II. - LA FAMILLE, L'INUtSTItlE
Comme en toute société barbare, la violence devançait la justice, et les meurtres étaient fréquents. « Nos pères, dit Aristote, marchaient toujoui-s armés. A Ciimes, la loi sur le meurtre exigeait, pour la condamnation, qne l'accusateur produisit en témoignage un certain nombre de ses parents'. » Ce sont les cojuratoret des lois germaniques, et cette coutume atteste que, s'il fallait des témoignages pour obtenir justice, il élaït nécessaii'e d'avoir aussi des lances pour se défendre contre la vendetta de la famille du condamné. Naturellement les mœurs étaient simples parce qu'on était pauvre, mais : avec une liberté inconnue à l'Orient, parce que chacun avait besoin de tous. Dans la iivsse'
Grèce héroïque, c'est à peine si la classe
servile existe; ceux qu'on a pris à ta guerre ou achetés sont moins des esclaves que des serviteurs. Alceste mourante tend la main à ses esclaves pour l'adieu suprême. Eumée espérait qu'Ulysse, rentro dans
' Olympiquet, VI, 50-117.
• Aristole, Polit, n, a.
* Statuette en bronze, du Cabinet de France (Chabouillet, Calalogut, ii' 3057), où l'on a rru reconnaître Ulysse coilTé du pilos et portant sur le bras gauche un bélier, en souvenir du bélier de Poljphème, qui le sauva. Selon H. Chabouillet, la main droite tenait sans doute ie pieu ([iii lui sertit à creverl'œil du Cyclope.
iB4 » HISTOIRE LÉGENDAIRE (2000-1104?).
Ithaque, lui donnerait une maison/un champ et une femme, él, s'il renconlre le fils de son maître, il le baise au front et sur les yeux; mais déjà le vieux pâtre dit le mot que toute la Grèce, même celle des- philosophes, répétera : « Les dieux ôtent à l'homme la moitié de sa vertu, le jour où ils le font esclave*. »
La condition de Tesclave est douce*, celle de la femme est honorée. Ici la société domestique, la famille, est mieux constituée que chez les peuples orientaux, les Juifs exceptés % gage certain que la société politique aura aussi une constitution meilleure, plus juste et plus libre*. La polygamie est interdite, mais non le concubinat. Si la femme grecque est encore achetée% elle n'est plus condamnée à l'obscurité et h la solitude du harem; elle vit au grand jour, du moins dans les premiers t^mps; plus tard, son existence semblera plus sévère : à Athènes, on l'enfermera dans le gynécée, et elle restera dans une condition juridique inférieure à celle de son mari*. Exclue de l'héritage de son époux, pupille de ses fils, elle sera toujours mineure. Les anneaux de la chaîne qu'avait nouée autour d'elle rancienne servitude n'étaient pas tous brisés. Cependant il y aura, même alors, progrès pour elle, car la dot qui deviendra sa propriété assurera son avenir. A l'époque où nous sommes, quelques-unes ont déjà la dignité sévère de la matrone romaine et ne souffrent point de rivales'. Laërte achète Euryclée, « mais, dit Homère, quoiqu'elle fût très jeune, il n'en fit point sa compagne, craignant son épouse*. » Comme le héros ne dédaigne point les travaux manuels, la femme a
* Odygs., XVII, 522.
* Voy. dans VOdyssée la condition des serviteurs d'Ulysse; il promet à ceux qui lui resteront fidèles de les traiter comme s'ils étaient les frères de Télémaqiie.
^ Il faudrait aussi faire une exception pour l'Egypte où, selon M. Paturel (La condition ju^ ridique de la femme dans V ancienne Egypte ^ d 885), la femme était l'égale du mari.
* Aristote, PoUl., liv. II, 5, H : « Nos pères trafiquaient entre eux de leurs femmes. )i Agamemnon dit à Achille qu'il lui donnera en mariage une de ses filles sans exiger de présents, àvâeJ'vdv [Iliade, L\, 146), et Hector donna à Andromaque {lucia lova (ib,^ XXII, 472). Cf. Pausanias, liv. 111, chap. xii.
* Je note, d'après YHymne à \énm, que fusage des nourrices chargées d'enseigner aux enfants une langue étrangère était déjà pratiqué au temps où vivait l'auteur inconnu des Hymnes homériques,
^ Euripide, s'inspirant des coutumes de son temps, dit, au contraire (Médée, 232), que la femme achète son mari y pr^ixdTwv uïrsp6&Xf), c'est-à-dire avec sa dot.
' Voy., dans les Sept chefs d'Eschyle, les dures paroles d'Étéocle aux jeunes Thébaines. A Athènes, les femmes n'assistaient à aucun repas, et Solon mit des conditions à leur sortie par la ville. Il y avait des magistrats chargés de veiller à leur conduite et elles ne pouvaient paraître en puhlic que vêtues d'une certaine manière.
