III. - L'ENVIE DES DIEUX
Nous n'avons point encore parlé d'une croyance singulière qu'Homère laisse entrevoir, qu'Hésiode développe, et qui a régné longtemps en Grèce, l'Envie des dieux.
Assis comme Jupiter au sommet de l'Ida, Homère voit les dieux et les hommes combattre dans la plaine, et il entend la terre qui tremble sous leurs pas; il descend à « la prairie d'asphodèles » pour écouter les lamentables récits des âmes; ou bien il contemple Nausicaa, aussi belle que Diane, trempant dans l'eau limpide du fleuve des Phéaciens les riches vêtements de son père, le roi Alcinoos. C'est un poète qui donne aux dieux, aux hommes et à la nature entière la grâce et la grandeur, sans s'inquiéter de coordonner en un système toutes les idées
qu'il exprime. Hésiode, au contraire, est un moraliste et un théologien qui prétend tout savoir, la genèse des dieux et celle des hommes, les différents âges de l'humanité et les maux déchaînés sur elle par l'Eve hellénique et la ja- Proinéihée dé- lousic dcs dicux. Sa théoric des âges est une croyance (kl ciel «!^" orientale qui a fiiit fortune en bien des pays; parce que cette conception de l'âge d'or pour la jeunesse du monde et de l'âge de fer pour les siècles vieillissants répond à une disposition de notre esprit, qui, si souvent, met le bonheur dans le passé pour échapper au sentiment de maux présents ou imaginaires. A cette crovance et à celle de l'envie des dieux contre les hommes se ratla-
* ProméUiée s^inclinant pour dérober le feu sur l'autel de Jupiter. Au-dessus de l'autel, un papillon, symbole de ràmc. (Cornaline gravée, de 15 mill. sur 11. Cabinet de France, n- 1 709.)
chent les mythes fameux de Pandore et de Prométhée avec lesquels nous fermerons le cycle poétique de l'époque légendaire. Les hommes et les dieux, dit Hésiode, naquirent ensemble*; les
liera et Promélliéc *.
premiers étaient mortels, mais ils vivaient comme les dieux, libres de souci, de travail, de souffrance et amis de la vertu. Tous les biens étaient autour d'eux et, affranchis de la cruelle vieillesse, ils mou-
» Ui Tnmmx et les Jours, I, 408. Pindare répèle celte pensée an commencement de !a Sixième Néméenne; Julien la redira dans ses Lettres et croira que Thorame juste va retrouver les dieux dans les astres. Cf. Hist. des Rom., t. VU, p. 386. Les stoïciens aussi diront : i L*homme est un dieu mortel. »
* Peinture de vase, diaprés les Monum, delV insl. archeoL, V, lav. XXXV. (Cf. Annali, 4851, p. 279-289.) Héra (HPA sic pour IIEPA) est assise à gauche : d*une main elle tient un sceptie et des fleurs, de rautre elle tend une phiale à Prométhée (nPOMEBE^), faisant ainsi gracieux aceueil à ce dernier qui a été admis au nombre des dieux.
raient en s'endormant d'un doux sommeil. Ce fut l'âge d'or*. Quand la terre eut enfermé cette première génération dans son sein, ces hommes devinrent les gardiens tutélaires des mortels; enveloppés d'un nuage, ils parcouraient la terre en y semant l'abondance.
Les habitants de l'Olympe produisirent une nouvelle race, bien inférieure à la première, celle des hommes de l'âge d'argent qui vivaient de longues années. Jupiter, cependant, les anéantit, parce qu'ils refusaient d'adresser aux immortels de pieux hommages; ils formèrent la seconde classe des génies terrestres.
Après eux parurent les hommes de l'âge d'airain ', dont le cœur eut la dureté de l'acier. Leur force était immense et ils se plaisaient aux jeux sanglants de Mars; la mort pourtant les saisit, et ils quittèrent la Ij^rillante lumière du soleil.
