A U PREMIÈRE RESTAURATION
DÉCEMBRE 18li.
Il D j a de gouvernement fort et durable que celui qui fait tripmptier les idée^ et Ic3 principes de sa propre nature : qr, il se produisit à la Restauration le phénomène historique dont j'ai parlé , celui d'un gouvernement qui fit beaucoup pour ses ennemis et fort peu pour ses amis : la Hcstauration voulut mettre en pratique des institutions et des faits évidemment bosples à la tendance et à la nature du pouvoir des Bourbons : un des articles de la Charte déclara inviolable la vente des propriétés dites nationales, violemment confisquées, et dont il avait été fait un si étrange gaspillage (1).
C'était une question fort délicate que celle de savojf si le rpi Louis XVIJI lui-même restauré sur gon trône , qi^'il disait; usurpé et datant de vingt ans,
ayait le drmt de disposer des propriétés particulières à ce point d*empécher Factioii d'un propriétaire ancien contre le nouYeau ! Et, chose curieuse, la même
Charte , qui déclarait la confiscation abolie , reconnaissait la légitimité de la plus considérable des con* fiscations, celle de 1 791 à 1 797 ; de sorte qu'il y avait une confiscation légale sans représailles et une sorte d'inviolabilité pour ceux qui avaient dépouillé autrui ; deux poids et deux mesures pour les citoyens.
On concevait très-bien que les gouvernements nés de la Révolution qui proscrivaient le Roi et les émigrés, pussent protéger cette légale transformation de la propriété qui était leur force; mais comment Louis XYIII rendu au trône de ses aïeux, reprenant sa couronne en vertu de son droit, datant surtout son règne de la dix-neuvième année (comme s'il n'y avait pas eu de révolution) , pouvait-il légalement dépouiller les propriétaires qui réclamaient les mêmes droits sur leurs terres que le Roi sur son trône? Oue pouvait-on reprocher à ces anciens possesseurs qu'on ne pût reprocher à Louis XVIII lui-même? La Restauration, si elle voulait durer , si elle voulait être conséquente , devait restituer les biens aux anciens propriétaires moyennant indemnité aux nouveaux;
l'État avait sk pea reçu en assignats d^iréciés» que cette indemnité eût été misérable : alors la Restauration aurait eu pour principe le sol, la vraie force, la seule stabilité des gouvernements.
On disait encore : «La restitution était impossible, car ces propriétés étaient passés en mille mains par des mutations. » Cela n'était pas exact en 1 81 i. Il y avait une telle défaveur sur les propriétés de l'ancien clergé et des émigrés qu'elles trouvaient à peine des preneurs dans les ventes aux enchères. On demandait aux notaires avant d'acheter la justification des origines, et une sorte de flétrissure et d'infériorité restait toujours sur les propriétés dites nationales depuis 1794 (1).
C*est ce que démontrait avec une grande logique un jurisconsulte plein de foi et de probité, M. Falconet, dans une brochure publiée en 1814, avec un certain éclat. Que fit le gouvernement de la Restauration? il la fit saisir et poursuivre comme une œuvre dangereuse. Il y avait alors pour directeur de la police un esprit indifférent à toute croyance politique, mêlé à toutes les phases des événements depuis l'affaire du collier de la Reine, M. Beugnot, qui es-
(1) La loi d'indemnité a Justement égalisé tontes ces propriétés. III. (5) 2
péra sans doute pat* cette rigueur donner sécurité aux acquéreurs de biens nationaux et leur inculquer amour et confiance pour le nouveau gouvernement : était-il possible de changer jamais ia nature des opi* nions? les bleus restaient bleus avec toute leur défiance de la Restauration, comme les blancs ado* raient les Bourbons. Il n'y a de gouvernements respectés que ceux qui commandent ; ceux qui concèdent et transigent sont tolérés d'abord et renversés toujours.