^ Athénée, XIII, 2. « Il n'est pas bon, dit Euripide {Androm., v, 672), qu'un homme ait deux femmes, o
MŒURS DKS TEMPS HKROlQllES. 16â
pour sa part les soins domestiques. Les filles des rois vont elles-. mêmes puiser l'eau aux fontaines, comme la belle Nausicaa, commet
PolïXÈiie, fille de Priniii, pI Troïlos ii la loiilaiiio '.
Polyxène, fille de Priam. Androinaque donne leur nourriture aux chevaux d'Hecfor; Hélène travaille à de merveilleuses broderies, et Péné-
Ulysse se découvrant à Nausicaa -
lope ne dompte l'impatience des prétendants qu'en leur montrant le dernier yètement qu'elle prépare pour le vieux Laërte, ce voile qu'elle tisse le jour cl qu'elle défait la nuit : « Que diraient les femmes
* Peinture de Tase, d'api-ësles Annali deli ImtiltUo, 1830, Uv.d'a^., E, F, 1.— Polyxène et son frère Troïlos, le plus jeune des flisde Priam, s'approchent de la fontaine, au l'une vient remplir l'hydrie qu'elle porte dans ses bras, l'autre vient abreuver ses chevaux. Au-dessus de la fontaine est un corbcan dont la présence et les cris annoncent le malheur qui menace TroUos : Achille est, en eCTel, caché derrière la fontaine, et Troïlos ne pourra lui échapper. Cf. Overiteck, out. cité, p. 539. ,
■ Peinture de vase, d'après Gerhard, Auterle». Yaienb., UI, Taf. CGXVIII. — Ulysse, entièrement nu, apparaît devant un arbre auquel sont suspendus des vêtements queviennent de laver ^aiuicaa et ses compagnes. Le héros, suppliant, est couronné de feuillage et tient en main des branches : à cAté de lui est sa protectrice, Pallas Aihéna, qui doit rendre courage à la fille d'Alcinoos. Celle-ci s'apprête à fuir, mais non sans tourner la tète vers Ulysse, tandis que sa compagne effrayée se dirige en courant à droite vers un groupe de trois femmes qui sont occupées à laver. Cf. Odijitéf, VI. 127 el suiv., elOverheck, ouv. cilé, p. 756.
iW> HISTOIRE I.Éf.RNnAlRF; (2000-110*?).
de la firèce si je laissais ce héros sans linceul, quand la Fai'que cruelle l'aura livré à la mort? » Et quelle scène que celle des adieux d'Andromaque et d'Hector!
Cependant, dans cet âge où la force et l'audace sont honorées, l'infidélité à la foi promise n'est pas un crime impardonnable' : le mol vôfioç, qui signifie la loi morale, ne se trouve pas dans Homère et pas davantage celui d'Ëros. Du moins les contemporains du poète ne connaissent pas les ardeurs dépravées que l'Asie et les institutions gymni-
ques communiqueront plus tard à la Grèce. I.a femme est le seul olijel des affections de l'homme ; mais, pour elle, l'amour se borne aux désirs que Vénus fait naître avec sa ceinture, « où se trouvent tous les attraits et les mots qui captivent même l'àme du sage'». Les passions violentes que l'amour allume sont d'un autre âge, et eu
' L'adultère ne fut même jamais puni très sévèrement, La femme coupable était seulemenl noli^^ d'infamie i elle ne pouvait porter certaines parures ni assister aui sacrifices publics. Si elle n'observait pas ces défenses, on pouvait arracher sa parure, dëcbirer ses vêlements, la frapper même, mais non la blesser, (lilschine, Àdv. Timarch., 74.) Qiunt à l'tuHmme adultère, le châtiment était plutôt humiliant et grotesque que pénal.
» Peinture de vase de la fabrique d'Euxithéos, d'apri'S Gerhard, Ataerla. YateabUd., III. Taf. CLXXXVU. — Achille (AX|iUt]VS) est complètement armé. Briséîs ([B3>|SEIS), couvert.de riches vêtements, lient une fleur à h main.
' mnd^ XIV, 216-217.
