‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etcChapitre 29 sur 39 · VERS LA SPÉCULATION · texte numérisé non relu

VERS LA SPÉCULATION

S'il était possible de supprimer les mauvaises passions dans la société, le devoir du législateur serait d'accomplir ce grand devoir ; mais puisque les passions existent, il ne peut que les régler et les dominer : ainsi la frénésie du jeu est une des tristes infirmités de l'imagination de l'homme, et le législateur lui avait donné deux larges issues autorisées et surveillées par l'État: la loterie et les maisons de jeu. La loterie avec les joyeuses fanfares, occupation du peuple, légende d'or pour ses rêves et qui faisait un bon revenu à l'État ; les maisons de jeu qui réglementées par la police et surveillées comme les maisons de prostitution, n'offraient plus que de tristes et rares écarts I

L'esprit austère et calviniste avait supprimé non pas la passion du jeu, mais les moyens donnés à l'É-

tat de les surveiller et de les diriger; il s*était partout établi des cercles, des maisons clandestines, des jeux de cabarets, de cafés ou de salons, des loteries particulières avec un objet déterminé, et ceux-là que Famour du jeu dominait ou entraînait, n'avaient qu'à passer la frontière pour trouver à Bade, Hombourg, un moyen de satisfaire des passions mauvaises : l'esprit de hasard allait se jeter partout vers les spéculations de toute espèce, association, exploitation et spécialement à la Bourse qui allait devenir le centre des opérations aléatoires.

Lorsque la société marche d'après ses libres allures, l'État n'a pas besoin de donner des travaux extraordinaires aux ouvriers : le commerce répond à tout; les rapports généraux entre nations, les besoins particuliers des individus suffisent à chaque branche d'industrie. Il n'y a donc que dans les crises suprêmes que l'Ëtat doit créer des travaux extraordinaires, et depuis 1830, la nécessité impérative s'en était fait sentir : en 1 834 M. Thiers, on l'a vu, demanda un crédit échelonné de 100,000,000 pour des travaux extraordinaires. Les travaux dont il proposait l'exécution étaient pour la plupart sans but utile et sans résultat ; mais l'ouvrier avait besoin de vivre et de tra-

vailler. Ce fut alors que pour la première fois en France, il fut question d'études sur les chemins de fer, et qu'on discuta la question de savoir s'ils seraient accomplis par l'État ou par des compagnies particulières. Ce dernier système prévalut, et l'on vit alors l'esprit de spéculation se jeter sur ces actions nouvelles : les premières compagnies, celles de Saint-Germain, de Versailles et d'Orléans , composées de propriétaires, de grands industriels, ne donnèrent pas lieu à d'ardentes spéculations. Il n'en fut pas ainsi lorsque MM, de Rothschild obtinrent la concession du chemin de fer du Nord (1) ; c'est à cette époque qu'il faut reporter la frénésie du jeu sur les actions et les propriétés industrielles. Il se fit une double et bien triste expérience : on vit une multitude mendiante se presser autour deM. de Rothschild pour lui demander des actions, et par conséquent pour gagner la prime de quelques centaines de francs. Grands seigneurs du nouveau régime, grandes dames, journalistes, artistes, tous sollicitèrent, avec une ardeur agenouillée, l'aumône de quelques douzaines d'actions : le concessionnaire, calculant le degré d'utilité de chacun, dis-

(1) Mon à^ vol. sera consacré à l'histoire des grandes associations, et par conséquent aux compagnies de chemins de fer.

tribuait ses faveurs à ees cbrétiensabàtardisqui reniaient leur dignité pour quelques pièces d'or. Oui, il y avait de quoi flatter Torgueil de la synagogue, que de voir cette abdication générale des sentiments élevés, et M. de Rothschild a dû garderies lettres obséquieuses ou les billets ambrés qu'il reçut à l'occasion de celte première concession de chemin de fer.

L'esprit de spéculation entraînant tous les cœurs, il y eut bien des immoralités de lucre : l'industrialisme s'empara de tout; les exploitations de mines, les brevets d'invention, se multiplièrent à l'infini ; et l'on joua sur des chimères. Il y eut un procès bien scandaleux, bien retentissant, celui des mines de Saint-Bérain ; les tribunaux sévirent, ainsi que pour le Musée des familles. Le souvenir en est perdu, et ceux qui furent frappés alors sont devenus puissants depuis. A quelque temps de là, on vit la corruption se révéler, même pour la concession des lignes d'omnibus. Un autre procès fit apparaître sur les bancs de la police correctionnelle un employé supérieur de la préfecture de la Seine, qui avait servi la spéculation sur les bâtisses nouvelles, par l'indication vendue des alignements de Paris.

