat ou le magisti*at, mais pour augmenter ses usines de fer, ses comptes-courants, ses terres, ses maisons. Tel est, au reste, le financier jusqu'à ce que la mort le trousse un beau matin en grimaçant devant lui l'attitude d'un garçon de recette, sa sacoche bien pleine, comme Holbein l'aurait conçu pour sa danse macabre.

M. Ternaux, si doux, si inoffensif, s'était jeté dans l'opposition. Pourquoi? il ne l'aurait pas pu dire lui-même* car il n'avait reçu de la Restauration qu'un honorable concours, des marques d'estime

et de distinction, quelquefois plus encore : et cependant H . Teraaux était monté à ce point de colère qu'un ministre royaliste put dire un peu plus tard de lui en

faisant allusion aux doux moutons de sa manufacture : « Ce M. Ternaux veut donc devenir un Gatilina mérinos? » Ce changepfient survenu dans les allures et les opinions de M. Ternaux était la résultat de plusieurs causes ; et la plus active de toutes, la lecture des journaux de l'opposition ; l'action de la presse a toujours été immense sur les esprits faibles et môme sur les forts, et ce qu'on répète tous les jours devient la vérité reconnue. Or, l'on disait sans cesse dans les couplets de chansons, dans les articles de journaux : <i que les nobles revenus de l'émigration voulaient humilier les industriels , insulter au temps présent et aux illustrations nouvelles. » On l'avait pris au sérieux et on se croyait réellement humilié.

Nobles et pauvres gentilshommes, qu'avaient*ils donc fait pour mériter ces reproches? Était-ce leur faute s'ils avaient des noms illustres et les prestiges historiques qui leur étaient attachés? était-ce leur fdute si l'extrême politesse de leurs manières et leur ; élégance de formes les distinguaient du monde indiktriel? Était-ce leur faute si les nouveaux acqué*

reursde leurs châteaux paternels, n'avaientacquisque la matière sans Tidée, si les cornets de l'épicerie, le mètre du fabricant et le boisseau du fournisseur étaient moins poétiques que les alérions, les merlettes et tourteaux» les baumes et les brassards du moyen-âge ? Nouveaux possesseurs de ces vieux domaines, venait-on les troubler dans leur rôle de châtelain jouant au luxe , à la grandeur, aux petits tableaux, à la petite vaisselle? craignaient-ils que le vieux fantôme d'un ancêtre couché sur la tombe vint briser d'un coup de gantelet tout ce clinquant d'un luxe de musée étiqueté à sa valeur dans l'inventaire annuel !

L'opposition d'un autre côté de la banque représentée à Paris par MM. Delessert, Jacques Lefebvre, Odier, André Cottier, etc., tenait à la nature et aux ^iefs éternels du parti protestant dont Thabitude était d'incessamment se plaindre. Depuis le xvi'' siècle, l'esprit d'examen essentiellement de l'opposition ne s'abdiqua jamais : ensuite on avait semé le bruit que le clergé catholique tendait à tout envahir, et pour cela on avait créé à l'usage de la presse une sorte de fantôme qu'on appelait la Congrégatioa ; les banquiers protestants devinrent les chefs de l'op*. position de gauche avec la conviction niaise, mais

sincère, que la Congrégation songeait à leur enlever la liberté de conscience et à imposer son unité à l'anarchie des croyances calvinistes.

A côté de cette opposition de la haute banque, il en était une plus osée parmi les commerçants ou industriels. On peut prendre comme types pour la représenter : M. Audi7 de Puyraveau et M. Kœchlint de Mulhouse; M. Âudry, caractère ardent , homme d'action, avait une certaine importance pour le parti, car il disposait d'une masse considérable d'ouvriers par ses charrois établis sur une large échelle, et M. Audry de Puyraveau, le premier, avait semé l'esprit de révolte dans l'atelier; le socialisme travaillait déjà dans l'ombre et nul ne le voyait. M. Kœchlin de la Basse-Alsace, travailleur d'indiennes et de calicots , était un honnête homme , tout imbu des doctrines démocratiques ; c'était par son influence que presque toute la rue du Sentier, colonie industrielle de Paris, était dévouée à l'opposition. Or, cette influence de l'Alsace se faisait sentir jusque sur l'esprit positif et modéré de M. Humann, qui s'était beaucoup rapproché de M. de Villële» pour les questions commerciales et de banque ; si M. Humann, fortune considérable acquise aux fron-

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tières de Tancienne Allemagne, n'osait pas trop se brouiller avec son parti , les besoins de ses grandes et diverses industries ne lui permettaient pas de se séparer du ministère des finances : n'était-ce pas laque se liquidaient les primes de l'exportation? M. Humann dans sa vieille et primitive position commerciale de l'Alsace, n'avait-il pas eu besoin sans cesse de quelques appuis pour ses bons rapports avec la douane ? or les intérêts rapprochent les esprits positifs des divers systèmes de gouvernement. On est presque toujours homme d'affaires avant d'être homme de parti .

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