MŒL'ItS llt:$ TEMPS IIËKUlQUbS. 167
seront d'autres poètes qui les chanteront. Hélène, revenue à Sparte, dans la demeure de Ménélas, y est traitée en épouse et en reine. Si .\ndroniaque et Pénélope sont pour Homère des modèles de piélé conjugale, il oe connaît pas Alcesle, Laodamie, Ëvadné qui meurent pour leur époux ou ne veulent pas lui survivre. Clytemnestre, Antée, Phèdre, AIcmène et toutes 1rs femmes enlevées ou séduites par les héros et par les dieux.
tDontrent l'indulgence des hommes de ce temps pour des faiblesses qu'ils avaient tant de fois provoquées'. Une amende était le châtiment du coupable, et l'on avait déjà peu de compassion pour l'époux malheureux. « En voyant Ares et Aphrodite pris au piège artificieux dont Héphaistos les a enveloppés, dit le poète irrévérencieux, un rire inextinguible s clèvc parmi les immortels, et ils se disent entre eux : Héphaistos obtiendra l'amende due pour l'adultère*. »
L'époux nepromettaitpas uneli- ' Pénélope»
délité rigoureuse; les captives formaient pour les chefs une sorte de harem. Il s'en trouvait beaucoup dans le palais de Priani, quoique « l'auguste Hécube » eût seule, comme Pénélope à Ithaque, le titre et les honneurs d'une épouse et d'une reine. En sa demeure, Ulysse avait cinquante captives, et il y a de la jalousie dans sa colère contre celles qui se sont abandonnées aux prétendants. Lorsque, avant de s'être fait reconnaître, il entend leui-s rires et leurs cris de joie, « son cœur murmure », et il voudrait les
< On montra à Pausiniu:) (V[II. m, ô el l>], près de ïuntinée, un tombeau que la Iraditioti locale disait ëlrc celui de Pénélope. Chassée d'Ilhaque par UIvsse, elle serait venue là oclier son déshonneur el terminer sa vie. -N'écoulons pas ces mauvaise' langues el croyons le poète.
' OdyiUe, VUl, 545 et suiv.
* Statue en mari>re. du Vatican {Mu*. Pi(hClem.), d'après Raoul Roclielte, MonumenU inéilil* ifanliçuiM figurée, pi. XXXll, 1, et Clarac. Muiée detculptuit, pi. 83i. ii' 2000. Le nom donné à cette slalue est jiistiOé par une série de monuments analogues, mais plus complets, où Fou voit à côté de Pénélope sa corbeille rentplie de laines. L'eipression de tristesso répaiidiir sur tout le visage est aussi signilicalivc. Cf. 0*crbcck, outr. cité, p. 807.
tuer sur l'heure; mais ce serait compromettre son entreprise. Se frappant la poitrine, il dit sourdement : « Patience, ô mon cœur ! n'as-tu pas supporté des maux plus cruels *?» Les prétendants morts, il fait pendre douze des coupables : c'est une scène de sérail.
Malgré ces trop fameux exemples, les liens de la famille étaient forts, l'autorité du père respectée, même par les fils arrivés à l'âge mûr, car sa malédiction entraînait des malheurs inéluctables. Prêtre de la maison, il faisait les libations au tombeau des aïeux et il entretenait au foyer domestique le feu qui ne devait s'éteindre que si la famille disparaissait dans la ligne mâle. Les enfants partagent également entre eux l'héritage, car la propriété individuelle, principe de tout progrès social, était reconnue dès ces vieux âges. Si un meurtre est commis, le prix du sang, ri uTioyovea, est payé, même par le roi; et quand les parents de la victime refusent de le recevoir, le meurtrier n'a plus qu'à fuir devant la vengeance conjurée de la famille ou de la tribu, car tous les membres sont solidaires de l'offense'.
Ces haines que le sang seul apaise nous reportent au fond des forêts de la Germanie et du nouveau monde. Mais les guerriers farouches d'Odin et du Grand-Esprit n'ont rien à faire avec les héros d'Homère, avec ce peuple grec qui se fait toujours aimer malgré ses fautes, ses ruses et ses violences, parce que nul autre n'a mieux développé les sentiments affectueux et poétiques de notre nature. Lorsque la nourrice d'Ulysse, à la vue des prétendants étendus morts, éclate en cris de joie, son maître l'arrête et lui dit : « Réjouis-toi dans ton cœur, mais contiens-toi. Il est impie de se glorifier sur des morts. » Même le froid et austère Aristote s'écrie : « Est-il un plaisir plus pur que de secourir ses semblables et de répandre des bienfaits sur ses amis, ses compagnons et ses hôtes*? » Avec cette vive imagination qui leur fit créer si tôt une poésie enchanteresse, avec ce cœur ouvert aux plus nobles sentiments, les Grecs semblent doués d'une éternelle jeunesse. Comme chacun de nous à ce moment de l'existence, ils aiment passionnément toute belle chose et jettent aux quatre vents du ciel la vie et le sentiment, si pleins en eux qu'ils débordent sur la nature entière et l'animent. Point de longs repas et de grossiei"s plaisirs, comme chez les peuples du Nord; point d'ivresse*. Comme dans leurs
< Odyssée, XX, iS.