Que résulta-t-il de tant de condescendances? Les concessions faites aux acquéreurs de domaines nationaux empêchèrent-elles M. Béranger de lancer sa railleuse et puérile chanson du Marquis de Ca-* rabass écrite contre les pauvres dépouillés au profit des spoliateurs? Virgile pleurait sur les propriétaires victimes des guerres civiles; M. Béranger insultait leurs misères, et ses pipeaux vulgaires remuaient les tristes passions du peuple contre les émigrés , parce que leur corps était amaigri, leurs chevaux étiques et que leur épée datait de Fontenoy I Les acquéreurs de biens nationaux restèrent avec leurs méfiances contre le gouvernement de la Restauration. Il y a au fond de toutes les âmes une logique immuable :
les acquéreurs de domaines nationaux savaient bien qu'ils seraient toujours mal à l'aise avec le gouvernement de la Restauration ; ils ne cessèrent d'en appeler un autre mieux dans leurs idées et dans leurs intérêts, surtout depuis la loi du i octobre 1814 qui fit remise aux émigrés de leurs biens non vendus : quel blâme plus grave pouvait-on jeter sur les ventes faites par les gouvernements révolutionnaires ? on établissait les acquéreurs de biens nationaux en hostilité permanente avec la Restauration : car on lais-* sait les propriétés dans leurs mains tout en déclarant qu'elles étaient le produit d'une violence et d'une spoliation : ils restaient riches et on les déshonorait I
Ce n'était pas le seul obstacle au gouvernement établi : quelqu'heureux que soit un changementpolitique [la paix remplaçant la guerre par exemple) , il n'en résulte pas moins un certain froissement, surtout lorsque le système brisé a duré un temps considérable : or on avait été en guerre avec l'Europe à peu près vingt ans : bien des intérêts s'étaient créés dans ces mêmes idées de guerre. La navigation par mer étant interdite pendant cette période, le roulage et les canaux avaient pris une grande extension. Il s'était formé de vastes établissements fondés sur de riches
capitaux. La nation française, active, ingénieuse, ne reste jamais sans ressource et sans invention.
La guerre avait créé des associations pour la course maritime, qui donnaient de grands bénéfices, des sociétés pour les licences, des compagnies industrielles qui remplaçaient par des combinaisons de chimie les produits coloniaux ; la guerre nécessitait des fournisseurs, des payeurs, des financiers spéciaux qui allaient se trouver sans moyens d'activité avec des capitaux considérables et des bénéfices acquis ou compromis : qu'allaient devenir les Collot, les Seguin, les Ouvrard , les Doumerc? Tous les établissements faits par les Chaptal, les Berthollet, les Fourcroi : soudes factices , sucres de betterave, les indigos pastels pour les imitations de Tlnde et des colonies recevaient une rude secousse. Il n'y avait pas jusqu'au système des fraudes et des contrebandes, pratiquées en grand sur la frontière de l'Allemagne surtout depuis Hambourg jusqu'à Strasbourg et Mayence, qui ne fût fortement ébranlé par la paix I Avec les frontières restreintes et les mers ouvertes, les vastes établissements de roulage et de transport étaient-ils possibles? On s'explique donc très-bien les inquiétudes, les oppositions finan-
cières qui éclatèrent d'abord contre le gouvernement de la Restauration de la part des industriels tels qu'Àudry-Puyraveau, Bethfort, Humann, Delorme, Salleron, Balguerie, Gevaudan, etc., dont les affaires étaient singulièrement modifiées par la paix : ils étaient liés à la Révolution par les souvenirs, l'éducation, la reconnaissance I
D'autres causes devaient jeter une partie de la haute banque dans l'opposition ardente sourdement exploitée par la vanité : on a vu avec quel enthousiasme la banque avait salué le retour de Louis XVIII , à ce point que M. Laffitte avait prêté son hôtel aux négociations qui l'avaient préparée ; mais M. Laffitte avait un haut orgueil de lui-même, une vanité extrême. C'était une de ces individualités qui, toutes gonflées de leur mérite, ne pensaient pas que rien de bon pût se faire en dehors de leurs idées : visité, consulté par M. de Talleyrand, l'abbé Louis, le duc d'Àlberg, en 1814, cela ne lui suffisait pas; gouverneur de la Banque de France, il disposait du crédit de ce vaste établissement, cela ne ne lui suffisait pas encore; M. Laffitte, comme un certain nombre de banquiers, expression de la classe bourgeoise, avait conçu des jalousies contre ces pauvres
gentilshommes revenus de Témigration avec leurs traditions de famille pour tout patrimoine. La banque était jalouse des blasons du passé , des renommées historiques, influence toujours attrayante, toujours niée et toujours pruissante sur les esprits : est-ce la faute des vieux noms ?
On ne saurait croire combien cette époque transitoire qu'on appela la première Restauration (1) fut pleine de ces jalousies, de ces luttes du commerce, de la banque, de la propriété nationale contre l'émigration et la noblesse. Toutes ces répugnances éclatèrent en mars 4815.
(i) Voir mon HUtoire de la Restauration,