‹ Histoire des graphidéesChapitre 2 sur 18 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Quelle source abondante de douces émotions et de sentiments agréables trouve dans l'étude des sciences naturelles l'homme qui, par goût, s'y livre tout entier ! Libre comme les champs qu'il parcourt, il interroge la nature à son gré, la suit dans les métamorphoses sans nombre où elle signale avec éclat sa puissance et son intarissable fécondité. C'est dans les lieux les plus déserts qu'elle étale tout le brillant de sa parure ; les retraites écartées sont comme le sanctuaire où elle aime à développer ses merveilles; on dirait qu'elle veut s'y soustraire aux regards indiscrets des scrutateurs profanes. C'est dans ces forêts antiques, vierges encore, qu'il faut aller recueillir des richesses précieuses qui furent respectées jusqu'alors. C'est vers ces lieux, dans lesquels chaque saison fait naître profusément une foule de végétaux divers qui se succèdent avec rapidité , que le Botaniste doit guider ses pas. Mille occasions se présenteront à lui pour piquer et pour satisfaire tour-à-tour son avide curiosité. Toujours il rencontrera de nouveaux sujets d'admiration, soit qu'il contemple les nombreuses tribus des végétaux phanérogames, soit même qu'il s'arrête aux cryptogames, familles négligées et peu cultivées , qui néanmoins méritent à tant d'égards de fixer notre attention, surtout les cryptogames exotiques, parmi lesquels nous ne connaissons qu'un si petit nombre d'espèces. Cependant quel trésor ne promettraient pas ces derniers aux savants dont ils éveilleraient l'ardeur? car le Botaniste qui dirigerait ses recherches vers ce but important, ajouterait à l'histoire de nos espèces indigènes , éclairant par de nouvelles observations leur classification trop peu avancée. Qu'il ne soit point retenu par la crainte d'avoir à

vj PRÉFACE.

supporter un travail ingrat et aride : il aura aussi ses dédommagements. Les formes les plus singulières, l'organisation la plus délicate, tantôt masquées sous des dehors grotesques et peu attrayants , mais curieux , tantôt embellies par des apparences flatteuses , le feront passer de surprise en surprise , en parcourant la vaste carrière ouverte devant lui dans ces régions sauvages, où la végétation prodigue tous ses dons. Nos contrées aussi , quoique la végétation s'y montre moins variée, peut-être parce qu'elle y est moins active et moins vigoureuse, auraient pourtant de quoi récompenser ses peines dans cette branche de la Botanique. Elles offrent encore des lieux où la culture n'a rien changé; où la nature, dans sa simplicité primitive, paraît avec ses véritables traits, non asservie par nos arts, non défigurée au gré de notre imagination capricieuse: telles sont des forêts, des plaines étendues , des montagnes couvertes de bois antiques , les revers , le plateau des Vosges, sur lesquels MM. Mougeotet Nestler ont signalé des espèces ignorées avant eux , ainsi que les sommets du Jura et des Pyrénées, parcourus par plusieurs Botanistes distingués, et où nous appellent des végétaux inconnus qu'ils nourrissent sur leur sol.

Les Phanérogames sans doute captivent l'homme par leur extérieur imposant; en eux tout le frappe, tout le séduit; c'est l'élégance du port, la riante verdure du feuillage, les formes gracieuses, l'éclat des fleurs si vivement colorées, la douceur des parfums , la saveur exquise des fruits ; mais les Cryptogames sont-ils absolument dénués de toutes sortes d'avantîiges? n'offriraient-ils à nos regards qu'une scène morne et sans agréments? Gardons-nous de le croire. Il y aurait une injuste prévention à se les ligurer ainsi. Qu'on daigne les considérer quelques instants, et bientôt la surprise et l'intérêt remplaceront l'indifférence et le mépris. Nous y retrouverons une partie des merveilles qui déjà nous avaient étonnés ailleurs; il nous semblera revoir, pour ainsi dire, en raccourci , sous des traits plus fins et plus finis, les familles des ordres supérieurs. Regardez les Mousses et les Fougères; ne s'ima ginerait-on pas que la nature se plaît à y répéter, comme dans

PRÉFACE. vij

une miniature délicate, ces grands végétaux qui font l'ornement des forêts? Admirez aussi la vivacité des couleurs sur les Algues et les Lichens; et sur ces derniers, des formes, des combinaisons qui se diversifient de raille manières comme pour le plaisir des yeux.