- Cf. Iliade, JX, 632, discours d'Ajax, fils de Télamon, à Ulysse, et ci-dessus, p. 164,
= Politique, II, 3.
* Cesl encore aujourd'hui, comme il y a trois mille ans, un des Irails des mœurs grecques
MŒlllS DKS TEMCS IIÉUUÎQUES. I«0
banquets que charment la lyre d'Apollon et le chaut des muses, ses dieux ne goûtent qu'au nectar et à l'ambroisie qui font couler dans Icui-s veines un sang pur et immortel, le Grec n'aime qu'une nourriture sobre et légère. A peine l'a-t-il donnée au corps qu'il veut des jeux, des eserciccs, des danses, des bardes pour lui chanter la gloire dos héros ainsi que les nouveaux aèdes lui chantent aujourd'hui les i'\ploits des RIephtcs'. Que l'étranger fi'appe à sa porte, cl il sera
fêté sans curiosité indiscrète, même le banni, même rhomicidc, " car l'hôle et le mendiant sont envoyés par Jupiter; » la religion lui en fait une loi : « Le misérable qu'on repousse, dit Alcinoos, cache peut-être un dieu'. » Sa colère est terrible. Sur le champ de bataille
que la religion a rortilié. Il n'y a que cent trente jours dans l'année où l'on ne Tasse pas absliiience par prescription religieuse.
■ Toy. au chanl XXIIl de VIliade les jeux qu'Achille Tait célébrer aux funérailles de Palrocle et dans l'Odyuée, VUl, ceux qu'ordonne Alcinoos pour Tinter ramvée d'L'Iyssu : le pugtial, la lutte, le saut el la course.
* Peinture de vase, daprés Gerhard. Aiuertn. Vntenbild., IV.Taf. CCCV-CCCVl. 2. —A la partie supérieure de la lyre est attaché lu plcetron, avec lequel ou Fi'appait les cordes. Pour la joueuse de Bùle, voy. une statuette de [>odone. ci-dessus, p. 05,
' A Delphes, tous les neuf ans, se célébrait le Siepterhn, ou félc couiméinoralive de Cliurila. Pendant une disette, les Delphiens, avec leurs femmes et leurs enfants, étaient venus eji suppliants à la porte du roi, qui avait distribué h la foule de la farine et des légumes. Malgi-é les- instances et les cris, il n'avait pu en donner à tous, faute d'une provision suRlsante, et il avait repoussé durement une orpheline, nommée Chariia ; même, iri'ité de ses importuuités, il lui avait jeté sa chaussure au visage. Humiliée de cet alTrout, abandonnée de tous, la jeune fllle s'était retirée dans la montagne et, atec sa ceinture, s'était pendue. Les dieux la vengi-rciit: une peste survint l't ne cessa qu'apn''s qu'on cul, snrl'ui'dre de la Pythie, apaisé l'ombre
170 llISÏOiltE LÉGKNDAIKE {200U-H04?}.
il n'épai^ne pas l'ennemi abattu, et livre son cadavre aux outrages et aux vautours: mais il n'a point de haine qu'on n'apaise, point de vengeance qu'on ne détourne avec des présents et des prières, « ces filles boiteuses mais infatigables du grand Jupiter, qui suivent l'Injure, pour guérir les maux qu'elle a faits et qui savent toujours fléchir le cœur des vaillants ». Avec sa nature expansive, le Grec a besoin
Orcslc el Éieotrc près du twiibcau d'Againeinnon '.
d'amis; chaque guerrier a un frère d'armes, Hercule el lolaos, Thésée et Pirithoûs, Oreste et Pyladc, qui veulent mourir l'un pour l'autre, Achille et Patrocle, Idoménée et Mérion, Dioméde et Sthéjiélos forment ces indissolubles amitiés dont le dévouement est la première
de Cliarilu pur un sncrtiicc, d l'itistiliilion d'une fùIc où il éluit TnitH Ioiih, mix êlningci-s l'oiume aux citoyens, une dislribulioii de furine et de légumes.) l'Iulaiijue, Quftiiom grecqun, IS.)
' Plaque estampée en teire cuite, an Louvre (les iiiscriplions sont sans doute modernes).— âectre est assise au pied do la stèle qui s'élève sur la tombe de son père Agamemnon. Elle est Tenue pour offrir des libations à ses mânes, comme l'indique le vase placé â ciilé d'elle, et s'abandonne ii sa douleur. Derrière elle se lient la servante on sa nourrice qui l'a accotnpagiiée, et qui semble, autant qu'on en peut juger à sa bouclic grande ouTerte, pousser des gémtssemeuts. Devant Electre, et penché vers elle, est Oreste qui lui adresse doucement la parole : car le frère ne s'est pas encore fait connaître de sa sœur, el l'arlisle l'a représenté au moment où il arrive de Ptiocide. A sa gauche est son cheval, et derrière lui se liennent l'ylade el un serviteiu', qui porlc un paquet sttr ses épnules. Pour les représentations analogues, voï. Overbeck, omr. cité, p. 68^93.
