‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etcChapitre 25 sur 39 · NOVEMBRE ET DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

NOVEMBRE ET DÉCEMBRE

Un phénomène unique dans Thistoire d'un pays se présenta au milieu de cette crise financière qu'avait amenée la révolution de Juillet; on vit le président du conseil des ministres, le chef du gouvernement politique, à la veille de suspendre ses payements et se mettre en pleine liquidation, forcé même de solliciter les secours de la Banque et du roi Louis- Philippe, afin d'éviter une faillite publique I Après le ministère de coalition, formé à la hâte à l'avénement du 9 août, M. LafBtte fut porté à la tête d'un ministère et prit le département des finances avec M. Thiers comme sous-secrétaire d'État. La mauvaise situation des afiaires de sa maison était une chose connue par la Banque elle-même, auprès de laquelle M. Laffitte sollicita un prêt éventuel de

1 3 millions. La Banque avail recouvré pour compte de la maison Laffitte une somme de 5,400,000

II lui restait dû 7,600,000

M. Laffitte présentait un bilan de garantie qu'il avait évidemment dressé avec ses illusions accoutumées sur la fortune publique et privée. Ce bilan, qui a bien sa curiosité, se décomposait ainsi :

Créances sur hypothèques un peu hasardées, 800,00T

Bons débiteurs à six mois, 1 ,009,000

A plus long terme, 3,000,000

En actions dans les entreprises, 1 ,200,000

Sur le service des Invalides, 800,000

Son hôtel, 1,000,000

Trois immeubles en vente, 1 ,400,000

Diverses rentrées dans Tannée, 1 ,000,000

Plus en garantie, immeubleset terrains, 4,700,000

14,900,000 Les acceptations de M. Laffitte déposées à la Banque s'élevaient à 6 millions, et jamais, en aucun cas, un établissement de crédit n'aurait avancé les sommes demandées par M. Laffitte sur le bilan aventureux qu'il présentait. Le conseil de la Banque se réunit à plusieurs reprises; il fut exposé qu'on ne pou-

vait laisser l'ancien gouverneur de la Banque, le président du conseil des ministres en état de suspension; on chercha un expédient, et, sur les pressantes sollicitations de plusieurs banquiers (1), il fut convenu que le roi donnerait sa garantie personnelle, jusqu'à concurrence de 6 millions de francs à la Banque de France. Le texte inédit de cet acte est d'une haute curiosité et peut donner la mesure des embarras de la situation.

« La Banque de France ayant consenti, par l'arrêté du conseil général du 10 de ce mois, à fournir à la maison Laffitte et compagnie, de cette ville, la somme de 6 millions de francs, pour éteindre entièrement ses acceptations actuellement en circulation, moyennant que j'assure à la Banque la rentrée de de cette somme, je m'engage, dans le cas où les payements n'auraient pas été faits, en tout ou en partie, par M. Laffitte lui-même, à rembourser la Banque de ces 6 millions, qui ne pourront être pris que sur les revenus de la liste civile, sans qu'il puisse en résulter aucun engagement de ma part sur mes biens particuliers, sur mon domaine privé, et

(i) M, Agoado interfint d'une iàçon acUve et honorable.

encore moins sur les biens de mes enfants, aux époques ci-après : 1,300,000 fr. le 31 décembre 1831, 1,300,000 fr. le 31 décembre 1832, 1,300,0îî0 fr. le 31 décembre 1833, 1,300,000 fr. le 31 décembre 1834, 800,000 fr. le 31 décembre 1835, avec les intérêts à raison de 5 p. 0/0 Tan, lesquels seront joints au capital à chaque époque de payement. Approuvé récriture ci-dessus. Paris, 15 janvier 1831. Louis-Philippe. »

Sur cette garantie personnelle donnée par le roi Louis-Philippe à la Banque de France, M. Laffitte obtint les 6 millions nécessaires à sa liquidation. La Banque, toujours fort prudente, commençait ce système de précaution extrême dont elle use envers le crédit, qu'elle n'aide que lorsqu'il n'a souvent plus besoin de son concours ; elle donnait pour motif : son caractère d'établissement particulier, prétexte erroné, car si la Banque est un établissement particulier, pourquoi a-t-elle le privilège de remplacer la monnaie par ses billets au porteur et en circulation? Le devoir d'une Banque estd'aider le Trésor et le crédit, autrement elle serait tout à fait inutile à l'État. Pourquoi un privilège? pourquoi le billet serait-il mis au niveau du numéraire?

