II. - LE DESTINA
Au-dessus de tous les dieux de l'Olympe hellénique règne le Destin, dieu sans vie, sans légende, même sans figure, qui, sur la terre, n'a point d'autel et qui, du fond de l'Empyrée où il est inaccessible à la prière, maintient l'équilibre du monde moral et le soustrait aux caprices des autres déités *. Ce dieu qui distribue à chacun son lot de
incantation magique qui contraignait le dieu, rassasié par le sacrifice qu'on lui avait oflert, à concéder ce qui lui était demandé, (lifaspéro, BuU. de VlniL Égypt., 1885, p. 25-21.)
* « La crainte seule ou le besoin d*un appui qu*ils jugent indispensable à leur faiblesse inspire la piété aux Grecs d'Homère.... Grecs et Troyens sacrifient aux dieux, sans qu'aucun mélange d'amour ennoblisse ces hommages serviles de la faiblesse à la force, sans qu'aucun élan de ferveur rapproche des objets de leur culte ces âmes humiliées et ployées par la crainte. » (Tournier, Némésis^ p. 24.)
• Odt/M., XVl, 183.
' Le nom du Destin en grec est féminin, mais, pour la commodité du discours, je lui conserve le nom qui, pour nous, le caractérise le mieux.
♦ Le Destin, en grec Aîaa, la part, ou Mûsa, la portion qui convient, donne à tout homme dès sa naissance le lot de bien ou de mal qui lui revient, et ce lot ne peut être changé. « Les hommes, dit Zeus, ont tort de nous occuper de leurs maux. C'est leur perversité et le Destin qui attirent sur eux l'infortune. » (Odyss., 52.)
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bien et de mal avait été créé, ou plutôt était né de la conscience troublée des hommes, pour expliquer l'inexplicable et faire comprendre l'incompréhensible, c'est-à-dire les causes lointaines et cachées des événements et les motifs d'ordre supérieur qui les faisaient accomplir. Hérodote, racontant une iniquité qu'il ne comprend pas, y voit un acte divin et s'incline'.
Toutes les divinités, Zeus lui-même, étaient soumises à la loi du
Ptychoilaiia on posée des 3iiies '.
Destin. Quand la lutte suprême entre Achille et Hector va commencer, le maître des dieux prend la balance d'or où sont comptés les jours des deux béros; le plateau d'Hector penche vers la demeure d'Hadès, et Apollon, le protecteur du fils de Priam, aussitôt l'abandonne. Zeus aussi n'avait pu sauver son fds Sarpédon des coups de Patrocle, mais, en signe de douleur, « il avait répandu du haut de l'élhcr une
' ra, 131.
' Peinture d'un vase de la rolli^ntion de Lnynes. (Cf. Moniiin. deW Intl. archeol., Il, Inv. Xj. —Bennes, au centre, reconnaissablc à soiieaducûe, Ik'iu la balance dans Ip!! plalpaiix do laquelle M> voient les tXibi>.K de deux guerriers. Deu\ témoins l'assistent, un dieu et une déesse : à Rauelie Zeus in^me, armé du foudre et appuyé sur un sceptre; à droite Tliétis, la mère d'ichille.ou plutôt Ëôs, la mère de Memnon. Dans Vlliade, AIhéna seule inlei-vieni, et ce n'est terlainemeni pas cette divinité qu'a représenlée le peintre. (Pour les représeiilalions analogues, cf. Oïerbeck, Bildwerke, p. 52(J.)
rosée sanglante ^ » Tous deux acceptaient donc en silence l'arrêt souverain.
Ces divinités impuissantes devant le Destin, qui emporte ceux qu'elles aiment, c'est l'impassible nature assistant à nos funérailles, sans couvrir d'une ombre de deuil les fêtes qu'elle se donne à ellemême par l'épanouissement continu de la vie qui, cependant, pour elle auss^i, ne se fait qu'à la condition de la mort.
La fatalité est donc au fond des crovances de la Grèce; mille ans après Homère, elle se retrouve dans Lucien. On a vu quelle preuve • de sa puissance Jupiter donne aux Olympiens : cette chaîne d'or qu'il a dans la main et à laquelle il pourrait attacher la terre et les mers. Lucien reprend cette image, mais en montrant, au-dessus du maître des dieux, les Parques qui le tiennent lui-même au bout de leur fuseau, ou plutôt l'homme avec ses ambitions et ses espérances suspendu au fil léger que couperont les divinités capricieuses*. Pourtant ce dogme, qui était la négation de la providence divine et de la responsabilité humaine, s'adoucit; poètes et historiens cherchèrent à le justifier en donnant à ses arrêts l'apparence d'une
expiation.
