MARS
Il y avait chez M. Goudchaux des intentions droites et souvent généreuses dans les affaires, des vues de crédit honnêtes , mais un esprit * prévenu , s'imaginant que la substitution de la République à la Monarchie , le passage d'un régime régulier à la démocratie, allait s'opérer sans secousse et sans ébranler la confiance publique, pas même les échéances fin courant. Cette idée , ou plutôt cette conviction, se révèle dans ses premiers actes , et spécialement dans les motifs dont il fait précéder le décret qui avance au 6 mars le payement du dividende de la dette publique. M. Goudchaux avait trouvé le Trésor en mesure; il croyait donc pourvoira tout : « Considérant, est-il dit, qu'il importe à la République que tous les travaux reprennent leur cours et que le commerce rentre dans ses voies normales d'acti-
ïil. (5) 4 6
vite ; considérant que le meilleur moyen d'atteindre ce but est de rétablir la prompte circulation du numéraire; considérant que les nouvelles parvenues de tous les points de la République, établissent que la perception des impôts s'opère régulièrement et que de toutes parts la manifestation d'un véritable patriotisme fait espérer des rentrées continuelles et fructueuses; considéront que le Trésor a dès à présent à sa disposition le numéraire nécessâin à Tàcquittement du semestre des rentes, et que les dépenses de tous les services sont assurées par le retour de Tordre et de la sécurité de tous, etc. » D'après ces motifti, le ministre se décidait à faire payer le 6 le dividende qui n'était échu que le ^% mars.
Ce décret daté du 4 mars, une semaine après que la République était proclamée, constatait la bonne situation du Trésor ; mais cette confiance dont parlait M. Goudchaux était loin d'exister : les boutiques de Paris, à peine ouvertes, se fermaient le soir sans avoir vu Un acheteur, et le commerce des objets de luxe est établi sur de telles bases qu'il ne peut pas exister huit jours sans renouveler par la vente, une certaine partie de son capital. La Rourse était fermée, et une décision du ministre de l'intérieur,
M. Ledru-Rollin, datée du 7 mars, était ainsi conçue : « Le ministre de l'intérieur enjoint au commissaire de la Bourse de surseoir à l'ouverture de ladite Bourse jusqu'à nouvel ordre : il en est donné avis au délégué de la police de Paris, M. Gaussidière, afin qu'il y tienne la main. » Une troupe de montagnards restait en effet campée sur les marches de la Bourse. Déçu dans ses naïves espérances, M. Goudchaux avait donné sa démission par une lettre fort modeste, et M . Gamier-Pagès, membre du Gouvernement provisoire, avait pris le ministère des finances. M. Garnier-Pagès esprit trop plein de lui-même , avec une foi immense dans son génie créateur, connaissait peu ou mal la haute banque; il gardait même contre elle ces petites rancunes du commerce secondaire contre les banquiers, qui trop souvent refusaient ses effets : et peut-être au milieu d'affaires difficiles n'avait-il pas toujours trouvé en eux ce concours que le petit commerce républicain avait rencontré chez M. Goudchaux. D'un autre côté, beaucoup de banquiers, dès les premiers jours de mars, s'étaient presque mis en liquidation, réservant leurs ressources pour leurs propres engagements déjà considérables.
-.t. iM»!.. BiA.. J^Usk- .<lMt j:'..' ..^ . ^'T- .-:«»' 1(2 'v'*
Le 6 mars, les comptoirs établis à Paris pour faciliter les escomptes avaient suspendu leurs payements, ce qui avait amené une terreur profonde parmi le petit commerce et la bourgeoisie , très-engagée dans la caisse Gouin spécialement : le déficit de cette caisse, disait-on, remontait à M. Laffitte ; c'était vrai pour une partie; mais la gestion de M. Gouin avait été au moins imprudente et fautive. Il y avait des crédits ouverts avec une extrême liberté, des avances étranges faites à des industriels trop protégés par MM. Gouin ou Le Baudy, dont la responsabilité devait être fortement engagée au moment d'une si forte crise.