MŒURS DES TEMPS HÉROÏQUES. i7Ï
loi. Dix ans apivs son retour à Lacédémone, Ménélas s'enfermait encore dans son palais pour pleurer les amis qu'il avait perdus sous les mui's d'Ilion.
Plus lard se développeront deux traits fâcheux du caractère heljéniquc, ta vénalité et la ruse. Dans tout Achille, il y aura du Sinon; jamais au moins du Thersite.
Dans les funérailles, on plaçait une obole entre tes dents du mort.
Henri** psinhoporiipc cl Charnu'.
pour qu'il pût payer, son passage à Charon, le sombre nocher dn Sty\, et parfois, dans ses mains, un gâteau de miel pour apaiser Orbère'. Le corps, bien lavé et enduit de parfums, était revêtu de ses plus beaux habits, la tète couronnée de fleurs, et exposé sur un lit de parade, les pieds tour-
' ' Ceriwi»'.
nés vere la porte, restée ouverte, puisque le mort allait
partir pour le grand voyage. Alors commençaient les lamenta-
< Peinlure sur un lécythe blanc d'Athènes, d'après E. Toltier, Êtudt »ur le* licythei blanc» aUùinêë à repritaïUïtion* funéraiiet, pi. III. — [termes, reconnaissable à ses Ulonnières et à sou caducée, saisit de la main gauche un cphëbe enveloppe dans son mant«au et lui montre Charon : le nocher est debout dans sa barque et s'appuie sur sa gafTe. On sait que, dans les tombeaux, on trouve presque toujours, entre les deuts du mort, une monnaie, prix du passage.
* Aristophane, dans Lytûtrala, 600-607, énumère les cérémonies des funérailles.
> Cerbère à gauche ; dessous, un thon. Au revers, un carré creux. (Bémi-statère d'electrum, dt Cyiique.)
173 niSTOrRF i,f;GEN»AmE (2000-MOi?).
lions funèbres, ep«vo( ', nsagc qui subsiste encore chez bien des peuples.
A l'entrée de la maison, on plaçait un vase rempli d'eau lustrale dont s'aspei^eaient ceux qui sortaient, usage que nous avons aussi gardé, comme tant d'autres de ces rites antiques que le christianisme n'a pu ou n'a pas voulu enlever aux populations. Le matin du troisième jour, le corps, toujours assis sur son lit de parade, était porté par les proches au lieu de sa sépulture; en avant marchaient
les joueurs de flûte, faisant entendre des airs lugubres sur le mode phrygien; derrière eus les pleureuses volontaires ou gagées*. L'usage
' Voï. dans ilompre, les runémilles rt'Hcrlor (XXIV, 719 el suiv.).
■ Peinture d'un Tase du musée de Naples, d'après Gerhard, Akademitcht AbhmtdiHRgrn, AUns, Tar. I-IV. (Noire dessin ne reproduit qu'une des scènes peintes sur celle grande amphore). — An centre, i^lendu sur un lit de parade el enveloppé dans un dnip, est le jeum' Areh^moros (APXEMOPOl), lue tout enfant par un dragon. A cùtè du cadavre, une vieilli' l'eninie s'appréleà déposer une couronne sur son front ;sons le lit est une Œuochoe, An-dessnt du mort, une suivante lient une omlirelle ouverte pour le garnnlir des ardeurs du soleil. (I.e>i Af\i\ personnages derrière la femme qui lient Tombrelle sont des restaurations modernes). A droite aeeourt le vieux pédagogue (nMAA[Yuy]02) appuyé sur un bâton recourbé cl tenant en main nue lyre, allusion aux le(;ons qu'il donnait à son élève. Suivent deux serviteurs qui portent chacun sur la tèle une table couverle d'objets. Le premier lient de la main droite une bourse, qui renferme peu t-é Ire les osselets ayant appartenu à l'enfant el quelques menn< objets qu'il va déposer dans la tombe ; sur sa lalile sont cinq vases, ornés de bandelettes, qui vont servir nn\ libations. Le second serviteur a dans la main gauche le strigile el la fiole d'huile dont se servait Archémoros ; sur sa t.ible sont des vases destinés sans doute à être placés dans la tombe. Voy. Overtieck, oavr. cilé, p. llti et suiv.; Heydemanii, Vatet du Miufo Naiionah h Napift. n* 5255, p. 58(i.