La génération jouait le tout pour le tout : la for-

tune ou la police correctionnelle : avait-on du succès, on devenait riche ; avait-on desmalheurs, on allait aux assises; la vie devenait un coup de dé. Et, d'ailleurs, que ne pouvait la persévérance? Une entreprise échouait-elle? onenavaitune autre touteprète; on était devant les tribunaux pour Tune ; avec l'autre, on arrivait à la Chambre, respecté, honoré, redouté; on devenait l'homme de l'opposition, on se faisait journaliste, on luttait jusqu'à ce que la fortune vous poussât de son aile d'or ; à un coup manqué un autre succédait heureux. A tous les yeux le seul malheur en affaire, c'était de se décourager à la première déception.

Aussi, àcette époque, on voit reparaître les saints-simoniens ; hommes d'esprit et d'action, ils s'étaient d'abord dispersés après avoir subi leur condamnation correctionnelle ; quelques-uns poursuivant leur chimère en Orient, au fond de l'Egypte, et cherchant la femme libre jusque dans le sérail; les autres restèrent en France, sûrs qu'ils trouveraient leur place dans ce vaste baear de l'industrialisme qui était au reste un des rêves réalisé de Saint^imon ; ils écrivirent beaucoup en économistes, publièrent des considérations sur le travail organisé, sur la valeur des métaux; ils retrouvèrent leur puissance dans le journalisme» et bien-

tôt ils obtinrent des situations élevées. Pourquoi pas? Les saints-simoniens se tenaient par les liens de la fraternité : n'avaient-ils pas cherché à démolir la so^ ciété I et la société leur devait une récompense I Désorndiaisils seraient bien sages, car leur fortune était faite; ils aspiraient à des situations brillantes, et l'État le leur devait bien : à chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres I Les magistrats les avaient condamnés, mais Tindustrialisme leur donnait un dédommagement. La fortune est à qui sait la saisir I Le côté immoral de ces fortunes rapides produites par l'industrialisme, c'est qu'elles portaient des ravages dans les idées du travail régulier et de la hiérar-^ chie : quoi, un ouvrier, après de pénibles sueurs, gagnait un modique salaire, un officier, qui consacrait son épée au service de l'État, un magistrat qui rendait la justice, avaient de modiques traitements, et après trente ans de services se retiraient avec une pension exiguë,1tandis qu'un esprithardi, aventureux, frisant à chaque pas la police correctionnelle ou les assises, gagnait des millions par la simple spéculation : n'était-ce pas une grande immoralité? Qui désormais voudrait travailler? qui ne préférerait pas à une vie paisible les aventures hardies, les expériences osées?

Qu'était vraiment la loterie, la maison de jeu, en face de la Bourse? La coulisse avait ses actions à 5 fr., des primes de 1 fr., ses titres aléatoires, Haïti, les Cortès, l'emprunt de don Miguel, de don Pedro, ses mines d'invention, ses brevets et commandites sur des valeurs imaginaires.

Pour combattre ces mauvaises tendances, on avait constitué, développé les caisses d'épargne avec leurs avantages et leurs inconvénients ; l'ouvrier plaçait peu, parce qu'il ne pouvait et souvent ne voulait pas économiser. Les principaux déposants, c'était le domestique, qui exploitait le mattre par un demi vol et un bénéfice sur les denrées ; puis ce petit usurier à la semaine, qui déposait ses petits fonds, avec la faculté de les retirer à chaque besoin de spéculation et de prêt. Le plus grand inconvénient pour l'État, c'était l'accumulation immense de dépôts qui allait aboutir dans ses mains par la caisse d'épargne ; comme il fallait payer un intérêt, l'État devait les employer à un service, souvent celui de la dette flottante. Gela était bien> s^ns doute, tant qu'il y aurait sécurité et paix générale ; mais au premier tressaillement de crainte etd'hésitation, les créanciers de la caisse d'épargne accouraient pour demander le

remboursement. Que ferait TÉtat alors? où trouveraitil le fonds pour satisfaire à ces demandes simultanées? Enbanque, c'est toujours une spéculation dangereuse que de prendre de l'argent à intérêt avec des remboursements à des jours fixes et rapprochés.

