LA BOURSE ET LE COMMERCE LE 27 FÉ- VRIER
Quel réveil que celui du 27 février pour le commerce et l'industrie I épouvantable écho que celui qui retentit dans les rangs de la garde nationale composée de boutiquiers I La République est proclamée ! Si la révolution de Juillet avait été le triomphe de la petite bourgeoisie, de la garde nationale et
• de la banque sur la propriété conservatrice, sur l'ar-
mée et la partie élégante de la société, en un mot sur Tesprit gentilhomme ; la République de février bri-
•? sait à son tour le commerce, l'industrie , la petite
beourgeoisie, pour assurer le triomphe des prolétaires. Tous les esprits alarmés attendaient les actes du Gouvernement provisoire.
Le premier de ces actes, fut la proclamation de République. Cétait une forme de gouvernement respectable comme toute autre ; et à vrai dire avec le
principe de la souveraineté du peuple elle était rationnelle et possible ; mais la République apparaissait avec ses antécédents de 1 793 peu rassurants pour les esprits; elle se montrait avec son désordre financier, sa banqueroute de tiers consolidés et d'assignats, et la confiance ne se commande pas. Au point de vue financier, on apercevait dans le Gouvernement provisoire, trois hommes appartenant par la théorie ou la politique à la presse, mats n'ayant jamais eu la pratique des choses de gouvernement.
M. Gamier-Pagès, ancien courtier à la Bourse, n'étaitpasétrangeràla connaissance des affaires ; comme il n'y avait pas toujours été heureux, il s'y était fait des théories d'économiste fort avancées ; écrivain tout rempli de lui-même comme les Méridionaux, il avait développé dans une encyclopédie politique ses principes sur la banque, sur le crédit, bien capables d'alarmer les habitudes sérieuses et la prati*que éprouvée des capitalistes: dans cette voie il avait été aidé par un esprit aussi imprudent, M. Duclerc, son ami, écrivain du National, et qu'il devait appe^ 1er auprès de lui pour le seconder.
M. Louis Blanc était ce théoricien de l'organi-
salion du travail, ce doux promoteur du progrès, mot un peu vide dont lui seul savait la portée, et toujours retentissant parmi les masses ; il avait compris le véritable sens de la révolution de Février, et en s'emparantde l'esprit, delà confiance de l'ouvrier, du prolétariat, il savait qu'il se créait une forte, une puissante dictature. 11 avait pris auprès de lui comme expression de ces ouvriers, M. Albert, conscience honnête, mais toute remplie de ces splendides destinées qu'on promettait au travailleur. Enfin, on plaçait dans le Gouvernement provisoire M. Armand Marrast, qui, écrivain fort avancé dans ses théories , allait néanmoins se rendre à la vie pratique. Tous ces noms n'étaient pas aussi effrayants %^ que l'agitation des masses : quel sort était réservé
à la Banque et au Trésor? Ne fallait-il pas une grande vertu à ces prolétaires qui, jusque-là avaient vécu de privations, pour respecter cette fortune qu'une victoire , ou si Ton veut une surprise , avait mise dans leurs mains? Il fut pris de sérieuses précautions à la Banque de France , les caves furent ensablées, le numéraire mis à l'abri d'un coup de main. 11 fallait se méfier moins du peuple, de l'ouvrier en lui-même que de cette masse de repris de
it
justice, de voleurs qui se mêlent à ses rangs dans les jours d'émeute et de révolution.
A la Trésorerie, même crainte de pillage; le ministère des finances pouvait être envahi , et le soir du 27 février, le Gouvernement provisoire délégua comme ministre à ce département M. Michel Goudchaux, un de ces banquiers de second ordre qui faisait le petit papier du commerce ; il avait rendu des services d'escompte au parti républicain : M. Goudchaux, au reste,était un esprit d'ordre et de régularité comme tout ce qui tient à la banque. Après avoir préservé le Trésor et sa comptabilité, son but fut de rétablir la confiance en suivant les derniers rapports du ministre des finances avec les fonctionnaires de son département.
