‹ Histoire des Grecs depuis les temps les plus reculés jusqu'à la réduction de la Grèce en province romaineChapitre 14 sur 78 · III. ~ GUERRES DE THÈBES; LES ARGONAITES · texte numérisé non relu

III. ~ GUERRES DE THÈBES; LES ARGONAITES

Les poètes ont réuni presque tous les chefs de la Grèce héroïque dans quatre entreprises fameuses, les deux guerres de Thèbes, l'expédition des Argonautes et la guerre de Troie.

Le roi thébain Laïos, effrayé par des oracles sinistres, avait fait exposer son fils Œdipe sur le mont Cithéron. Des pâtres recueillent l'enfant et le portent à Corinthe, où le roi Polj'be, dont le mariage a été stérile, l'adopte et l'élève comme s'il était né dans sa maison. Arrivé à l'âge d'homme, Œdipe apprend qu'il doit être fatal à tous les siens. Pour fuir sa destinée, il s'éloigne en toute hâte de Corinthe et de ceux dont il se croit le fils. Dans les montagnes de la Béotie, il rencontre un vieillard qui, d'une voix impérieuse, veut l'écarter de sa route; une querelle s'engage, et le vieillard tombe mortellement blessé. Œdipe arrive à Thèbes. Un monstre, tête et poitrine de jeune fille, corps de lion, ailes de l'aigle, avec ses puissantes serres, le Sphinx, monstre venu d'Orient, est aux portes de la ville, proposant aux passants ses indéchiffrables énigmes, et mettant en pièces ceux qui ne les peuvent deviner. Créon a promis la main de sa sœur Jocaste, veuve de Laïos, à celui qui débarrasserait la cité de ce teiTible voisinage. Œdipe tente l'aventure : il trouve le sens de l'énigme, et le monstre vaincu se précipite du haut des rochers et meurt. Œdipe, époux de Jocaste et roi de Thèbes, devient ainsi le meurtrier de son père, le mari de sa mère, le frère de ses enfants.

Instrument innocent d'une fatalité implacable, il en est aussi la victime.

Une peste décime la ville; Œdipe cherche, en consultant les dieux, à savoir quel est le moyen d'apaiser leur colère et de sauver son peuple. Il apprend avec épouvante que les Thébains sont punis à cause de ses crimes, qu'il connaît alors pour la première fois. Jocaste ne veut pas survivre à l'horrible révélation : elle s'étrangle, et celui qui est à la fois son fils et son époux se condamne luimême à perdre la lumière. Il s'arrache les yeux, puis abandonne ce palais souillé. Accompagné de sa fille Ântigone, qui guide pieusement ses pas, il erre longtemps en divers pays, objet d'effroi pour tous ceux qui le rencontrent et partout repoussé dès qu'il est reconnu» Il arrive enfin, après de longues misères, à Colone, près

d'Athènes, « la seule ville, dit le poète, qui soit secourable à l'étranger*. »

L'oracle lui avait annoncé qu'il ne trouverait de repos qu'auprès des Euménides, les déesses des vengeances divines. A Colone, un bois leur était consacré. Œdipe pénètre, malgré les larmes de sa lille, dans l'en-

ceinte redoutable et supplie les déesses « vénérables et terribles » d'accomplir la parole qu'Apollon a prononcée sur lui : « Je vous invoque, douces lilles des antiques ténèbres, et- toi, cité qui porte le nom de Pallas, noble Athènes; ayez pitié d'Œdipe ou de ce qui reste de lui. » Les dieux exaucent sa prière : la foudre éclate et il disparait. Thésée seul connaît le lieu de sa sépulture, et les chefs du gouvernement

* Sophocle, (Bdipe à Colone, 361. Voy. ci-dessous, au chapiln; s^.

* Peinture de tase {cylix de Vulci, au Vatican), d'après une photographie. (Cf. Muteo Gregoriano,U, Ut.LXXXIV, 1 b). ŒdipcfOIAETOiEi), coîlTé d"uii pélaspetvêtude la chiamyde esl assis sur un rocher : enlre se^ jambes croisées est son bâion de voyage. Devant hii se dresse, SOT nue colonne ionique, le Sphinx,àtèledp Temnie : il parie el l'inscriplionKAITRI se rapporte à rénigme qu'il propose. On peut, en elTet, lire et compléter : xiWp([i:euv], el qui a trois pieds.

athénien se transmettront mystérieusement ce secret redoutable auquel les dieux ont attaché la fortune de la ville'.

