LES ATELIERS NATIONAUX. — LES THÉORI- CIENS DU TRAVAIL
Les esprits illustres du Gouvernement provisoire, les ministres si pleins d'eux-mêmes dans leurs rapports financiers n'avaient pas assez compté avec les vainqueurs réels, des journées de Février» c'est-à-dire avec la multitude maîtresse de la rue et du pouvoir de fait : les fusils et les rudes bras. On avait préservé la Ranque, le Trésor de tout pillage, serait-on toujours également maître de la mauvaise queue de cette multitude au moyen des phrases de M. de Lamartine? La misère était profonde, les ateliers sans travaux ; le peuple jeté sur la place publique demandait du pain : on avait ouvert les enrôlements pour une troupe soldée à 1 fr. 50 par jour, on donnait aux ouvriers des bons de vin, de charcuterie, et quelques travaux de terrassement étaient commencés ; les
révolutions ont toujours cet effet de réduire le peuple à Tétat de servage le plus abject; les chefs au jour du triomphe et comme récompense les soumettent à des travaux indignes de Tintelligence et des aptitudes de l'ouvrier honnête « tandis qu'eux prennent les honneurs et le pouvoir. Cependant déjà de violents murmures s'étaient fait entendre; la multitude disait : a Qu'en juillet 1830 elle avait été trompée et qu'elle ne voulait plus l'être celte fois.)^ Pour recueillir et aggraver ces murmures vinrent des théoriciens ambitieux ou convaincus qui espéraient prendre la place suprême dans les agitations politiques : quand la société est malade, chaque remueur d'idées joue plus ou moins bien son jeu; les uns arrivent au pouvoir et à la grandeur; les autres vont aux prisons, aux assises; ceux-ci deviennent membres des corps politiques, conseillers d'État, académiciens; ceux-là sont déportés, proscrits, condamnés; tous jouent au petit bonheur sans qu'il y ait motif de préférence dans cette société bouleversée. Dès que la presse eut conquis toutes ses licences, on vit apparaître les théories les plus absurdes.
Le Saint-Simonisme en tète se réveilla en secouant la poussière des bancs de la police correctionnelle.
et il prit place dans les journaux avec ses théories d'organisation.
La révolution de Février permettait le triomphe de celte démocratie qu'on avait tant rêvée à Ménilmontant : table rase était faite des vieilles choses <( à chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres.» MM. Enfantin et Michel Chevalier pouvaient enfin organiser librement la famille Saint-Simonienne ; ils pouvaient émanciper la femme qui déjà allait dans les clubs avec la robe bleue de la secte religieuse ; ils pouvaient répéter les chants de démocratie de Ménilmontant : a Le peuple souffre, le peuple a faim. » Mais le Saint-Sîmonisme avait trouvé un adversaire plus actif, plus remueur de multitude, dans un orateur à facettes qui était parvenu à faire une peur effroyable à tout le Gouvernement provisoire, je veux parler de M. Louis Blanc : aux époques régulières, il eût été fort bien placé comme commis rédacteur dans une étude de procureur ou de notaire ; avec infiniment d'esprit et de faconde méridionale, il n'aspirait à rien moins qu'à la dictature à l'aide du prolétariat : lui aussi voulait organiser le travail , mais avec l'égalité des œuvres et du Salaire : sa voix si obséquieuse envers les ouvriers avait dicté avec
orgueil le décret que iwici : € Le Gouvernement pro* Yisoire ft'engage à garantir Texistence de FouTrier par le travail > il a^engage à garantir du travail à tous les citoyens ; il reconnait que les ouvriers doi-^ vent s'associer entre eux pourjouir du bénéfice de leur travail.» Ce décret qui changeait toute la pensée économique de la société finissait ainsi : « Le Gouvernement provisoire rend aux ouvriers auxquels il appartient le million qui va' échoir de la liste civile. »Fort de celte flatterie jetée au peuple souve^ rain maître de la société^ H. Louis Blanc et M. Albert (qui portait le titre exclusif de noblesse alors, Xcwrier Albert) furent nommés Tun président, l'autre secrétaire de la Commission des ouvriers au Luxembourg.