= Scène de lamentation funèbre, d'après une plaque peinte, en terre cuite, Irouvée en Attiqne et maintenant au Louvre. (Cf. Bcnndorf, Gnechûche und Siàlitdie Vatetibilder, Taf. I, p. 5 et auiv. Le fragment qui complète ta plaque à la partie supérieure, A droite, manquait lors de la publication de cet ouvrage). — ie peintre a représenté l'etposilion du morl ou npiSEiif, qui a lieu dans l'intérieur de la maison, ainsi que l'indique une colonne, à gauche. Autour du cadavre, étendu sur un lit de parade richement orné, sont groupés les membres de la famille, les femmes d'un eVité, les hommes de l'autre. AupK-s du lit sont la
• ^ -'if
(1 enterrer les Aiorts précéda l'incinération que Lycurgue interdit à Sparte, et qui, étant plus coûteuse, resta toujours moins générale '. A côté du mort, on mettait, sans doute aux temps anciens, de grossières idoles pour le protéger dans sa vie d'outre-tombe, plus tard de gracieuses figurines rappelant ses jeux d'enfance ou les serviteui-s qu'il avait aimés et qui devaient le distraire ou le servir encore * ; et l'on suspendait aux tombeaux les couronnes et les guirlandes que nous aussi nous y mettons. Souvent, aux funérailles des morts illustres, il était célébré des jeux funèbres. Au retour, un repas était pris dans la maison du mort ou chez le plus proche parent, comme cela a lieu dans nos campagnes et comme on le voyait à Paris même il n'y a pas bien longtemps'. Le deuil durait trente jours à Athènes, moins longtemps à Sparte; le troisième, le neuvième et le trentième, il était fait des sacrifices et des libations au mort; de même à l'anniversaire du décès. Eschyle donne aux Perses les coutumes de la Grèce, lorsqu'il fait raconter par Àtossa aux vieillards de Suse les rites qu'elle est venue accomplir au tombeau de Darius : « Je partis de ma maison pour porter au père de mon fils un breuvage sacré, le lait, le miel transparent, rosée de l'amie des fleurs, l'eau d'une fontaine virginale et le suc de vieilles grappes de raisin. Allons, amis, entonnez l'hymne solennel et appelez l'ombre majestueuse de Darius, tandis que la terre boira lentement mes offrandes. »
On pourrait tracer encore, a l'aide d'Homère et d'Hésiode, le tableau des connaissances et des arts que les Grecs possédaient dans ces vieux âges. Ils n'avaient qu'une charrue de bois pour ouvrir le sein de la terre, et ne demandaient à celle-ci qu'une abondante moisson d'orge,
mère (METEP) el la grancrnière (BETE), puis des tantes (BETIS) dont Tune, immédiatement derrière la mère, est peut-être la tante paternelle (6ETIS PPOS rAÏP[6;]) ; en avant sont les jeunes sœurs (AAEV*E) du défunt. Toutes expriment vivement leur douleur par des gestes de désespoir : ou elles portent une main à leur chevelure comme pour l'arracher et tendent l'autre vers le mort, ou elles se prennent la tête entre les mains. Plus loin, à gauche, j'bl le chœur des hommes : père (ITATEP) et frères (AAEV<1>0S). Tous tendent le bras droit en avant et, la tète haute, chantent « Thyinne lamentable 9 qu'a entonné le père et qu'il dirige, tourné de leur côté. L'une des femmes les regarde, attendant sans doute qu'ils aient iini de chanter pour donner le signal au chœur des femmes. Ainsi se passera la triste journée. (Voy. les funérailles d'Hector, Iliade, XXIV, 719 et suiv.). Parmi les autres inscriptions, tracées dans le champ, il en est qui traduisent des exclamations de douleur, comme o^iaoi, liélasîdeux fois répété; d'autres VOVVTOS, 0. EAOSA, n'ont pas reçu d'explication satisfaisante.
* Cicéron, deLegibtu, U, 22.
' Bien des opinions ont été émises au sujet des figurines trouvées dans les iombeaux. Aucune explication absolument satisfaisante n'a encore été donnée.
' Du moins en ai-je vu encore dans mon enfance, aux porte&de Paris.