Lorsque Clytemnestre vient d'abattre d'un coup de hache
Agamemnon et la captive troyenne, Cassandre « qui,
comme le cygne, a chanté le chant plaintif de sa mort ».
elle dit au chœur des vieillards d'Argos : « Ce n'est pas
^S^tantau- ^^^ ^"^ ^^^ ai tués ct uc m'appelle pas la femme d'Aga-
prèsduPai- mcmnou. Accuse le Génie trois fois terrible de celte
ladium^
race. C'est lui qui a pris ma forme, lui l'antique et cruel vengeur du festin d'Atrée.... Allez, vieillards, rentrez dans vos demeures; le Destin commandait, il fallait que ce qui a été fait fût accompli*, w
w Lorsque Crésus, dit Hérodote, fil déposer sur le seuil du temple de Delphes ses chaînes de captif pour reprocher sa défaite au dieu qui
* Iliadcy XXll, 209 et XVI, 459. Platon, dans le Cratyle^ dit qu'afin de ne plus prononcer le nom redouté d'IIadôs, on réserva ce mot pour désigner le royaume du monde inférieur, dont le sombre maître, alors appelé Plutoii, nxojiwv, fut aussi Plulus, nXoûTcç, le dieu de la richesse, à cause des métaux précieux que la terre renferme. Aristophane emploie les deux noms pour le môme dieu, dans le PltUîis, nXoiiTo;, qu*il appelle au vers 727 lIXourwv.
* Dans le Jupiter œnfondu. Mais ce grand rieur ne pouvait rester longtemps aussi grave : dans V Assemblée des dieux^ il se moque du Destin et des Parques, ses prétendus ministres, et il a raison de le faire.
* Pierre gravée (Cornaline de 17 niill. sur 15). Cabinet de France, Chabouillet, n* 1825.
* Eschyle, Agamemnon^ ad fîn.
lui avait promis la victoire, l'oracle répondit : « 11 est « Dâmc à un dieu, d'écarter le sort marqué par le Destin. Crésus est M puni pour le crime de son cinquième ancêtre, (îygês, qui tua le roi M Candaule. Le dieu aurait voulu que le châtiment tombât sur le (ils de " Crésus, le Destin ne l'a pas permis. Du moins Apollon a-t-il retardé « de trois ans la captivité du roi. » Quand les Lydiens eurent rapporté ces paroles à Crésus, il reconnut que lui seul était coupable et non
le dieu'. » Sophocle expliquera de même, par une ancienne faute, les malheurs d'Œdipe, ce qui donnera au Destin un caractère moral, tout au moins d'une moralité qui s'accordait avec les idées religieuses des Grecs.
La Nécessité, 'Avsr^v;, est une abstraclion; les Grecs du premier Age ne pouvaient se contenter de ce dieu sans forme et sans nom; ils lui donnèrent des ministres : les Parques qui tissent la trame de l'existonee, avec les événements irrésistibles dont cette existence sera remplie, puis coupent le fil au moment marqué par le Destin et par lesÉrinnyes « à la mémoire fidèle' ». Ces « filles lugubres de laNuit »
' Fragmenl d'un bas-relier qui décore un sarcophage du Valican, d'après le Mu*ée Pie-Clé- "««Kiii.V, pi. XXII.— L'artiste a représenlé la vengeance accomplie : Clyicmnesire estélendue morte aui pieds d'Oresle, qui lient encore son poignard à In miiin. Hais déjà les Furies le pounuivenl el le menacenl de leurs torclies et de leurs serpents: deux d'entre elles appanisMnl derrière la tenture qui les cache à demi, et Oresie épouvanté délouriie la tf le. A genouiprèsdu cadavre, le pédagogue arrache â sa liasc l'aulel du foyer d'Agamcmnon, pour qu'il ne soit pas souillé du sang de la ïieljnie. (Cf. Overbeclt, BUdweikr, p. 700.)
'BïTodotc, 1, ICI.
' Eschjle, Prom.. hi6.
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punissaient loules les fautes que n'atteignent pas les lois civiles'. Elles étaient le remords qni déchirait le cœur du coupable et elles poursuivaient jusqu'aux Enfers ceux qu'avaient frappés les arrêts du Deslin. H A leur approche, lagloire des hommes, celle même qui s'élevait resplendissante jusqu'aux cieux, tombe à terre et s'anéantit' .» PourtanI ces déités redoutables qui jettent la terreur dans les âmes sont respectées. Gardiennes de l'ordre naturel des choses, elles ne frappent que ceux qui transgressent la loi. Les irois Furies'. ^* justico. « Si le Solctl, dit Heraclite, sortait de ses voies, les Euménides, vaillantes compagnes de la Justice, l'y ramèneraient; » et Pindare : « Les Parques ont en horreur ceux qui brisent par l'inimitié les liens de la famille'. » 11 ne faudra donc pas s'étonner de voir dans Eschyle les Érinnyes changées en Euménides. les Furies devenues les déesses vénérables et bienfaisantes'.
Les Hellènes du vieux temps ne connaissaient pas une divinité qui sera très honorée à Rome, la Fortune debout sur sa roue mobile et changeante; son nom grec, Tû^n, ne se trouve pas dans Homère; mais il sera dans Pindare, quand le progrès de l'anthropomorphisme et de l'art aura donné une figure à la vieille dcité sans forme : « 0 fille de Zeus libérateur, La Fortune». (||, ]g p^^^jg jh^bain, Fortuue, loi qui fais voler sur les flots les rapides navires, qui présides aux combats et aux délibérations des mortels, lu te joues de leurs fragiles espérances et tu les portes au sommet de la roue ou tu les en précipites''. » Le Destin lui-même n'avait point de caprices. Représentanl
■ Dans les sociélès j)rimitLVcs, la tribu ne punit que lea Taules commises coutre elle; les crimes contre les individus regardent la famille.