La quatrième race fut celle des héros que la guerre moissonna devant Thèbes aux sept portes ou qui, armés pour Hélène à la belle chevelure,
furent, au pied des murs de Troie, enveloppés par les ombres de la mort. Le puissant fils de Saturne les plaça aux confins de la terre. Exempts de toute inquiétude, ils habitent les îles Fortunées par delà , „ , . les gouffres profonds de l'Océan, et, trois fois par an,
Vénus et la Pudeur*. or » » r
la terre féconde leur prodigue des fruits délicieux. Ainsi les premiers hommes avaient gagné la vie bienheureuse par la justice, et les héros, par le courage. Mais le ciel et la terre s'assombrissent. « Plût aux dieux, ajoute le poète, que je ne vécusse pas au milieu de la cinquième génération : c'est l'âge de fer. Les hommes travaillent et souffrent durant le jour; la nuit, ils se corrompent, et les dieux leur envoient de terribles calamités. L'Envie à la face blême, monstre odieux qui répand la calomnie et se réjouit du mal, poursuivra sans relâche les humains. La Pudeur et Némésis *, enveloppant leurs corps
* G*est pour la Grèce cet Édeii où presque toutes les religions placent le berceau de riuimauité naissante.
* ... -ylvo; x'^^'w-" X"^**î* ^' tîpT^ÇovTo' [jL^Xaç 8' oùx laxe ofôijpo^. Hésiode croyait donc, comme nos archéologues, que les hommes avaient connu le bronze avant le fer. H donne aux hommes de cet âge à8dl(jLocvt&ç 6ufio;. Mais Hésiode connaissait-il déjà Tacier >
' Génie ailé de la Pudeur s*éohappant des mains de Vénus, agenouiHée près d*un masque de Silène. Devant le génie ailé, un autel allumé. Derrière Vénus, Silène tenant le Van rempli de fruits, symbole de la fécondité. Vénus semble prête à découvrir un objet caché sous le masque. Cette explication, malgré l'autorité de Winckelmann, n'est pas incontestable. (Camée du Cabinet de France. Sardonyx à deux couches. Haut. 15 miU.; larg. 25 mill. ChabouiUeî, Catalogue des Camées ^ etc., n" 85.)
* Pour les écrivains postérieurs, Némésis est la déesse des justes vengeances, celle qui
RELIGION DE L'AGE HÉROÏQUE. 8i9
gracieux de tissus éclatants de blancheur, s'envoleront vers la tribu des immortels, et il ne restera aux humains que les chagrins dévorants. »
naissance de Tandoi-c [p. W et 330) '.
D'où viennent ces misères? De l'envie des dieux. Le ciel reflète la
punit tous les excès de TortuDe ou d'orgueil; dans ce passage d'Bésiodc, elle est la gardienne des lois morales, et, elTrajée par les crimes des hommes, elle s'eufuit au ciel. — Quaud Ulysse demande à Ilos du poison pour j tremper ses floches, Uos reruse par crainte de Némésis, qui ue peut tolérer un combat déloyal [Odyu., l, 261-283).
* Peinture de vase, d'après Lenormant et de Witle, Élite dei MonumenU dramographitptet, III, pi. XLIV. — Uéphaislos [HE4A[i]ST0f) vient d'achever son œuvre : de la main gauche il tient encore le naarleau qui lui a servi à façonner le corps de la jeune Hlle ; de la main droite il IJie un bandeau sur sa tête. Pandoif tourne la tète vers Aihéna (A6BNAA). qui lui attache un riche vêtement sur les épaules. Elle est ici désignée par le nom de NEilJORA. Il n'est pas nécessaire en elTet de compléter XJftjoiSûpx, comme le proposait Gerhard : il Taul, avec Braun, rapprocher ce nom nouveau de la glose d'Ilcsycbius : N^nc (icLipiuaK, mot à mot accumulation. Le nom correspond ainsi à la scène qu'a peinte l'artiste : Uinervc et Vulcain comblant Pandore