170 IIISTOIHK LÉGENDAIRE (200-1104?).
quelques légumes : pois, fèves et oignons; un peu de blé, de vin, d'huile et de miel; des fruits : figues, olives, poires, pommes el grenades. Les gerbes étaient foulées par des bœufs; le grain écrasé
à la main par les femmes eniro deux larges pierres ; les grappes de raisin, séchées au soleil ou mises au pressoir; l'huile ne servait que dans les aliments ou pour oindre le corps. La nourriture ordinaire était des gâteaux d'orge, des légumes et des poissons frais ou salés; on ne mangeait guèn»
du pain de froment et de la viande fraîche que les jours de fête et dans les sacrifices. Ils savaient tondre les brebis et tisser la laine; ils travaillaient l'or, l'argent, le cuivre, plus rarement le fer, dont l'exploitation est difficile* ; leurs armes étaient de bronze, et le bronze était à l'or comme neuf .est à cent\ Des emblèmes ornaient les boucliers des chefs% et c'est avec la lance, qui frappe de près, qu'ils ont vaincu les porteurs d'arc de l'Asie. La monnaie était encore inconnue : un taureau
Figurine de Tana,ra de la belle époque*. ^^^.^^jj j^ ^^^^^^ j^ comparai-
son pour les échanges. Une captive, habile aux travaux d'aiguille,
* noXkfiïjrdî 16 c'ôr^po;. (Iliade^ VI, 48,)
^ Iliade, VI, 256. Ces armes d'airain se faussaient facilement. (Ibid., III, TtAB, 565; XI, 257 : ...(x6Xi6o; &;.) Au IX" chant de YOdyssée (592), il est question de la trempe du fer: ...e?»
5 Voy., dans les Sept contre Thèbes, le récit de l'espion et la description des bouclitTs. I^^téocle parle aussi de devises qui se lisent sur le bouclier de Polynice, a où le métal bouillaiil les a tracés en lettres d*or ». Cet usage est attesté paj' Homère, Pindare, Eschyle, Euripide, etc.; des Grecs il a passé aux Romains. Cf. Hist. des Rom. y t. VU, p. 25C, n. 2.
* Terre cuite deTanagra, au Louvre. — Jeune femme en toilette de ville, en veloppt»e dans s» ralyptra (ou long voile) et tenant de la main droite un éventail en forme de palmette. Cf. lleuzevj Les figurines de terre cuite du musée du Louvre , pi. XXX et p. 19.
en valait quatre'; la jeune et belle Euryclée en coûta vingt à Laërte', et Lycaon se racheta au prix de cent bœufs*. Ils pouvaient élever de vastes et solides constructions, mais ils ne savaient point tailler le marbre*. Dans leurs temples, une pierre informe ou un tronc d'arbre à peine façonné représentaient même l'Amour et les Grâces; les tableaux du bouclier d'Achille ne sont qu'un rêve du poète. La musique n~aissait : les temps héroïques avaient entendu, disait-on, les sons harmonieux de la lyre d'Amphion et d'Orphée; Achille, sur son vaisseau, charme ses longs loisirs par les sons de la phorminx. Le centaure Ghiron avait découvert ou appris les propriétés médicales de certaines plantes : toute la science de Podalire et de Machaon consistait en des incisions et une . ,.,, .,, .. ,
itiédicamentation externe. Esculape lui-même, pour adoucir la douleur, croyait moins, aux médicaments qu'aux chants harmonieux et aux paroles mystiques. Par ce côté, la méde-
' llicde, Um. 70i-705.
■ W^Mée, 1,499451.
• Iliadt, XXI, 79.
* Pamu les outils, Hamêre cite le vilebrequin, le rabot, la hache, le niveau, mais il ne parait pas connallrt; la scie, l'équeire, le compas. Nos Kabyles de l'Algérie étaient moins aTancés, le rabot et la scie leur étaient inconnus. Sur le bouclier d'Achille {Iliadt, XVIII, W)-S73), Vulcain a représenté quelques-unes des connaissances industrielles et des habitudes de la vie civique dans les temps homériques. H est une autre industrie qui commença de bonne heure, comme l'ont montré nos gravures des premières pages, celle de la céramique. H. Heuiey en a résumé l'histoire d'après la Céramique grecque d'Albert Dumonl. « D'abord l'ancien ornement géométrique associe ses combinaisons in^nieuses au stjle oriental, caractérisé par la représentation des animaux et des divinités fantastiques, comme on le voit principalement â Rhodes. Puis, le décor asiatique devient de plus en plus envahissant : c'est le caractère des premières poteries corinthiennes, des vases à reliefs de l'ËIrurie, et aussi, dans une proportion dilTérente, de la céramique chypriote.
c Enfin, les progrés de l'art grec, qui adopte résolument pour thème favori la figure humaine, inlroduisirent dans la décoration des vases un élément nouveau et original, qui commence par s'associer aux deux autres classes d'ornements, par exemple dans les poteries de l'Ile de Hilo. Sous l'impulsion de la poésie héroïque des Hellènes, ce principe fécond se développe rapidement. Avec la seconde époque de la céramique corinthienne, la peinture des vases est devenue comme une illustration populaire de l'épopée nationale. Le caractère, en quelque sorte littéraire de celte décoration, se marque davantage encore par l'introduction des inscriptions qui expliquent les scènes légendaires. Une nouvelle imagerie se trouve ainsi constituée, vraiment digne de la brillante imagination de la race grecque : elle s'étend non seulement à la céramique, mais à l'art décoratif tout entier. »
■ Pierre gravée (améthyste de 17 mill. sur 14) du Cabinet de France (Calai., n° 1S1&), signée du nom de Pamphilos (HAM^iIAOY). Le héros est assis sur un rocher et chante en s'accompagnaut sur la cithare. Ses armes sont disposées autour de lui de manière à remplir les Tides ; son baudrier et son épée sont suspendus a un arbre.
cioe était une partie de la religion, et les médecins une sorte de corporation religieuse.