» Emaéttidet, l'Uymiie des Furies, vers 373 et suiv.
» Les Furies, au revers d'une monnaie de bronze à l'efOgie de JuMn Dorona, fnppée à Laodieée de l'hrygic. On voit les trois Euménides debout, velues de longues robes, coifTéesdu tnoditu, Icnant des torches eiiHamniécs el des poignards; à leurs pieds est un cliien el uti ♦erpenl. En légende on lit : AAOilKEÛN NEÛKOPÛN.
• 0}ympii{Kn, XII.
• l'Iutarqne, De l'Exil, ch, \i; Pindare. Pijlliiqwt, IV, 14S,
> NiHiiésis-PanllK^!, debout, nvcc les ailes de la Victoire, la coiffure d'Isis, le serpent l'I la patêre d'IIygic. rt. à ses pieds, la roue, allribut spécial de Ifémésis. (Pierre gravée (conialiac) (lu Cabinet de France. Haut. iO niill.; larg. 16 mill. Cliabouillel,Cnr(i%u« det Gaméa, elc, »• 1720.)
'• (:i-deK«(>U:i aiielm|t. \\.
les lois générales du Cosmos et Tharmonie du monde, il oblige les dieux à y obéir, sans leur interdire d'en être attristés ou d'en retarder parfois Texécution. « Ils ne sont pas inflexibles, dit le conseiller d'Achille. Le suppliant, même coupable, les apaise par les sacriGces, les libations et la fumée des victimes. Até, déesse du malheur, née de Zeus, qui pourtant la précipita de l'Olympe, « marche sur la tête des hommes* » ; mais les Prières sont filles aussi du grand Jupiter; elles la suivent d'un pas boiteux et guérissent les tourments qu'elle inflige*.
Par cette poétique croyance se trouvent justifiées toutes les dévotions pieuses, les prières et les vœux que les hommes adressent à la divinité, les offrandes qu'ils lui font, l'espérance qu'ils mettent dans sa protection; et cette confiance, qui rendait à la liberté morale une partie de ses droits, empêchait les Grecs de s'abandonner paresseusement aux volontés* du sort. Malgré leur croyance au Destin, ils ont agi comme s'ils étaient les maîtres d'eux-mêmes. Dans l'esprit de ces grands logiciens, qui ont été si lents à mettre la logique d'accord avec la raison, et qui ont aimé la liberté jusque dans ses abus, la fatalité se mélange, dans des proportions mal déterminées, et par cela même plus efficaces, avec la loi morale qui impose à l'homme le travail et l'effort, en lui promettant des récompenses ou en exigeant des expiations. Lorsque Xanthos annonce à Achille sa fin prochaine : « Je le sais bien », répond le héros; et il se rejette au plus épais de la bataille, opposant au ^^^^j^^
Destin son énergie indomptable. Eschvle montre par- um des Parques»
" (Voy. p. 223 )
tout les dieux et les hommes dominés par la divinité fatale; cependant au Promélhée enchaîné, il dit : « Zeus est libre »; et Solon, qui écrit : « Nos biens et nos maux viennent du Destin* », réforme les lois de son pays, parce que, tout en croyant au dieu aveugle et sourd, il croit aussi à la sagesse humaine*.
> Iliade^ XIX, 87 et suiv. 'Atri signifie fatalité, malheur. Dans Eschyle, Choéphores, 381, elle se confond avec Némésis et les Erinnyes, ou la juste vengeance.
* Iliade, EL, 497. Dans le mazdéisme, la Prière est fille aussi d*Âhura-Ma2da.) J. Darmesteter* Ormuid et Ahriman, p. 24.)
' Clotho, assise et filant la quenouille faUile. (Cornaline gravée du Cabinet de France; haut. 10 mill., larg. 9 mill. Chiibouillet ; n** 1714duCataloguei)
* Voy. VInvocaiion aux Mtues.
* Saint Augustin, et bien d*autres après lui, accepteront cette lieuretlse contradiction qlii sauve en même temps la foi religieuse et la liberté morale. Pour bien croire, on admettra lai prescience diviue, autre forme de la fatalité; et, pour bieu vivre, on gardera le libre arbitre^
Liberté, fatalité, idées tenaces dont Thumanité ne se sépare point, parce qu'elles sont a la fois sa force et sa faiblesse. Arislote, le plus grand esprit de la Grèce, tiendra pour Tune, les stoïciens pour l'autre, tout en rachetant leur énervante croyance à la fatalité par de grandes vertus et des morts héroïques. Du monde antique, ces idées passeront, sous d'autres formes, dans le monde chrétien, avec les deux doctrines opposées de la grâce et des œuvres : l'une qui correspond au Destin, puisque c'est Dieu qui la refuse ou la donne; l'autre qui vient de la liberté morale, puisque c'est l'honime qui, volontairement, accompHl les œuvres méritoires, condition de son salut.