Dans une première circulaire écrite le 25 février au soir, M. Goudchaux déclara a que l'intention du Gouvernement était de maintenir dans leurs fonctions tous les employés des finances qui s'acquitteraient loyalement de leurs devoirs. » Le 29 M. Goudchaux ajoutait : « c'est sur la perception des revenus publics que je dois veiller. Bien loin de ralentir leur zèle et leur application ordinaire à la perception de l'impôt, tous les employés des finances doivent re-
doubler d'exactitude et de vigilance* Aucune des taxes ou impositions établies par les lois ne doit rester en souffrance , et qu'aucun agent des finances ne quitte soa poste sous quelque prétexte que ce soit. )»
Ainsi M. Goadchaux, appelé au ministère des finances, voulait continuer l'œuvre du Gouvernement renversé. Il s'empressait de tenir avec la plus scru* puleuse exactitude les engagements même diplomatie ques du Trésor avec les banquiers. Le %9 février, le Gouvernement provisoire prit l'arrêté suivant : « Le ministre des finances payera à MM. de Rothschild frères la somme de 52^,519 fr. 83 c. pour le payement de l'intérêt et de l'amortissement du semestre à échoir le l®'^ mars1848, de l'emprunt grec, et la portion de cet emprunt garanti par la France. ^ Le 1*' mars, arrêté de M. Goudchaux qui ordon-* nance la somme due à MM, de Rothschild comme au temps le plus régulier. Le ministre voulut montrer à r£urope que le Gouvernement tiendrait toutes les promesses de l'ancien. Peut-être voulait-il aussi rappeler à MM. de Rothschild que leur maison était engagée pour un emprunt considérable, et qu'ils devaient eux-mêmes s'exécuter»
On se souvient que MM. de Rothschild étaient restés adjudicataires de l'emprunt de 250,000,000 au prix de 75 fr. 25 c. Sur cet emprunt, 80 millions étaient déjà versés au Trésor; restait donc une somme de 170,000,000 à verser. En droit, elle était due; MM. de Rothschild avaient profité de l'écart en hausse , ils devaient subir l'écart en baisse. En vain invoquaient-ils la force majeure I une révolution est comme la guerre ; un spéculateur doit la faire entrer dans ses prévisions et ses calculs ; si MM. de Rothschild avaient tenu les engagements de l'emprunt, peut-être la crise de la dette flottante eût été évitée : on doit admirer, au reste, cette activité judaïque qui, le jour même de la révolution, se fait ordonnancer l'intérêt de l'emprunt grec, comme si rien n'était arrivé !
M. Goudchaux alla plus loin encore pour activer la confiance : malgré l'avis de quelques banquiers qui auraient voulu appliquer l'argent disponible du Trésor à l'acquittement de la dette flottante, le ministre des finances proposa au Gouvernement provisoire d'avancer le payement du semestre 5 p. 0/0 échu le 22 mars; le payement devait commencer le 6. « Le ministre des finances est auto-
risé à payer d'avance et à partir du 6, à Paris et dans les départements, le semestre de la rente échu le ââi mars. » Ainsi, M. Goudchaux fait tous ses efforts pour empêcher la crise de devenir une catastrophe. Il appelle comme une ressource, le payement anticipé de l'impôt : il invite chaque citoyen à faire ce petit sacrifice à la République. Le ministre espérait que le passage de la Monarchie à la République se ferait comme une transition ordinaire et simple. Il se trompait; Tair était saturé d'orage : il avait à lutter contre les prolétaires et contre la terreur générale des esprits au dehors sérieusement alarmés. M. Goudchaux, et c'était son erreur, se croyait un ministre régulier ; ses amis voulaient qu'il ne fût qu'un instrument : il veillait avec attention sur les ressources du pays, et ces ressources manquaient. Bientôt découragé, M. Goudchaux donna sa démission par une lettre convenable, mais triste, et le même jour le Gouvernement provisoire nomma l'un de ses membres, M. Garnier-Pagès ministre des finances et M. Duclerc comme sous-secrétaire d'État, chef de l'administration.