C'^st ce qui faisait la fragilité d'un certain nombre d'établissements créés sur ces bases , et spécialement de la caisse de M. Gouin, qui avait succédé à M« Laffitte. M. Lafiitte, aidé, secondé par l'opinion de 1830, avait fondé une banque de crédit par actions souscrites dans le petit commerce de Paris. Il n'y a rien de crédule comme les opinions; elles sacrifient souvent leur argent à leur idole quand la presse surtout s'en mêle. Cette banque était à la fois destinée au petit escompte et à faire des avances de fonds à certains établissements industriels, idée saint-simonienne ; à cet effet, îl ne suffisait pas des actions souscrites, il fallait encore émettre des espèces de billets de banque à intérêt, les uns à échéance fixe, les autres à trois jours de vue, à quinze jours et à un mois, avec un intérêt mobile et variable, à raison des dates. Avec ces fonds, M. Laffitte avait ouvert des crédits à des raffineries de sucre, à des forges, aux vastes établissements industriels de

MH. Gail et Dosne, Quelques-uns de ces établissements étaient même au compte de la maison. Il parait que déjà, lorsque M. Laffitte mourut, il était débiteur considérable à la caisse de sa maison. M. Gouin prit la suite des affaires dans une situation un peu douteuse, et il suivit les mêmes errements de chance et de hasard ; il continua d'é-^ mettre des billets à échéance fixe et à commanditer de vastes établissements industriels. M. Gouin, ministre des finances lors de la présidence du conseil de M. Thiers, devait inspirer de la confiance ; il était libéral du centre gauche ; les journaux le louaient à outrance, et toute la bourgeoisie, alléchée par l'intérêt et le système des billets à courte échéance, venait déposer son argent à la caisse Gouin. Le gouvernement y prenait peu de garde : lui-même lancé dans la spéculation de Bourse, de chemins de fer, decom* pagnies, de caisses d'épargne et de dette flottante, laissait beaucoup de latitude aux aflaires privées; d'ailleurs la caisse Gouin commanditait des établissements à ouvriers, et par conséquent aidait le travail et l'industrie. Que devint cette caisse à la première et grande crise? Elle suspendit ses payements quand les opinions révolutionnaires éclatèrent en furie.

OPÉRATIONS FINANCIÈRES A LA FIN DU RÈ- GNE DE LOUIS-PHILIPPE. — ORIGINE DU RÈGNE DES JUIFS.

A peine Tordre et la confiance étaient-ils rétablis à Tintériçur, qu'il se fit une grande perturbation en Europe, au sujet de la question d'Orient, à la suite du conflit qui s'agitait entre le pacha d'Egypte et la Porte Ottomane. M. Tbiers présidant le conseil des ministres avait le portefeuille des affaires étrangères, et cet esprit agité était parvenu à rendre possible une guerre avec la Grande-Bretagne. La Chambre des députés vota des crédits, sur le rapport de M. Jouffroy ; on leva des hommes, et la flotte, mise sur un pied respectable, fut envoyée dans l'Archipel, puis rappelée par le télégraphe.

Ces incidents de la politique amenèrent de déplorables oscillations aux Bourses de Paris et de Londres;

les fonds français baissèrent de \% fr., et de graves accusations furent jetées contre les manœuvres coupables qui avaient fait servir le télégraphe à des jeux de Bourse; ces accusations furent si graves, que je n'ose les répéter. A chacun sa responsabilité historique. Il y eut des sinistres sur les places de Paris, Londres, Amsterdam, Hambourg et Vienne; il ne pouvait en être autrement avec des liquidations qui variaient de 20 fr.

Enfin la paix fut assurée par la retraite de M. Thiers, et l'entente cordiale se rétablit entre la France et l'Angleterre ; les fonds publics reprirent leur équilibre, et la rente 5 p. 0/0 fut cotée à 1 2i2i fr. 50 cent. Il était impossible que dans cette élévation excessive du 5 p. 0/0, il ne fût pas question chaque année de la conversion ; mais le roi était personnellement opposé à cette mesure par la raison que j'ai dite, qu'elle blessait la classe bourgeoise à Paris, considérée comme sa force et son appui. Il consentait bien à ce que les emprunts nouveaux se fissent en 3 p. 0/0, mais il entendait respecter les positions acquises par les porteurs de 5 p. 0/0, les rentiers paisibles qui voyaient les fonds à 122! fr., position anormale pour un État.