Le chaos des doctrines était plus profond encore que celui des actes. La prédication Saint-^imonienne avait repris son cours avec renseignement de Fourier a qui venait délivrer le genre humain du vieux monde civilisé par le moyen de Tarbre passionnel et de ses innombrables rameaux. » Cette arlequiaade faisait concurrence à M. Pierre Leroux , qui appor-> tait avec amour sa triade liberté-sensation, fraternitésentiment, égalité-connaissance. Enfin M^ Proudhon
qui dans ses tristes impiétés acquérait une grossière prépondérance , comme toute école matérielle et babouviste en attaquant Dieu , la propriété , la société que la Saint-Simonisme déjà avait ébranlés. Pour résumer et appliquer son système, M. Proudbon proposait sa fameuse banque du peuple, retour à Téchange matériel, primitif comme à Tétat sauvage. Et tout ce charlatanisme était écouté, applaudi par la multitude, par les flatteurs et les poltrons qui aspiraient à la fortune ou au repos.
On vit à cette époque une grande haine éclater contre le capital, mot symbolique pour signifier la propriété : le capital était devenu l'ennemi public formé de la sueur du peuple. Il fallait pénétrer au Luxembourg pour entendre toutes les niaiseries dangereuses débitées avec un imperturbable sang-froid par M. Louis Blanc qui trouva quelques contradicteurs timides dans Técole des économistes et des Saints-Simoniens, et parmi eux je dois citer MM. Wolowski, Léon Faucher, Michel Chevalier et Pereire : M. Wolowski, polonais d'origine, un peu mêlé aux troubles de sa patrie, homme d'eprit -et d'étude, directeur d'abord d'un joutubI de jurisprudence et puis d'une feuille d'économie politique, cette science vague qui
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aide tous les charlatanismes. Sur ces bancs on trouvait aussi M. Blanquî» le directeur de l'École du commerce, ardent, actif, dévoué dans Torigine à la coterie révolutionnaire de H. LafBtte, abrité au Conservatoire. M. Léon Faucher, écrivain facile, abondant, prédicateur un peu filandreux de doctrine souvent vulgaire; et un autre économiste Saint*Simo« nien, que nous avons vu condamné par la police cor^ rectionnelle, M. Michel Chevalier, et alors revenu à la vie militante : il n'y a pas de plus grande force que la volonté de se faire une place dans la société : le passé estoublié; on disserte sur la politique des États, sur le libre-échange , sur les douanes, les tarifs ; on dit même gravement, que l'or n'est qu'une chimère (système si vrai qu'il a suffi de faire des pièces de 3 fr. et de 10 fr. en or, pour rétablir l'équilibre dans le système monétaire ) ; mais les grosses phrases font ouvrir de grands yeux à la masse des lecteurs; elles préparaient une place à un talent d'ailleurs incontesté. H. Pereire, d'un esprit plus applicable avec la volonté aussi ardente de parvenir, Saint-Simonien dans l'origine, avait le caractère des juifs méridionaux, spirituel, souple, poli et qui les a
fait toujours distinguer dans la famille israélite : il , m. (5) 47
avait eommencé à se hive eoniidttre paf le Saiût-Simonisme, pois par quelques articles écrits dans le iValiiMn/ sous le patronage de If. Armand CarreU ce fétiche capricieux et despote du parti républicain; distingué par H. de Rothschild, M. Pereirë qui aVaii coinmencé sa vie commerciale par l'activité du courtage sur le papier , avait concluis une certaine place dans la confiatice de M. de Rothschild, à répoque où il s'agissait du tracé de la ligne du chemin de fer de Saint-Germain : l'Israélite appelé l'Israélite, et Jacob ne forme qu'une grande famille qui fixe son regard sur l'échelle mystérieuse. Doué d'une capacité considérable et d'une infatigable activité, M. Pereire fût mis à la tète du chemiil de fer de Saint-Germain^ et qttâiid la ligbe dii Nord fut à M. dé Rothschild^ M manUe céleste des actions se répandit partout. Désortnàils du vieil homme Saint- Simoniién il ne resta plus dàhs M. Pereire que l'ittdustriel habile, bëaU diseUr sbr les. destinées indéfinies de i'huMànité, îë feiseur de rapports à phrases retentissantes, esprit Utile et dnngereux à là fois dans toute im^titdtion qdi le prendrait pour chef et organe, chevalier héroïque et ëi^rant daUs les grandes tfVenturëé de l'iiidustrie.
La réfolation de Février prenait M. Pereire dans me situation fort délicate, car les chemins dé fer étaient dépréciés et sous la menace du séquestre et de l'absorption. H. de Rothschild lui-même se trouvait dans les plus vives craintes ; mais M. Pereire avec Tactivité du juif méridional et la foi du Saint-Simonisme ne désespéra pas de la fortune ; ses anciens amis du National étaient au ^gouvernement, et il lutta avec honneur et talent presque en leur nom contre M. Lotiis Blanc, maître du Ijuxembourg. Puis il se lança hardiment dans les affaires à une époque qui permettait toutes les expériences.
