‹ Histoire des grandes opérations financières; banques, bourses, emprunts, compagnies industrielles, etcChapitre 9 sur 39 · NOVEMBRE · texte numérisé non relu

NOVEMBRE

La liquidation européenne accomplie après la paix de 1814 avait été facile, presque bienveillante : on était si heureux de la fin de la guerre que les gouvernements avaient concouru avec spontanéité à une transaction 1 II n'en fut pas ainsi après Waterloo : les étrangers imposèrent à la France de tristes sacrifices. On n'a pas à s'occuper ici des cessions de territoire, des clauses fatales qui frappèrent notre force de nation : à qui la faute? Je ne veux pas le décider : on doit examiner seulement les clauses financières , les obligations d'argent attachées à ce traité du 15 novembre 1815.

La France s'engageait : 1"" à payer 700 millions aux gouvernements alliés suivant la répartition qui serait (aite ; 2^ à liquider toutes les créances légitimes que les sujets des puissances alliées pourraient réclamer sur le Trésor français ; 3* à payer les frais

pendant cinq ans d'une armée d'occupation de 450,000 hommes. Ces charges étaient inflexibles , le poids bien lourd : et il fallait les exécuter avec la plus exacte ponctualité sous peine d'un partage territorial.

Le mode de payement de l'indemnité de guerre avait été fixé par le traité lui-même dans les conditions suivantes : le Trésor français devait remettre aux commissaires financiers des alliés quinze engagements de 46,750,000 fr. chaque, payables, le premier (31 mars 1816), le second (1 ®' juillet) , et ainsi de suite de quatre mois en quatre mois et échangés trente jours avant leur échéance contre des bons du Trésor au porteur de 1,000, jusqu'à 20,000 fr., divisés de manière à ce qu'il n'y eût pas plus de 50 millions en circulation à la fois. Comme garantie de ces bons, la France remettait aux commissaires alliés une rente de 7 millions de francs consolidés, laquelle pourrait «tre acceptée et fondue avec le terme de payement des cent derniers millions de l'indemnité de guerre.

Rien de plus simple et de plus ingénieux que ce mode de payement. Ce qui l'était moins, c'était de trouver une règle pour fixer les réclamations individuelles dont le traité ne déterminait pas les limi-

tes : les armées de la Réfolution , hélasl dans les jours de conquêtes et de gloire, s'étaieut pennb bien des yiolences ! les banques, les dépots, les monts - de - piété avaient été dépouillés: on avait pillé , confisqué les fonds des cités et des corporations. L'Europe usait de représailles qu'elle disait légitimes; avec cette sollicitude qui la distingue toujours pour ses sujets , FAngleterre avait stipulé ses prétentions dans le traité lui-même : ainsi elle exigea la restitution complète et absolue de toutes les r^ites inscrites au nom des Anglais en 1 789 , sans tenir compte des lois de la République , sur le tiers consolidé. Pour l'Angleterre , les principes du crédit public étaient sacrés en tous les temps, et nulle loi ne pouvait les violer. Une rente de 3,500,000 fr. fut remise au commissaire anglais pour opérer cette liquidation : ce commissaire exigea même la restitution de toutes les propriétés confisquées sur les sujets britanniques; il ne s'arrêta pas à Tarticle de la Charte qui déclarait inviolables les propriétés dites nationales : une indemnité fut stipulée.

On ne peut se faire une idée exacte du chiffre des réclamations qui étaient adresséespar chaquegouvcrnement en bloc au nom de ses sujets : elles dépas-

-Assoient touiâs limites, La Russie seule n'avait pas enencore formulé ses demandes pour la banque de

L'Autriche réclamait

La Prusse,

Les Pays-Bas,

La Sardaigne,

Hambourg,

Bavière,

Hanovre,

Uecklembourg,

Danemark ,

Rome,

Toscane,

Parme,

Brème,

Lubeck,

Francfort,

Suisse, Genève,

Berne,

Saxe,

Saxe prussienne,

Si chaque puissance faisait ses réclamations eu bloc, il y avait ensuite des reveudicalious particu-

liëres: Isi Banque d'Hambourg demandait 45,000*000 de francs dont le maréchal Davoust avait disposé ; la Banque d'Amsterdam 10,000,000 de florins pour le dividende arriéré (1843) de la dette hollandaise qu'elle avait été obligée de payer pour compte de l'Empire français auquel la Hollande était annexée ; la Banque de Gènes (St- Georges) réclamait 5,000,000 imposés par Masséna lors du siège ; les banquiers de Bàle, Berne, Genève prétendaient à la restitution des sommes déposées au Trésor de Berne et exigées par Brune (3 millions d'écus) , au nom du Directoire ; les négociants des trilles hanséatiques éle* vaient leur compte pour navires brûlés, sacrifiés parle contre-amiral Lallemand jusqu'à 5,000,000; les commerçants de Dantzick revendiquaient 16,000,000, valeur des traites souscrites lors du siège , et remises au général Rapp ; et de plus 3,000,000 de francs imposés à la Banque. Les citoyens des État-Unis, intéressés dans les armements, élevaient jusqu'à 6,000,000 de dollars la restitution des navires et marchandises confisqués par suite des décrets de Milan. Il n'était pas jusqu'aux héritiers du grand-maître de Malte (M. de Hompescb) qui ne fissent une réclamation pour arrérages de la pension