A peine M. Garnier-Pagès élait-il installé au ministère des finances, qu'il convoqua le syndicat des agents de change, et leur déclara d'un ton solennel : que le Trésor était en mesure de tout payer, d'acquitter ses engagements, et qu'on eût à l'annoncer à la Bourse. Cette conviction des grandes ressources du Trésor paraissait si complète chez M. Garnier- Pagès qu'il dédaigna d'insister sur une question à mon sens très-grave, celle de savoir jusqu'à quel point la maison Rothschild était engagée par le dernier emprunt : sur les 350,000,000 de l'emprunt
voté par la Chambre en 1847, 250,000,000, je l'ai (lit, avaient été adjugés à la maison Rothschild au prix de 72 fr. 70 c. La rente avait pris son essor, et MM. de Rothschild avaient pu placer tout ou partie de cet emprunt au prix moyen de ,80 fr. 25 c. , ce qui donnait un bénéfice de7 à 8 p. 0/0. M. de Rothschild avait payé au Trésor 82,000,000 : il restait dû au 28 février 168,000,000. Après la révolution, MM. de Rothschild soutinrent que c'était un cas de force majeure qui les dispensait de verser le restant de l'emprunt, en laissant au Trésor le dépôt de garantie. M. Garnier-Pagès parut accepter cette exception, parce qu'elle rentrait dans ses idées , de secouer l'influence des banquiers même sur les emprunts de gouvernement. Mais était-elle légale et fondée? quand une maison de banque souscrit un emprunt, ne doitelle pas examiner les chances de force , de faiblesse, et de durée même des gouvernements avec lesquels elle contracte? quoi, MM. de Rothschild avaient pu placer l'emprunt à 81 , 82 fr. , avec une prime de 7 à 8fr., et maintenant pouvaient-ils se dispenser de payer, parce qu'il y avait une baisse formidable qiit affectait la place, d'autant plus que dans l'état d'agitation des âmes, en décembre 1847, lors del'adjudica-
tion de l'emprunt il était facile de pressentir une crise sociale !
Plein d'hésitation et de crainte, entouré d'amis dévoués, mais aussi d'ennemis jaloux, M. James de Rothschild crut un moment nécessaire de se cacher : des rumeurs populaires couraient sur sa maison, et le préfet de police d'alors, M. Caussidière, le tenait en surveillance, ou comme il le dit lui-même dans son argot, il le tenait en filature (1). Prévenu à temps, M. de Rothschild se rendit à la préfecture, où M. Caussidière lui communiqua les notions qui lui étaient parvenues sur des projets de fuite et d'enlèvement de numéraire à l'étranger. M. de Rothschild répondit avec habileté et fermeté : « On me croit cou- I vert d'or, et je n'ai que du papier : ma fortune et mon
numéraire sont convertis en actions qui n'ont en ce moment aucune valeur : je suis loin de vouloir faire banqueroute, et si je dois mourir, j'y suis résolu ; mais je regarderais la fuite comme une lâcheté. J'ai même écrit à ma famille pour qu'elle m'envoie des fonds pour faire face à mes engagements. Si vous le trouvez bon, demain je vous présenterai mon neveu qui arrive à cet effet. i^fLe lendemain, selon sa pa-
(i) Voyez loi Mémoires de M« CauMddière*
■ft
rôle, M. de Rothschild conduisit son neveu à M. Caussidière, et lui remit deux mille francs pour les blessés de Février.
Ce sentiment de tristesse et de découragement saisit toute la haute banque : le 2 mars il eût été impossible de trouver avec les meilleures valeurs un million dans toute la banque de Paris ; tant il est vrai que le crédit comme Thonneur est susceptible des plus légères impressions et se ternit au moindre souffle I La panique avait fait perdre la droite raison à quelques-uns. S'il y eut d'étranges terreurs, des peurs risibles , il y eut aussi des actes d'énergie et des résolutions de courage : un très-notable banquier qui avait à salarier plus de 9,000 ouvriers au Creusot et à Pierre-Pons eut assez d'énergie, secondé par un jeune et habile représentant de sa pensée^ pour payer en numéraire tous les ouvriers pendant la crise. Les employés de sa maison transformés en camionneurs, escortaient des chariots d'argent acheté à la Monnaie ou à un spéculateur belge, et qui traversaient Paris en révolte pour le porter aux diligences. Toutes les maisons de banque considérables restèrent honorables et debout devant l'orage ; rendons cette justice à MM* Mallet frères » Hottinguer,
Delessert;la maison Rothschild elle-même reprit fermeté et courage.