Dsm cette situation de quiétude et de repos, le gouvernement put songer aux travaux publics, la préoccupation un peu absorbante des députés; le système parlementaire était ainsi organisé, que chaque député, à côté de ses devoirs publics, avait à faire valoir les intérêts de son département, de sorte qu'il demandait des travaux particuliers pour sa localité, et les chemins de fer devinrent la préoccupation de chacun. On voulait avoir une ligne, un tronçon de chemin de fer, et il fallait beaucoup concéder pour avoir la majorité ministérielle. La loi du 14 juin 1843 sur les chemins de fer fut un peu combinée sur cette base de l'intérêt local , des obligations, ou nécessités parlementaires ; on avait longtemps discuté la question de savoir si l'État serait chargé de la direction des chemins de fer ou s'ils seraient concédés à des compagnies. Ce dernier système avait de nombreux partisans, et quand le chemin de fer du Nord, commencé et presque achevé aux frais de l'État, fut à la veille d'être livré, une loi (8 février 4 845] le concéda à une compagnie dirigée par la maison Rothschild, moyennant le remboursement des frais et des terrains à l'État.

C'était une faveur immense, et l'on pouvait réali- III. (5) 45

ser sur-Ie-chdmp ded primes considérables ; mais la maison Rothschild, à cette époque, tendait à absorber toutes les affaires de finances avec TÉtat; M. James de Rothschild, mattre de la situation, proposait sur toute chose hardiment son concours. Ce fut l'époque de la grande invasion des juifs à la Bourse et dans les opérations des chemins de fer. Israël eut son roi, sa terre promise, et il fut même question, à la suite des affaires d'Orient, de racheter Jérusalem et de rétablir le temple. Ces juifs, envahisseurs des affaires, se divisaient en deux sectes également actives et habiles : les Portugais ou Méridionaux ; les Allemands des bords du Rhin, du Mein et de l'Oder : les uns, polis, instruits, propres dans leurs vêtements; les autres, à l'accent guttural, aux formes obséquieuses, fort capables de calcul, au reste, absorbés dans les chiffres , conservant le type du juif de Francfort, le vieux souvenir du moyen-âge dans ses foires, au milieu du bas quartier, à l'époque de la cocarde jaune, comme le leur prescrivent les statuts de la vieille et libre cité.

Le gouvernement, pour correspondre aux besoins du siècle et aux exigences locales, s'était trop laissé entt^ainer dans ce système de dépenses pour les tra-

vaux publics; la situation de la dette flottante n'était pas rassurante ; s'il n'y a rien de plus doux et de plus facile que la dette flottante, quand laconflanee existe; il peut se présenter une crise, et alors tout peut crouler. Le ministre des finances avait fait relever le chifire des bons royaux en circulation ; il avait trouvé :

Au terme de six mois à un an, 450,000,000

A trois mois, 193,000,000

Il est vrai que toute cette dette n'était pas exigi* ble ; une partie était dans les mains de la caisse d'amortissement et de la Banque , qui pouvaient toujours s'entendre avec la Trésorerie ; mais au cas d'une crise, là caisse d'amortissement ne serait*elle pas obligée elle-même de rembourser, même aux porteurs dès livrets de la caisse d'épargne? Cette caisse d'épargne, avec son remboursement obligé, devenait un embarras pour le Trésor, aussi bien dans les temps calmes que dans les crises. Aux époques d'abon* dance, que faire de cet argent, dont il fallait payer l'intérêt? et aux époques d'orage on devait le remboursement nécessnire et à jour fixe!

vaux publics; la situation de la dette flottante n'était pas rassurante ; s'il n*y a rien de plus doux et de plus facile que la dette flottante, quand laconfianee existe; il peut se présenter une crise, et alors tout peut crouler. Le ministre des finances avait fait relever le chiffre des bons royaux en circulation ; il avait trouvé :

Au terme de six mois à un an, 450,000,000

A trois mois, 493,000,000

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