Cependant ses deux fils, Étéocle et Polynice, se disputaient son trône; le dernier, chassé par son frère, se retira auprès d'Adraste, roi d'Argos, qui lui donna une de ses filles en mariage et le ramena sous les murs de Thèbes, avec une armée commandée par sept chefs illustres {1214?). Ménécée, fils de Créon, sauva la ville en se livrant volontairement à la mort, pour offrir à Mars le sang royal que le devin Tirésias demandait en son nom. Tous les chefs, race impie, périrent.

Étéodc et Polynice*.

à l'exception d'Adraste qui échappa aux Thébains victorieux, grâce à son coursier Arion, que Neptune avait fait sortir de la terre d'un coup de son trident. Capanée, un d'eux, avait osé braver Jupiter, et le dieu l'avait frappé de la foudre; sa femme Évadné, pour ne pas lui survivre, se jeta, comme une suttie hindoue, sur le bûcher où l'on brûlait le corps de son époux.

Thèbes aussi perdit son roi, victime de la fatalité qui poursuivait ta race des Labdacides. Quand le Chœur des jeunes Thébaines avait voulu empêcher Ëtéocle d'aller an combat, il lui avait répondu : « Depuis

• Sopliofle, CEdipe à Colorie, 1518-19.

■ Urne étrusque du musée de Floreuce, d'après la Gatelte archéol., V(I (1881-188S), pi. LXIV. (E. Dabdou.) L'artiste a représeiilé les derniers iiistauls du combat : morlellement blessés, les Frères ennemis tombent en arrière, soutenus par un Talet d'armée (myoç^;) ; an-dessus de la suène plane Thanatos, le Génie de la mort.

long^mps les dieux nous ont rejetés. Notre sang est la seule offrande qui leur plaise : le Destin le veut. Pourquoi le tromperai-je par de lâches complaisances'? » Il s'était précipité hors des portes, et le double fratricide, préparé par les imprécations d'Œdipe, s'était accompli. Les deux frères s'étant tués en combat singulier, la couronne resta à leur oncle Créon, qui défendit de donner la sépulture aux morts. Antigone osa enfreindre cet ordre barbare ; le tyran la fit mourir* ; mais Thésée, gardien et vengeur des lois morales, déclara la

Pbriios et Hellé (TOy. p. 100) *.

guerre à Créon et le tua. Plus tard, les fils des sept chefs, les Épigonex, marchèrent contre Thèbes (xu* siècle?) et la prirent après de sanglants combats. Laodamas, fils d'Étéocle, fut tué, ou s'enfuit en. Thessalie avec une partie des Thébains, et Thersandre, fils de Potynice, régna sur Thèbes désolée. La terrible légende s'arrête ici. Tirésias, qui

' Esdijle, la Sept coiUre Thibet, 702-704. Pour la croyance au Butin, Toy. ci-dessous, chap. VI, § II.

' Voy. «u chapitre ta, V Antigone de Sophocle.

■ Peinture de vase, signée d'Asstéas, d'après le BuUett. aicheolog. Napolet., N. S., VU, lai. IH. — Hirixos et Ilellé (["EllAH) traversent la mer sur le bélier qui doit les sauver. La mer est indiquée au-dessous d'eiii, dans la partie du vase que ne reproduit pas noire gravure, par UD triton, parScylla et pardes poissons : au-dessus brille le soleil, dont on voit le disque radié. Phrixos se tieni de la main droite aux cornes du bélier : du bras gauclie il lient sa sœur enlace. Celle-ci a lebrasdroil passé sur les épaules de son frère, et de la main gauche retient son toile qui flotte au vent. Elle penche la têle en arrière, tandis que Phrixos regarde derrière lui. Devant le bélier, ISéphélé (NE*E[Xiii|) prolège la fuite de ses deux enfants : du corps de la déesse des nuages, on ne voit que la partie supérieure. Elle tient déployé son manteau comme pour dérober les fugitifs à la sxxt de leurs persëculeuri.

100 HISTOIllK LÉGENUAlItE (2000-1104?).

en avait prédit les épouvantables incidents, finît avec elle; il avait vécu sept âges d'homme.