Un étrange document fut certes le rapport de M. Garnier-Pagès sur la situation des finances, daté du 9 mars, et qu'il appela le bilan de la 3Ionarchie, sorte de petite monnaie du fameux compte-rendu de M. Necker. l^e nouveau ministre, qui venait de dire qu'il était prêt à tout payer, exposait que du 1®' janvier 1840 au 1" janvier 1848, la dette publique s'était accrue de 912,239,328 fr., et que le bud- •get de 1,014,914,000 fr. en 1846, s'était élevé à 1,712,979,639 francs. Le déficit prévu pour 1848 était de 48,000,000 : dès travaux publics avaient été entrepris sans mesure pour une somme de 1,031,000,000, sur lesquels il fallait déduire 160,000,000 dus par les compagnies de chemins de fer, et 82,000,000 payés par la maison Rothschild sur l'emprunt de 230,000,000. La situation était plus effrayante encore quand on se reportait à la dette fiottante ; le 26 février, elle était de 670,000,000
Plus au crédit des caisses d'épargne, 202,000,000
Ce qui faisait un total de 872,000,000
A cet exposé d'une situation si rembrunie, M. Fa-
gës ajoutait avec une imperturbable assurance : « La perception des impôts se fait avec une grande facilité, les citoyens , dans leur patriotisme, se font un devoir de porter au Trésor les impôts de Tannée courante : le service des bons du Trésor est assuré : je propose seulement de fixer les intérêts à 5 p. 0/0 pour toutes les échéances indistinctement. » Avec les bons du Trésor de trois à six mois le ministre proposait de solder les plus gros dépôts de la caisse d'épargne. Comme voies et moyens pour couvrir le déficit, M. Pages ajoutait : IM'aliénation des diamants de la couronne et la fonte de Targenterie du roi Louis-Philippe trouvée aux Tuileries et à Neuilly ; %"* la vente des domaines et bois appartenant à Tancienne liste civile. M. Pages ne faisait pas d'exception : on aurait sans doute morcelé Versailles, Fontainebleau. Hélas I. tous les pouvoirs révolutionnaires en veulent à ces] beaux domaines. 3° vente des bois de l'État jusqu'à concurrence de 100,000,000; 4^ emprunt national de 100,000,000, restante la disposition du Trésor sur les350,000,000 votés par la Chambre : « Le complément de l'emprunt Rothschild sera-t-il versé? continuait M. Garnier- Pagès avec une grande foi; les difficultés que le
--B260 — gouvernement de Tex-roi nous lègue seront-elles pour les souscripteurs une raison de force majeure ou un prétexte de ne pas tenir leur engagement ? je Fignore ; mais en présence de la dépréciation des effets publics, quelque passagère qu'elle soit, la prudence commande la prévoyance. »
M. Gamier-Pagès concluait par ces étranges paroles : « Ce qui est certain, ce que j'affirme de toute la force d'une réelle conviction éclairée et loyale, c'est que si la dynastie d'Orléans avait régné quelque temps encore , la banqueroute était inévitable : oui, citoyens, proclamons-le avec bonheur, avec orgueil, à tous les titres qui recommandent la République à l'amour de la France et au respect du monde, ^ il faut ajouter celui-ci : La République a sauvé la
France de la banqueroute. » Or, ces paroles bouffonnes étaient dites avec un grand sang- froid, au milieu de la crise la plus sérieuse, la plus déplorable, amenée précisément par la République. Mais le ministre avait foi en son idole. Il était caressé, secondé dans ses idées et ses créations par deux conseillers intimes, M. Duclerc , un des économistes du National, çsiT M. Chapuis et par quelques amis aussi pleins de confiance que le ministre, surtout par un
inspecteur des finances qu'il avait nommé chef du personnel, M. Andouiilé, esprit très-dévoué aux idées de M. Garnier-Pagès, qui se chargea de mettre à exécution ses projets, et de servir ses réactions par la connaissance qu'il avait du personnel : ces rancunes de parti , hautaines, ingrates qui s'attaquèrent à tout, à la cour des comptes, aux fonctionnaires des finances, furentnéanmoins limitées par cette considération puissante qu'il fallait trouver de nouveaux titulaires avec des ressources d'argent. Une destitution amenait le remboursement des cautionnements : il fallait trouver des capitalistes pour remplacer, et des fonds pour solder les comptes-courants des receveurs généraux, toujours en avance avec le Trésor. Ainsi la pénurie des caisses sauva bien des fonctionnaires de la rancune républicaine.
Lii -^