Le président de la Commission des travailleurs poursuivait son œuvre et avec ce caractère sentimental qui distinguait touD ses discours, il venait de promulguer le décret qu'on va lire, nouvelle flatterie jetée à l'ouvrier : « Considérant V que le travail manuel trop prolongé non - seulement ruine la santé du travailleur, mais encore en l'empêchant de cultiver son intelligence, porte atteinte à la dignité de l'homme; 2* que l'exploitation de l'ouvrier parles forts entrepreneurs ouvriers dits Marchandeurs ou Tâcherons est essentiellement inj uste et vexatoire. » Par ces motifs la journée de l'ouvrier était diminuée
d'une heure et les opératious des sous-entrepreneurs étaient interdites. Avec ce décret, tout le système du travail était bouleversé à Paris : il n'y avait plus d'ateliers sérieux possibles, et l'État avait 100 mille ouvriers sur les bras.
Cette plaie des ateliers nationaux avait son origine philosophique dans le système Saint-Simonien si bien développé autrefois par MM. Olinde Rodrigue, Enfantin et Michel Chevalier, système qui se résumait dans ce principe : abdication de tous les intérêts, de tous les droits au profit de la famille Saint- Simonienne et règlement absolu par la volonté du Père suprême de la tâche de chacun : dans ce système qui faisait abstraction de tout individualisme, se trouvait le principe des ateliers nationaux, car l'État se chargeait de tout, devenait responsable de tout. A l'origine de la République, ces ateliers n'avaient été formés que par une nécessité de circonstance pour occuper les vainqueurs oisifs et sans ressources : aucun travail intelligent et bien dirigé n'avait été indiqué; des terrassements partout improvisés avec un désordre indicible. Les premiers travaux furent destinés au terrassement pour déblayer la tranchée de Clamart à la gare du chemin de fer de Paris à Char-
très, pour améliorer le cours de l'Oise, et pour le prolongement du chemin de fer de Sceaux à Orsay. Ainsi l'ouvrier, comme dans la civilisation d'Egypte et d'Assyrie, était destiné aux travaux publics; rÉtat se chargeait de lui en lui imposant le devoir impératif assigné à Tesclave, et Tartiste même devenait manœuvre. Jamais l'administration desponts-et-chaussées n'avait montré un tel vide d'invention et d'imitation.
Dès le 3 mars, Paris se trouvait envahi par les ouvriers sans travail. La guerre faite au capital, tour à tour audacieux ou tremblant selon la confiance, l'avait effrayé sérieusement. £t sans capital il n'y a plus de manufactures possibles et de travaux individuels ; les mairies se trouvèrent assiégées par des artistes, des ouvriers, des domestiques sans place, foule dangereuse et criarde ; et alors fut organisé le fameux bureau central des ateliers nationaux, dont le siège fut placé sous les beaux ombrages du parc de Monceaux , grande armée avec ses chefs plutôt prête à l'insurrection qu'au travail, véritable humiliation pour l'ouvrier intelligent. Tous ces jeunes élèves de l'École centrale qui sous la direction de M. Emile Thomas étaient appelés à diriger les ate-
liers nationaux appartenaient plus ou moins aux idées Saint-Simoniennes ou Fouriéristes du phalanstère et de la nouvelle famille avec un dédain profond pour les anciennes formules sociales. Le temps n'était-il pas venu pour eux de les réaliser? car ils avaient les ouvriers sous la main : pourquoi ne pas mettre en pratique le travail attrayant, la loi des aptitudes et des sympathies? Eh bien ! tous ces grands esprits à système se bornèrent à flétrir, à humilier l'ouvrier en l'embrigadant en escouades pour 4 fr. 50, S fr. par jour : artistes, musiciens, peintres, sculpteurs, tous durent travailler la terre comme des eslaves colons ; et ce fut le seul résultat que purent réaliser les intelligences réunies des savants de la Commission du Luxembourg, et des élèves de l'École centrale dirigés par M. Emile Thomas.