L'expédition des Ai^onautes nous mène aux confins, non seulement de la Grèce, mais du monde connu des Hellènes. La renommée avait répandu au loin le bruit des immenses richesses d'Éétès, roi de la Colchide, et la poésie les avait symbolisées sous la forme d'une toison d'or consacrée à Mars et gardée par un dragon; c'était la dépouille du bélier que Jupiter avait donné à Phrixos et à Hellé pour fuir le courroux de leur père Atbamas. En passant, portés par lui, le détroit qui sépare l'Europe de l'Asie, Hellé se laissa choir dans la mer qui garda son nom; Phrixos parvint en Colchide, immola le bélier à Jupiter et en donna la toison au roi du paj's. Elle devint comme le palladium de la Colchide, le gage de sa richesse et de sa grandeur. Jason, fils du roi d'Iolchos, Éson, que son frère Pélias avait privé du trône, se proposa de reconquérir la précieuse toison. 11 arma le navire Argo, dont Minerve dirigea la construction; le Le navû'e Ài'go'. mât, fait d'un chène fatidique de Uodone, rendait des oracles. Cinquante guerriers le montèrent; les plus illustres furent : Hercule, qui abandonna l'expédition; Thésée, Pirithoiis, Castor et Pollux, Méléagre, Pelée, le poète Orphée qui, par ses chants aimés des dieux, bannissait la discorde, et le médecin Esculape, fils d'Apollon, à qui aucun mal ne pouvait résister. Le Phénicien Phinéos, qui gardait l'entrée de l'Hellespont, leur révéla la route à suivre ; entendez que les Phéniciens avaient précédé les Grecs dans ces mers et qu'ils connaissaient les richesses qu'on pouvait trouver sur leurs bords.

« Lorequ'ils eurent, dit Pindare', levé l'ancre qu'ils suspendirent au-dessus de l'éperon du navire, le chef de tant de héros, debout sur la poupe, une coupe d'or dans la main, invoque Jupiter qui brandi! la foudre, puis les vents impétueux, les flots rapides, et il leur demande des nuits sereines et les roules de la mer, des jours heureux et la douce destinée du retour. Du sein des nues embrasées, le tonnerre lui répond par des éclats propices, et les héros respirent, confiant dans les signes du dieu. Le devin crie de laisser

' Le navire Arpo dans lequel se voient cinq rameurs ; revers d'une monnaie de bronie k VefGgie de Gordien le Pieui, Trappée à Uagnésie d'ionîe. On lit en légende rétrograde : APTQ MATNHTQN.

• Pjjlhiiiuia, IV, c40 et suiv.

tomber les avirons; leurs bras infatigables impriment aux rames un mouvement rapide, et ils se lancent sur les routes humides*. » Au départ de la flotte athénienne pour la Sicile, les mêmes cérémonies s'accompliront, et Scipion, en quittant Syracuse pour aller détruire Garthage, les renouvellera.

Après maintes aventures, Jason arrive en Colchide et gagne l'affection de la fille du roi, Médée, puissante magicienne, pour qui les plantes n'ont point de secret. Elle lui révèle tous les périls qui l'attendent, mais lui enseigne les moyens d'en triompher. Aidé de son art redoutable, il saisit et dompte sans peine deux taureaux aux pieds et aux cornes d'airain qui vomissaient des flammes; il les attelle à une charrue d'acier, enfonce dans leurs vastes flancs l'aiguillon douloureux et laboure quatre arpents d'un champ consacré à Mars. Des dents d'un dragon, qu'il sème, naissent des hommes armés qui l'attaquent: mais il jette une pierre au milieu d'eux, et ils tournent leurs armes contre eux-mêmes. Jason s'approche alors du monstre qui gardait la toison merveilleuse; il l'endort à l'aide d'un breuvage magique, le tue et ravit le trésor*. Médée le suit sur son navire; mais, pour échapper à l'ardente poursuite d'Éétès, les Argonautes prennent une route nouvelle; ils remontent par le Phase jusqu'au fleuve Océan qui enveloppe comme un anneau immense le disque de la terre, côtoient les rivages de l'Orient, et, par le Nil, rentrent dans la Méditerranée.

D'autres récits conduisaient les hardis navigateurs au nord et à l'ouest dans la région fortunée où les Macrobiens vivaient douze mille siècles sans infirmités; dans celle des Cimmériens qu'enveloppaient des ténèbres éternelles ; enfin dans la mer de glace et l'Océan occidental jusqu'aux colonnes d'Hercule. Ceux qui s'efforçaient de rapprocher la légende de l'histoire leur faisaient seulement remonter le Danube,

' Hymne à Apollon.