Malgré la guerre de Troie et l'expédition des Argonautes, la navigation et l'art de construire les vaisseaux étaient dans l'enfance. Quelques constellations avaient été nommées : la Grande et la PeliR- Ourse, les Pléiades, les Hyades, Orion, l'étoile du Chien " et Hespéros (Vénus), le plus brillant des astres qui parcourent le ciel ». Mais le
Vaisseaui, sur des vasea archaïques*.
navigateur n'osait s'éloigner des côtes, et tirait chaque soir son navire au rivage. La terre était toujoure un corps immense que Jupiter tenait suspendu à une chaîne d'or au-dessus de l'abîme, et qui, pour ceinture, avait l'Océan. De grandes colonnes appuyées à la terre et soutenues par Atlas portaient le ciel. Cependant les connaissances géographiques s'étendaient à chaque poème qui chantait les courses vagabondes d'un
* Fragments i)e vases peiuls arcKaîques, découverts .1 Atlit^nes, au Dipylon ; d'après \ei Momm. deW Intt. anheol., IX, lav. U, 3, 4. (Cf. Annali, tic, 1872, p. 178-181 et [lelbig, Aii HomeriKhe Epo», p. 56). Les deux vaisseaui sont armés d'un éperon de combat (îi>poX") '• * la proue est percé un i œil » (dtpta}k[i.9;),par où passait la corde de l'ancre. Sur le second vase était représenté un combat naval et les deux hommes étendus au pied du mât, sont det blessés ou des morts. Deux matelots, à l'avant, sont occupés h la voile. A l'arrière, on distingue les deux larges avirons qui servaient de gouvernail.— Su rie premier fragment, se voient le mât tout entier, la voile, et les cordages qui permettaient de la manœuvrer. S'i l'un ni l'autre de ces vaisseaux n'est ponté (inTfwxof) ; sur le second, une muraille en bois protège les flancs d£s rameurs i il est nxti^axtit;.
héros, de Jason, d'Ulysse ou de Ménélas. Le rhapsode, vivant écho de la muse populaire, recueillait tous les bruits, y ajoutait ses fictions, et par ses chants où tout se mêlait, morale, art et religion, il était à la fois et le produit et le peintre de cette société sauvage, mais non grossière, pleine de violences, mais aussi de poésie, parce que, retenue encore près de la nature, elle y trouvait l'inspiration (les Jeunes années. Chez cette race, la nature humaine ne perd jamais tous ses droits : çà et là on en retrouve les bons côtés. Quels honnêtes sentiments que ceux d'Eumée! quelle charmante figure que celle de Nausicaa !
Homère et Hésiode, ou les ouvrages réunis sous leur nom, résument la poésie des anciens bardes, mais reflètent deux faces de cette société et comme deux âges différents de la vie du peuple grec; aussi chacun d'eux semble-t-il n'avoir rien connu de l'autre. Cette différence était si bien sentie, qu'elle se montrait jusque dans la récitation de leui's œuvres; le dialecte qu'ils parlaient est le même; mais on lisait gravement les vers de l'un; on chantait joyeusement ceux de l'autre sur la cithare. Hésiode, le poète aimé du laboureur et de l'artisan, le poète des hilotes, comme l'appelait dédaigneusement Cléomène, qui le chassait de Sparte où il ne laissait entrer qu'Homère, le chantre des héros et de la guerre, commence son poème des Œuvres elde$ Jours par l'éloge du travail, et fait découler de là toutes les vertus. Comme cette morale pratique nous met loin du brahmanisme hindou, qui fait consister la dignité et la puissance de l'homme, non dans les œuvres, mais dans la méditation oisive et stérile des perfections de la divinité! L'Orient, tout en donnant quelques-uns de ses dieux aux Hellènes, n'a pas réussi à faire pénétrer son mysticisme dans la Grèce, où une civilisation nouvelle va commencer avec un peuple ami du travail et de l'effort humain.
* Homère assis sur un siège et iennniV Iliade; en légende, OMHPOC. (Revers d'une monnaie de bronze autonome de Cymé d*Ëolide.)
Jlomère
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