Le nombre de ces ouvriers, attachés ou employés aux ateliers nationaux, se développa chaque jour d'une façon formidable, et l'on a quelque peine aujourd'hui à s'en faire une idée :
Au %S février, il était de 6,000
Au 4 mars, de Sl9,000
Au 30 mars, de 65,000
Au 45 avril, de 81,000
Au 1" mai, de 102,000
Et la progression ne s'arrêtait pas ; il en venait de tous les côtés, des campagnes et des villes, ouvriers qu'on embrigadait comme on pouvait, sans ordre, sans unité. Cette armée pouvait être jetée, d'un jour à l'autre, sur la cité, dirigée par un nouveau Spartacus dans la nouvelle Rome. Le budget des ateliers nationaux s'élevait à 375,000 fr. par jour, depuis le 1*' mai, chiffre effrayant pour une seule ville. Une circonstance qu'il faut constater parce qu'elle donne la mesure des mauvaises passions ou de l'incapacité de tous ces chefs économistes, Saints-Simoniens, Fouriéristes, c'est qu'avec ces cent mille ouvriers intelligents, travailleurs, artistes, maçons, charpentiers, ils ne surent rien concevoir, rien exécuter de grand ; il y avait des ingénieurs de toute espèce en chef ou adjoints, des savants, des états-majors magnifiques, et il ne sortit pas même un chemin monumental, une route, un cirque, un aqueduc à la façon romaine : on remua la terre, en la transportant d un point sur un autre, et le matérialisme donna ainsi la mesure de son génie et de ses conceptions.
Au Luxembourg, cependant, se continuait l'absurde et ennuyeuse dispute entre M. Louis Blanc, les
Saints-Simoniens et les vieux économistes, distancés, érintés par le président du Luxembourg, M. Louis Blanc, qui soutenait sa théorie de Tégalité des salaires et le monopole de toutes les industries dans rÉtat, se chargeant de tout : usines, chemins de fer, ateliers. Les Saints-Simoniens, trop ambitieux pour admettre Fégalité dans le travail, ne luttaient vigoureusement que contre cette théorie animale. Quelques-uns osaient un peu plus en défendant les associations, les compagnies particulières dans lesquelles ils étaient intéressés. Ainsi le fit avec talent M. Pereire, dont la fortune avait commencé avec le chemin de fer du Nord. Depuis quelques années, les Saints-Simoniens, abandonnant les travers de jeunesse, de communisme et de bigamie, commençaient à se classer : que n'oublie-t-on pas dans un pays où les Conventionnels sont devenus comtes, les régicides ducs, les démocrates blasonnés avec un tel engouement de noblesse qu'on entend partout retentir les titres appliqués à des formes, hélas I qui trop souvent révèlent la vieille origine I Tous les péchés de la jeunesse Saint-Simonienne prolongée jusqu'à plus de trente ans étaient oubliés ; on laissait Tapôtre a. Félicien David célébrer les fêtes du désert, et Ton
entrait dans la réalité des affaires : ceux qui avaient si bien contribué autrefois à démolir la société, faut-il le dire I les condamnés de 1 833 , s'étaient fait chacun des situations bonnes et commodes, en profitant des larges voies ouvertes par là révolution. Ils n'étaient plus assez jeunes pour essayer la femme libre, ni assez dépourvus d'esprit pour réaliser la communauté des biens ou des salaires dans une société où ils espéraient se faire une si douce et si bonne place !
Cependant on essayait les doctrines économiques de l'association Saint-Simonienne dans les ateliers de carrossiers, tailleurs, cordonniers, établis par l'État; l'essai ne fut pas heureux. Malgré le bon marché extrême de la matière première, à ce moment de révolution, tout revint plus cher au gouvernement que ce que produisait le travail libre ; les associations d'ouvriers tombèrent donc sans qu'on fît attention à elles, parce qu'elles n'avaient ni l'origine, ni l'esprit des vieilles corporations. La corporation ouvrière venait du moyen-âge, et les compagnies étaient aussi une institution du vieux régime : corporations, compagnies, les Saints-Simoniens ne les avaient pas inventées; l'association sans l'esprit] de corps était
un VAin mot ; les compagnies étaient Taristocratie et Tordre. Aussi la première compagnie de chemin de fer qui s'était formée , celle d'Orléans , était composée de notabilités du vieux parti royaliste.
Il est des temps singuliers I On ne voulut plus, en 48/i8, d'aucune aristocratie, et cependant on proclama celle de l'ouvrier ! Il y eut bien des lâchetés alors pour conquérir le titre d'ouvrier : on vit des hommes sérieux, très-bien élevés, dresser eux-mêmes leur généalogie de travailleur de père en fils, et l'on eut sa fausse blouse héréditaire, comme autrefois les faux gentilshommes inventaient de faux titres dans leur arbre traditionnel.