Les Champignons sont pareillement variés dans leur extérieur. Ils nous intéressent sous un double motif, soit à raison de leur utilité dans l'économie domestique, soit surtout pour les accidents funestes qu'ils causent très-souvent, par suite de méprise. Ils ont de plus une structure propre qu'on ne remarque point dans les autres classes. Leur organisation est très-simple, celluleuse; leur substance souvent même aqueuse. Aussi la durée en est-elle courte et l'étude difficile.

Si les Hypoxylons comptent des espèces qui les rapprochent des Champignons par quelques côtés, comme celles qui simulent une clavaire, un phallus, une pezize, ils en diffèrent sous un autre aspect. Il est vrai qu'ils paraissent au premier coup d'œil tout aussi simplement organisés; mais quels détails on découvrequand on veut scruter minutieusement leur structure intime! des loges régulières et parfaitement sphériques, disposées à l'intérieur avec une exacte symétrie; des ostioles finement prolongées répandant au dehors un suc glaireux et noirâtre qui, en se solidifiant , augmente leur longueur ; une multitude de cellules arrangées dans un ordre merveilleux , toutes munies de petites ouvertures (ostioles) qui portent autant d'opercules (sp/ueria operculata ) ; des froncis légers en manière de rosaces. Ces végétaux ont en outre d'autres formes inattendues : celle d'une langue (sphœria Ungua), d'un disque {sphœria disci/ormis) , d'une fraise {sphœria jragiformis) , d'une mûre {sphœria moriformis) , toutes aussi surprenantes aux yeux du Botanophile, que le contour gracieux de l'urne et la délicatesse de l'apophyse dont est surmonté le pédicelle des mousses.

De nouvelles surprises nous sont encore réservées dans les Phéroporées. C'est là que nous allons voir, sur un fond blanc, se dessiner des caractères, soit hébraïques, soit arabes, des réseaux, des étoiles,

viij PRÉFACE.

des figures , en un mot, tellement variées, qu'on les croirait enfantées par une imagination vagabonde.

Enfin ces végétaux vivent aux dépens de l'atmosphère, et y puisent les principes nécessaires à leur existence. Ils ont un mode particulier d'accroissement, leurs temps, leurs saisons; c'est durant les pluies qu'ils se développent. En été et par la sécheresse, ils sont frappés d'une mort apparente, d'où ils ne sortent, comme les lichens, qu'au retour de l'automne.

D'après tout ce que nous venons de dire sur ces productions, nul doute que les Botanistes ne trouvent, à s'en occuper, un prix digne de leurs veilles. Ils peuvent par là tout à la fois accroître nos connaissances, reculer les bornes de la physiologie végétale, et nous éclairer sur des faits qui attendent encore une explication. Si déjà les plantes de la Nouvelle-Hollande nous ont fourni des remarques intéressantes, n'avons -nous pas droit d'espérer qu'une étude plus approfondie des Cryptogames exotiques nous conduira par la suite à une série d'observations curieuses et fécondes en heureux résultats? Il est probable, d'iiprès l'aperçu que nous avons sur la Cryptogaraie, qu'un jour elle deviendra une branche très-étendue de la Botanique, et non moins riche en espèces que la Phanérogamie. Il importe donc de donner à cette science une bonne direction, et d'éviter avec prudence les fausses routes qui, nous obligeant à revenir sur nos pas, retarderaient ainsi nos progrès.