Ce n'était qu'à la deniière extrémité l}ue M. Laffitte avait donc ea recours à la Banque et à la garantie du roi ; ministre des finances, il avait fait tout son possible pour soutenir sa maison par des mesures particulières qui exposaient sa plus grave responsabilité ministérielle : ainsi dans la question très-délicate de Temprunt d'Haïti , M. Laffitte avait ordonnancé 4 millions, dont une partie était revenue à sa propre maison de banque qui avait pris une part dans l'emprunt : ainsi dans la répartition des secours donnés au commerce, à l'industrie, M. Laffitte avait spécialement favorisé les maisons les plus engagées avec sa banque, de manière à être remboursé de toutes ses créances. C'était, certes, dans le droit et la prérogative du ministre, mais le reproche lui en fut solennellement fait à la Chambre des députés dans les sessions suivantes, à cette époque où M. Laffitte faisait assez d'opposition au pouvoir pour que la Révolution souscrivit publi* quement, afin de racheter son hôtel au prix d'un million ; on fit ce million sou à sou ; tel patriote donna 50 c. , tel autre 1 fr.; comme la chose s'était faite pour le général Foy sous la Restauration. Je n'ai jamais eu d'enthousiasme pour ces souscriptÎQns jetées

par les parti/s à leurs idoles. C'est en souvenir de cet hôtel où avait commencé Témeute de Juillet qu'on effaça l'antique nom d'Artois écrit sur la rue pour lui substituer celui de M. Laffitte.

Au reste, les circonstances étaient difficiles et dépassaient la capacité de M. Laffitte au ministère des finances. Sa première mesure avait été de grandir la dette flottante, et les intérêts des bons du Trésor avaient été portés à 6 p. 0/0 l'an : il était venu quelqu'argent, par cette mesure extrême; mais la dette flottante est un poids difficile à porter pour l'État ; car exigible à des époques fixes, il faut tôt ou tard la remplacer par un emprunt régulier, à ce moment impossible, car le gouvernement était menacé par d^ncessantes émeutes. Le plan de finances présenté par M. Laffitte reposait sur trois mesures : un emprunt national au pair, sorte d'appel au crédit d'enthousiasme toujours impuissant, lorsque le taux de la rente est au-dessous de ce pair. Il y avait auprès de M. Laffitte, l'esprit politique le plus sautillant, le plus rempli de sa bonne opinion avec une foi extrême en lui'^même, et un emprunt enthousiaste lui paressait possible ; il échoua comme cela devait être, comme cela sera toujours, Le crédit n'est

pas une chose de patriotisme, mais une affaire d'intérêt et degarantîe; le patriotisme peut faire des dons et encore ne vont-ils jamais au delà de certaines limites : il ne crée jamais les éléments du crédit.

La seconde mesure fut la vente des bois de l'État jusqu'à concurrence de cent millions : presque tous les gouvernements depuis 1789 ont recours à ces aliénations des domaines de l'État; ils aiment à morceler, à briser l'antique patrimoine public. A ce moment les bois se vendaient mal, les obligations se négociaient difficilement, même avec les signatures de gros spéculateurs ; c'était donc une ressource difficile à réaliser.

Une véritable spoliation, fut le projet de loi présenté à la Chambre, qui restituait à l'État le fonds commun de l'indemnité des émigrés. Ce fonds destiné à réparer les injustices, les inégalités de la répartition était la propriété sérieuse et légale des indemnitaires; la caisse d'amortissement n'en avait que le dépôt. L'exposé des motifs reposait sur des raisons violentes et banales telles qu'on pouvait en attendre de l'historien continuateur de Dulaure, qui avait justifié les excès des Assemblées constituante et législative. Il alla jusqu'à dénoncer comme un acte inique

la loi d'indemnité pour les propriétés confisquées, mesure de réparation qui avait donné une valeur égale à toutes les propriétés en France.

Pendant cette gestion du ministère des finances par M. Laifitte, tout fut confusion et médiocrité. On remuait toutes les idées, tous les vieux projets : le sous-secrétaire d'État, dans son ardeur de néophite, dans sa turbulence d'innovation, voulait remanier les bases de l'impôt : son projet sur la nouvelle assiette des contributions indirectes restera comme un chef-d'œuvre d'enfantillage administratif; M. Laffitte ne doutait de rien, avec ses projets sur les contributions, le cadastre, les portes et fenêtres, l'impôt sur le revenu. On donnait à tous, aux blessés de Juillet, aux vainqueurs de la Bastille; tous ceux qui avaient remué l'émeute de 1789 et de Juillet 1830, recevaient des récompenses nationales.

Les choses arrivèrent à ce point que le Trésor ne put plus répondre de ses services pendant quinze jours; la Banque refusait de prendre une masse plus considérable de bons du Trésor ; l'emprunt volontaire ne se couvrait pas ; on marchait à la guerre européenne et à la guerre civile. Le fonds 5 p. 0/0 était

au-dessous de 75 fr. et le 3 p. 0/0 à 56 fr. Les banni. (5) 42

quiers déclaraient que l'état de la plaee était tel qu'une liquidation générale devenait inévitable. Il fallait prendre un parti : M. LafBtte donna sa démission avec son sous-secrétaire d'État M. Thiers; et le ministère de M. Casimir Périer fut organisé comme le triomphe de l'ordre, après que M. de Lafayette eut en vain essayé le gouvernement de la Révolution par M. Odilon Barrot, Mauguin et Dupont de l'Eure.

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