OPÉRATIONS DU TRÉSOR ET EMPRUNTS PENDANT LES CENT-JOURS
MAWUIN 1815.
La révolution des Cent-Jours s'explique seule par cette lutte des souvenirs et des intérêts dont j'ai parlé. La Charte avait cherché à concilier des choses impossibles dans leur co-existence jalouse : les nobles anciens et les nobles nouveaux, les propriétés confisquées et les propriétaires dépouillés, les émigrés et les républicains ; les régicides faits comtes , tels que MM. Thibaudeau , Berlier , Boulay de la Meurthe, et les gentilshommes aux fidélités antiques , les Blacas, les d'Havre, les Grammont; les ducs dont les services avaient pour origine la Convention nationale, tels que MM. Fouché, Cambacérès, avec les fidèles royalistes, les d'Escars, les d'Avaray, les Laval ! Cette lutte des origine», des vanités, des espérances déçues, des intérêts menacés, devait aboutir
à une solution prompte, terrible, à un réveil surexcité : la lutte n'était pas finie.
Au point de vue du crédit, le seul qui nous occupe, le débarquement du golfe Juan et le drapeau tricolore déployé amenèrent une forte baisse dans les fonds publics; le change s'éleva tout aussitôt sur les places de l'Europe et la livre sterling se fit à 25 fr. 70 à Paris ; et cela devait être, car la Bourse voyait la guerre. Bientôt la déclaration du Congrès de Vienne ne laissa plus aucun doute sur la détermination des puissances : lord Castelreagh fit connaître au Parlement que des traités de subsides avaient été conclus avec la Russie , l'Autriche , la Prusse pour des contingents fixés à 150,000 hommes par chacune des puissances (1).
Le chancelier de l'Échiquier soumit au Parlement ce traité de subsides conclu qui établissait le taux de 20 liv. sterling pour chaque soldat fourni pour les alliés , 25 liv. pour chaque cavalier. Les hommes d'État de l'Angleterre, qui n'hésitent jamais devant les sacrifices nécessaires à la chose publique , demandèrent au Parlement l'impôt sur le revenu (Vincame" tax] pour une année, afin de pourvoir aux services,
(4) Séance du Parlement, mai 4815.
et un emprunt en billets de l'Échiquier. La Trésorerie fut autorisée à créer 8 millions de liv. à 107 liv. pour 100, ce qui donnait au chancelier le moyen d'exécuter les traités de subsides sans trop affecter les consolidés jusqu'à l'adjudication de l'emprunt voté par le Parlement.
En France, le 5 p. 100 était tombé le 1*' avril à 56 fr. 30 c. : aucun nouvel impôt n'avait été mis; le gouvernement des Cent-Jours seulement déclara que les 30 centimes additionnels que plusieurs départements du Midi, depuis Bordeaux jusqu'à Marseille, s'étaient imposés pour solder l'armée royaliste de M. le duc d'Angoulême, seraient maintenus. On essaya le séquestre sur quelques propriétés privées , la vente des forêts de l'État dut être continuée comme voie et moyen; mais la grande ressource du gouvernement pour la réorganisation si merveilleuse de l'armée , ce fut encore les 40 millions en numéraire trouvés en épargne au Trésor royal et que la Restauration n'avait pas employés dans le budget de 1814. Il y eut aussi quelques dons patriotiques, spécialement faits pour la guerre. Il s'agissait d'une question passionnée , et dans ces circonstances, les dévouements se manifestent : ainsi
M. Delorme, le propriétaire du passage de ce nom, offrit 100,000 fr. au Trésor, et M. Gevaudan des messageries envoya tout son argent disponible.
Puis , comme il s'agissait de leur cause même et qu'ils s'y étaient tous dévoués , officiers et soldats offrirent l'exemple du plus noble désintéressement; ils n'exigèrent aucune gratification, à peine la solde. Les levées se firent avec une certaine spontanéité parmi les vieux soldats ; les officiers s'habillèrent et s'équipèrent à leurs frais. C'était une prise d'armes dictée par l'enthousiasme au profit d'une cause aimée par le soldat et qu'il allait encore sceller de son sang.
Cependant il était impossible dans l'activité militaire qui précéda la campagne de Waterloo, que le Trésor pût se passer des ressources du crédit; la Banque de France avait avancé 1 5 millions sur ses valeurs; mais le conseil, comme toujours, craignit de s'engager au delà de ses moyens ; de tous les banquiers, seul M. Laffitte avait offert un prêt de quelques millions sur rente; les idées trop administratives de MM. Gandin et Mollien ne permettaient aucune de ces hardies opérations du crédit qui multiplient et élargissent les ressources habituelles du Trésor ; la confiance n'existait pas; on avait négocié les
bons des coupes de bois et des acquéreurs de biens communaux : on était à bout de ressources lorsque M. Ouvrard fut mandé aux Tuileries pour aviser aux moyens. Durant le premier Empire, M. Ouvrard avait été fort maltraité comme fournisseur et comme banquier ; ses idées étaient d'une nalure trop hardie pour plaire à des esprits absolus et administratifs à la façon de M. Daru : je n'examine pas la valeur intrinsèque de M. Ouvrard si différemment jugée : il y a toujours à côté de l'habileté quelque chose de moins pur, de moins élevé qui se confond l'un avec l'autre, et souvent il y a de grandes harmonies entre la fortune et les délits que la loi punit : je n'examine pas ce côté difficile de la question. Aux yeux de tous il était incontestable que M. Ouvrard était un esprit fécond en ressources : mandé aux Tuileries, après un examen attentif des ressources du Trésor, M. Ouvrard s'arrêta à un projet fort simple qui dépouillait avec hardiesse la caisse d'amortissement des 5 millions de rente déposés comme garantie de ses obligations^ et dont la Banque n'avait pas voulu.