Ijc mot de Cryptogamie a paru jusqu'ici un fantôme effrayant : les uns , c'était le plus grand nombre , ne voyaient dans ces végétaux que des altérations morbides des autres plantes, survenues spontanément ou causées par des insectes ; les autres s'imaginaient que c'était un chaos ténébreux n'offrant à l'étude que des fatigues inutiles, sans fruit et sans perspective. Que ces préjugés se soient généralement répandus, qu'ils se maintiennent encore, nous n'en sommes pas surpris : il existe peu d'ouvrages faits pour les dissiper. Aussi, nous l'avouerons , quelques titres que cette partie eût à devenir l'objet de nos médita-

PRÉFACE. ix tions, il n'en fallait pas moins de courage pour aborder une carrière qui semblait d'abord présenter peu d'attraits. Ce courage, nous l'avons puisé dans une espèce de vocation , dans un goût naturel pour de pareils travaux. Grâce à cette heureuse disposition , nous avons pu opposer pendant plusieurs années une patience infatigable à tout ce que nous rencontrions de fastidieux dans nos recherches, et recueillir ainsi une quantité considérable de matériaux : ce qui nous a mis à même de traiter convenablement un sujet négligé jusqu'alors et plein d'obscurité. C'est donc le fruit de nos veilles que nous venons offrir au public, dans le dessein d'épargner aux autres Botanistes les peines que nous nous sommes données. Si nous n'avons point encore établi dans cette partie l'ordre que l'on pourrait désirer, au moins présentonsnous un fil propre à guider parmi les détours d'un labyrinthe où l'on pouvait à peine auparavant faire quelques pas sans s'égarer.

Encouragé par le succès que Bulliard a obtenu , nous essayons , à son exemple, de faire pour les Hypoxylons ce qu'il a fait avec tant de bonheur pour les Champignons ; nous voulons donner des descriptions accompagnées de figures exactes et d'observations microscopiques.

Dès 1822, à notre retour d'Allemagne, en insérant dans le journal de Physique nos observations sur les Graphidées, nous annonçâmes l'intention de publier par la suite un ouvrage plus volumineux dont nous ne donnions que la substance. Nous n'avons cessé de nous en occuper depuis cette époque: pour le composer, ce n'est point aux collections que nous avons eu recours , c'est la nature seule que nous sommes allé consulter en diverses contrées, persuadé que c'était le moyen le plus certain de constater l'existence réelle, le nombre des espèces et des variétés qui croissent en ces lieux, et de nous assurer des véritables caractères qui les distinguent entre elles ; car dans les collections, il se présente des nuances trompeuses qui porteraient à admettre autant d'espèces que d'échantillons, parce que, la plupart du temps, ces échantillons sont isolés et en trop petit nombre pour

x PREFACE.

qu'on puisse les rapporter sûrement à l'espèce, et que souvent même le type ne s'y trouve pas : or, c'est en confrontant ces végétaux parasites dans les diverses localités et sur les supports variés où ils croissent, que nous sommes parvenu, en les passant tous en revue, à des données positives sur le type de chacun d'eux. On sent que pour suivre un pareil plan , il fallait recommencer ce travail comme si jamais on ne s'en était occupé.

Une fois les types exactement déterminés, il nous a été facile de redescendre aux variétés nombreuses de chacun d'eux, d'établir méthodiquement et par suites régulières , les variétés , puis les anomalies, qu'il est nécessaire de citer pour faire connaître les altérations et les perturbations qu'elles peuvent éprouver, surtout alin de prévenir les méprises; car nous nous sommes imposé la loi de ne rien négliger dans l'histoire de ces végétaux , sans pourtant tomber dans des longueurs déplacées, également désireux de nous garantir d'une précision trop succincte. Nous avons voulu ouvrir une route nouvelle aux Botanistes qui suivront nos traces, prenant soin toutefois d'éviter les deux écueils où l'on a échoué dans cette carrière. Pour y réussir, nous tiendrons le milieu.

Comme en Histoire naturelle et dans toutes les sciences d'observation , c'est la pratique seule qui peut conduire à d'heureux résultats et à des vues nouvelles, nous engageons les Botanistes qui désirent connaître parfaitement les Graphidées , à multiplier leurs recherches sur cette partie intéressante de la science, à l'étudier eux-mêmes, mais non dans les herbiers ; car , au lieu d'en retirer quelque satisfaction , ils n'éprouveraient que du dégoût Toujours flottants dans le doute et l'incertitude, ils seraient plus souvent exposés à se tromper, à la vue d'échantillons imparfaits qui, loin de les tirer d'embarras, ne feraient que les y plonger davantage et jeter de plus en plus la confusion dans leurs idées. Ils apprendront alors quel degré de confiance on doit accorder aux travaux qui ont pour base de semblables

Page 1