330 HISTOIRE LËGENDAIBE (2I)00'1 104?).
terre : la jalousie des hommes contre tout ce qui s'élève a fait croire à la jalousie des dieux contre tout ce qui grandit. « Les immortels, dit Hésiode, cachèrent aux hommes le secret d'une vie frugale qui, en un jour de travail, aurait trouvé de quoi subvenir aux besoins d'une année entière. Irrité contre Prométhée, qui avait dérobé le feu du ciel pour l'apporter aux mortels, Jupiter lui dit : « Fils de Japet, tu te réjouis d'avoir trompé ma sagesse, mais ton vol sera fatal à toi-môme et aux hommes, car je leur enverrai un funeste présent. Aussitôt il commande à Vulcain de faire, avec de l'ai^ile et de l'eau, une vierge d'une beauté ravissante; à Miner^■e, de lui apprendre à façonner de merveilleux tissus; à Vénus, de répandre sur elle la grâce enchanteresse; à Mercure, de lui souffler un esprit perfide. Les dieux obéissent. Du limon de la terre, \ulcain forme un corps accompli*; la déesse aux yeux bleus lui donne une riche ceinture; les Grâces et la Persuasion, des colliers d'or; les Heures, une couronne de fleurs printanières; Pallas, de magnifiques parures, et le messager des dieux, l'art du mensonge, les paroles séduisantes et perfides. Il l'appela Pandore, parce que chacun des dieux lui avait fait un don pour la rendre funeste aux hommes industrieux. Par ordre de Zeus, Mercure la conduisit à Épiméthée, qui, malgré les conseils de Prométhée son frère, accepta le dangereux présent*. Pandore tenait un vase; elle l'ouvrit; mille maux s'en échappèrent pour se répandre sur le monde, et les dieux s'en réjouirent. »
On dirait un écho lointain de la légende biblique : la femme perdant l'humanité, qu'elle charme au contraire de sa grâce et de son dévouement maternel, LKspéi-ancc » ^^ ^'^" Condamnant l'homme au travail, qui a été sa
force et son salul.
Cependant, au milieu de cette désespérance du vieux poète, se glisse un rayon de soleil ; sur le bord du vase de Pandore, l'Espérance
de leurs dons. (Cf. Gerhard, Fetlgedanken an Winckelmann, 1841, et Braiin, BtdleU. delC htl. archeoL, 1849. p. 98.)
' On a vu, p. 30 el 75, que Promélhée forme aussi le premier homme du limon de la lerre,
• Selon les Grecs, les deuï noms de Promélhée el d'Ëpimélhée signifient le sage et l'imprudent. Hais le Prométhée hellénique n'est autre cho^ que le Pramatkgm hindou, dont te nomyeut dire ; celui qui obtient du feu par le frottement.
» l-'Espérance, debout à i;auclie, tenant une neur de la main droite, relève de la main gaucbr les plis de sa ttola. Eu I^ende. on lit : KARIC CF.BACTH. Dans le champ, la date L lA (an 10). (Revers d'une monnaiedebronzede l'empereur Domitien, frappée à Alexandrie d'Ëgv-ple.)
s'est arrêtée et elle ne s'envole pas. Mais Hésiode la montre plutôt qu'il ne la donne aux hommes, cl ceux-ci restent consumés, le jour et la nuit, par la fatigue cl le chagrin, tandis que « les Muses charment les immortels en chantant de leurs voix mélodieuses l'éternelle félicité des dieux et les souffrances des humains' ». Les Grecs appelleront la peste une maladie divine*.
C'est ainsi, sans théologie ni métaphysique, mais par de gracieuses images, que les Grecs expliquaient l'origine du mal. Pour eux, il venait du ciel, et, en effet, il en est souvent descendu, puisque Ahriman et Satan ont été aussi des dieux ou des anges révoltés. Mais on connaît ces génies malfaisants pour ce qu'ils sont, et les dieux grecs n'ont jamais eu ce caractère. Ils ne font pas le mal par plaisir : Némésis punit, pour ramener au bien, le coupable par l'expiation, les autres par l'exemple. Nos de la terre comme les hommes et en même temps qu'eux*, les dieux n'ont acquis leur puissance qu'après de grands
combats, et ils sont jaloux de la garder, sai-s fruppnnt le gàun iiimas (ipisodo Une fortune trop haute leur semble une î-iJ,").^""" '''' '""" '""'^ '" diminution de leur dignité, peut-être
une menace. Promélhée n'a-t-il pas fait trembler Jupiter, et les Titans, ces autres fds de la Terre, n'ont-ils pas mis en danger les maîtres de l'Olympe? Le génie même leur est suspect; ils n'aiment pas que les voiles qui cachent les secrets de la terre et du ciel
' Hymne à Apollon delphten, 190 et suiv. Dans ïlliade, Jupiter s'écrie : n Parmi tous les élres qui respirent et qui se meuveuE sur la terre, il n'en est pas de plus misérable que l'homme. » (//., \MI, 443.) Et il « agile eu sou esprit comincut il fera périr, prés des vaisseaui, une foule de héros Acliéi'us » (//., 11, 6), ou il assiste tranquille et ndîeux au combat, * contemplant l'éclat Je l'airain, ccui qui tuent, cni\ qui sont lues » (".,X1, 78), et ■ goûtant les charmes du spectacle » (W., XX, 32), Dans VOdgitée, Ni'ptuiic irrité contre les Pliéacicns, marina, habiles qui hravent ses tempêtes, ch.inj,'c en rocliiT celui de leurs DiTires qui, malgré les flots furicui, a ramené lllysse dans Ithaque {Od., VllI, 50f ; XUI, 1G3). l'ne des raisons qui, selon Hérodote (VII, 203), décidèrent les Grecs à comlintlrc aux Tliermopyles, fut que Xerïès, arrivé au comlile de la fortune, étail réservé à une grande calamité. Plutarque, au second siècle de notre ère, croit encore k la haijie des dieux pour les hommes. (De la eettation det oraclet, i.)