* Voy. , p. 1 Oi , une peinture de vase, d'après les Monum. delV InstiL archeoL, V, tav. XII. Au centre de la scène se dresse un arbre qui la divise en deux parties égales où les personnages sont distribués dans deux registres. Aux branches pend la toison d'or : autour du tronc est enroulé le dragon qui la garde. Jason (I-IA2ÛN) à gauche, Hercule (HP[axX^ç]) à droite, s'apprêtent à frapper le monstre, l'un de sa lance, Tautre de sa massue. Derrière les héros et prêts au combat sont trois des Argonautes, leurs compagnons. Dans le registre supérieur, à gauche, le fils de Borée et d*0rithye, Kalaïs (KAAAIX), porté par ses ailes, est venu prendre part au combat. A droite, Médée (MHAEIA), couverte de splendides vêtements asiatiques, aide les combattants de son pouvoir magique : de la main gauche elle tient une cassette, de la droite elle s^appréte à jeter des feuilles sur le dragon. Derrière elle, et correspondant à la figure de Kalaïs, est un Amour ailé : il est assis sur un rocher, tient un miroir de la main gauche et regarde la magicienne.

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d'où, en traînant leur navire, ils passaient dans l'Adriatique, puis dans le fleuve Éridan, dans le Rhône et la mer de Toscane. Circé, l'enchanteresse, si fatale plus tard aux compagnons d'Ulysse, secourt, au contraire, ceux de Jason; les Néréides soulèvent de leurs mains le vaisseau pour lui faire traverser le dangereux détroit de Charj'bde et de Scylla. Les Sirènes les appellent de leurs voix harmonieuses, mais Orphée détruit l'enchantement fatal par les accords de sa lyre. Une tempête les jette sur la cùte d'Afrique; ils visitent le jardin des liespérides, dont Hercule vient d'enlever les pommes d'or, traversent encore la mer de Crète et rentrent enfin dans la Grèce, que Médée épouvante de ses fureurs.

Durant le voyage, près d'être atteinte par son frère, elle l'avait livré aux coups de Jason, puis, mettant son corps en pièces, elle avait semé les chairs livides et les ossements brisés le long de la route que suivait son père, pour arrt^ter sa poursuite. A iolchos, elle rajeunit par son art le vieil Éson et fait déchirer Pélias par ses filles, en leur promettant que ses , , , membres, mêlés dans une chaudière bouiUanle à

des herbes magiques, retrouveront une vie nouvelle. Cependant Jason la délaisse; aloi-s elle égorge ses propres enfants, donne à Creuse, sa rivale, une tunique empoisonnée, et, s'élevant dans les airs sur un char traîné par des dragons ailés, elle se réfugie dans l'Attique où elle devient l'épouse d'Egée.

Dans cette légende, qui en renferme deux mal fondues l'une dans l'autre, la grande magicienne éclipse les héros sur qui se portait d'abord l'attention. En racontant la lointaine expédition de ceux-ci, les poètes avaient voulu résumer les diverses entreprises des Grecs vers la mer Noire, comme les coui-ses de l'Hercule de Tyr résumaient tous les voyages des Phéniciens vers l'Ouest. Quant aux détails du retour, on vient de voir qu'ils se multiplièrent à mesure que s'étendirent les connaissances et les hypothèses des Grecs sur les régions du Nord et de l'Occident.

H est remarquable que les Grecs aient eu deux cycles de légendes nationales sur les contrées lointaines ; l'Odyssée et les Argonauttqves.

< Jason, armé du casque, de la lance et du boiidier, est sur le point de transpercer un ennemi renversé à liTre;i ses pieds, on lit lACO. En légende EHI. CTPA.KA. NlKOMHiOrC NEOKOPQN DEPrAMHNON. (Herers d'une monnaie en bronze de Pei^me, i l'effigie de Commode.)

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Les Romains ne montrèrent jamais une curiosité si ardente. Loin de s'enfermer dans les bornes étroites de leur horizon, les Grecs cherchèrent à en reculer les limites et en sondèrent sans relâche les profondeurs inconnues. Cette passion est bien celle du peuple voyageur par excellence, qui rechercha sur les flots de la mer d'Ionie les traces d'Ulysse, sur les vagues de TEuxin celles de Jason, et dont on retrouve les colonies sur tous les rivages.

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