— Aide 300,000 fp. qui lui avait été promise pour prix de la capitulation de Tile de Malte, acte de haute déloyauté : qu'était donc devenu l'esprit chevaleresque de cette antique institution? le grand-maître réclamait le prix de la trahison accomplie I

Quelques-unes de ces demandes étaient justes, d'autres exagérées, plusieurs absurdes; mais en toute hypothèse, il était impossible à la France de payer le total des réclamations, qui s'élevaient à plus de 2,700,000,000. Une commission mixte et d'examen avait été nommée; elle appréciait et jugeait en souveraine toutes les réclamations des particuliers, Banques et gouvernements. Un crédit en rentes lui était ouvert, et la liquidation était faite au prix moyen et avec une certaine mesure, afin d'éviter l'encombrement de la place.

La troisième obligation pour la France était la nourriture, la solde et l'entretien d'une armée d'occupation de 150,000 hommes; le ministère de la guerre préféra le mode de fournitures par marchés séparés, d'habillements, vivres, viandes, et des compagnies de fournisseurs prirent ces marchés. Il ne s'agissait plus de ces vastes traités Ouvrard, Doumerc ou Seguin , mais de traités particuliers pour

la ration des troupes étrangères, qui exigeaient une nourriture abondante et régulière. Le duc de Wellington surtout était impitoyable pour les fournisseurs chargés des soldats anglais, qui aiment tant le confortable ; l'officier étranger changeait souvent ses rations en argent dans ce Paris Tenchanteur, le jardin d'Armide, qui domptait ses vainqueurs par la mollesse de ses habitudes et les joies de ses mœurs : les vaincus gardaient leur puissance de civilisation énervante !

tureuse et orientale, qui ne comptait pas. Paris lui plaisait avec ses cafés, ses femmes, ses vins, ses maisons de jeu. Le grand-duc Constantin dépensa des sommes si considérables que l'empereur, son frère, fut obligé de lui ordonner de rejoindre l'armée.

Le jeu, combiné avec ses chances, était la passion des Allemands, des Prussiens spécialement; le feldmaréchal Blûcher, si impitoyable dans ses exigences envers les Français, perdit tout à Thôtel Frascati , si bien que le roi Louis XVIII, toujours spirituel et mordant, disait de lui : « Ce Blûcher a pris notre habit, mais il a laissé sa culotte. )> Alors brillait dans tout son éclat le Cercle des étrangers , maison de jeu splendide que présidait un ancien intéressé des grandes fermes, avec l'esprit, les coutumes de l'ancien régime; un diner d'une haute saveur, aux plats raffinés, précédait le jeu d'enfer que couronnait un souper Louis XV. Le Cercle était envahi par les officiersgénéraux de l'armée d*occupation.

Ce fut le temps des belles fortunes des boutiques, cafés, restaurants, fortunes solides, faites avec des acheteurs réels, qui créèrent la richesse de la classe bourgeoise; car Paris alors n'était pas inondé seulement d'officiers et de soldats de l'armée d'occupation.

mais encore de banquiers, gens d'affaires, qui venaient suivre la liquidation des créances étrangères. Jamais circulation pareille de financiers , tous porteurs de lettres de crédit sur les banquiers de Paris. Dans cette foule de réclamants, on vit pour la seconde fois le jeune Israélite dont j'ai parlé, M. James Rothschild. Avec cet instinct habile qui l'avait toujours dirigée, la maison de Francfort avait jugé qu'il allait se faire de grosses affaires de crédit à Paris, et qu'il serait bon d'y avoir un représentant en perma-* nence.

M. James Rothschild transporta ses bureaux dans la rue de Provence (1). Toujours avec une modestie extrême qui ne le cédait qu'à son activité féconde, M. Rothschild fit déjà de très-belles affaires de change pour sa maison de Francfort , car tous les petits princes électeurs d'Allemagne s'étaient adressés à cette respectable maison, soit pour obtenir des avances, soit même pour vendre à forfait les créances, ou bien seulement pour suivre et réaliser les réclamations sur la France. Une fois la liquidation obtenue, la succursale de Paris se chargeait d'en faire tenir les fonds dans les villes d'Allemagne

(i) En i8i5.

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