M. Ouvrard s'engageait à prendre ces 5 millions de rente successivementi au taux de 53 fr. : c'est-à-dire
pour 50 millions (commission déduite) qui seraient versés au Trésor à raison de 2 millions par jour pour les besoins du service. Ce traité donnait en moyenne de 5 à 15 p. 100 de bénéfice au taux que pouvait atteindre la rente de France à la Bourse de Paris pour la moyenne du mois de mai. Les payements devaient s'effectuer à partir du 1®' juin, et ils le furent avec exactitude au grand étonnement de tous : M. Ouvrard plaça de cette rente même à Amsterdam et à Londres avec la certitude d'un bénéfice réalisé. L'opération fîit bonne, et néanmoins l'État empruntait à 10 pour 100.
Quel spectacle magnifique offrait en ce même temps l'Angleterre à côté de ces mesquineries d'emprunt : lord Castelreagh signait un traité de subsides avec les trois grandes puissances :
Avec la Russie, 2,500,000 liv.
Avec l'Autriche, 3,000,000
Avec la Prusse, 2,000,000
Avec les autres États, 1 ,500,000
Total : 9,000,000 liv.
C'était au change de Paris environ 200,000,000 de francs. Le total du budget anglais fut pour cette
année de 89,728,900, c'est-à-dire au taux du change de Paris, 3,090,000,000 de francs, résultat fabuleux. Indépendamment de Temprunt en bons de l'Échiquier dont j'ai parlé, les Communes autorisèrent un autre emprunt de 30,000,000 de livres en consolidés pour les besoins de l'année , qui fut adjugé à HH. Baring et Smith en 3 p. 100 à 77 fr. : il fit fureur sur les places d'Amsterdam, Hambourg, Vienne, JBâle, Francfort, Pétersbourg. Le lendemain il gagna 4p. 100, et Ton ne vit le même phénomène se produire que durant la grande guerre de 1793 à 18141 La Banque de Londres ne se dégarnit pas de numéraire : les subsides promis à la Russie, à la Prusse, à l'Autriche , étaient payés par les places mêmes qui prenaient l'emprunt, de telle sorte qu'il ne sortit pas un million de sterlings de l'Angleterre. Ainsi les banquiers de Pétersbourg , de Vienne , de Berlin, de Francfort, d'Amsterdam n'eurent qu'à opérer un revirement de compte : ils portèrent au crédit de la Banque d'Angleterre les consolidés qu'ils avaient pris et placés et au débet ce qu'ils avaient payé pour elle. En définitive, le change resta favorable à l'Angleterre, et la livre sterling ne descendit pas au-dessous de son pair.
Alors à Paris on convoquait la Chambre des représentants, expression vive des passions du temps et absolument nulle comme idée financière et du crédit public; elle s'absorba tout à faitdans le parlage politique; tandis qu'elle improvisait une Constitution, elle ne daigna pas s'occuper des finances. Dans les séances de la Chambre des représentants, durant les journées qui précédèrent ou suivirent Waterloo, il ne fut pris aucune mesure, aticune précaution financière, même pour l'armée qui combattait si généreusement. La solde était si arriérée que, lors de la capitulation de Paris par le maréchal Davoust, il fallut recourir à M. Laffilte, qui avança sur dépôt de rente un million pour payer l'armée qui se retirait derrière la Loire. La banque de M. Laffitte était à cette époque un juste dépôt de confiance et de discrétion pour les fonds des hommes politiques trop mêlés aux affaires du temps pour espérer d'être respectés dans leur fortune.
On a beaucoup reproché à la Bourse un résultat très-naturel dans le jeu des fonds publics : la hausse de la rente après les désastres de Waterloo : « les banquiers, a-t-ondit, manquèrent de patriotisme»; ceci est un reproche grave ! Toutefois, les affaires de cré-
dit ne se traitent pas avec les émotions politiques du jour ; elles seraient mauvaises sous cette impulsion : on les examine hardiment avec les conditions qui leur sont particulières. Waterloo certes, dans Tidée de la France, était une solution lamentable sans doute; mais la spéculation y voyait la paix, la fin des sacrifices pour la guerre : on sortait d'une transition terrible, chanceuse, pour arriver à un traité. Les puissances avaient déclaré qu'elles ne s'armaient que dans un but , et ce but était atteint par la chute du système que les cabinets de l'Europe avaient proscrit. Ainsi raisonnait la spéculation I II ne s'agissait pas du patriotisme, mais d'une affaire : Hélas I les réalités étaient déjà bien déplorables !