■ Litirê, Œurret iTHippocrale, t. 1, p. 75.
* Ajoutez que les dieui Grecs ne soûl pas des créateurs. (Voy. ci-dessus, p. 204.)
* Camée sur sardonyx à 5 couches ; liauteur 0 cent, sur 5 de largeur. Cabinet de France, n* 57 du Catalogue.
832 HISTOIRK LÉGENDAIRE {2000-11047).
soient levés'. La Pythie défend aux Cnidiens de couper leur isthme; ce serait prétendre refaire l'œuvre divine', et le Darius d'Eschyle reconnaît que Xerxès a été justement puni à Salamine pour avoir voulu enchaîner par un pont la mer qui courait librement de Sestos à Abydos.
Cependant, au fond, ces dieux jaloux ont exercé une action morale par la croyance à l'expiation nécessaire dans cette vie ou dans l'autreS et par la crainte qu'inspirait à la présomption ou à l'orgueil, l'envie divine, cette Némésis qui s'attachait à ceux dont te bonheur n'était pas mérité'. On demandait à Ésope ; « A quoi donc s'occupe Jupiter? — A humilier ce qui est élevé, à relever Hémé»is«. ce qui est abaissé'. » Et il y a du vrai dans cette doctrine, ù la condition de remplacer les dieux par l'homme. Celui qui monte trop haut, sans être au besoin retenu par un ferme esprit, est pris de vertige et se perd. Alcibiade accu- sait de SOS malheurs un démon jaloux de sa gloire;
il ne devait accuser que lui-même.
La croyance à l'envie des dieux et plus tard à l'influence de démons malfaisants, xaxo5ai(«v((, s'enracina dans le polythéisme gréco-romain, pour rendre compte des malheurs immérités et des chutes fa-
Leideux Héméais'. '
mcuses. Cresus se proclame le plus heureux des hommes; en punition de cet orgueil, dit Hérodote, la vengeance des
' Hérodote. H, 52; Xéiiophon.Uémw., iV, 7. ' Uérodole, 1, 174.
* Celle doctrine n'est pas dans Homère, mais elle csl duns Eschyle ; ce sont les mystères et l'orphisme qui l'ont Tail prévaloir.
* Dans les représentations postérieures de Némésis, on lui donna pour attribut le niveau et le frein ; ou bien le doigt Tut rapproctié de la bouche pour marquise la modération dans 11 parole, et le bras disposé de manii're à figurer une coudée, c'est-à-dire encore le gniid conseil d'oliserver la mesure, afin d'éviter l'eicês. (Cr. Pausaii., VII, 5 et I, 33, 6.] La justice divine eul aussi un autre nom qui, dans les tragiques, se joint à celui de Jupiter, Zens ilaslor, le vengeur des mauvaises actions. (Eschyle, Agam., 1425, U7Q, 1508; Pene$, 315; Soptiocle, Traeh., 1093.) Euripide, qui ne croit plus guère à Jupiter, fait d'Alaslor le mauvais génie des individus, vie cUiarup.
* Diog. Laërte, I, 3, i. v. Chilo. — Luther dira encore, deux mille ans plus tard, à propM du pape : « Sa grandeur actuelle est une preuve que la fin est proche. »
* Revers d'une monnaie d'Anlonin à Tium dn. Bilhynie. Légende NEMECIC TIANQN. Némésis debout, à gauche, à ses pieds la roue. (Cabinet de France, n* 1016.)
' Les deux Némésis, au revers d'une monnaie de bronie a l'efligie de lîêta, Trappée à Smyme. — Les deux Némésis sont debout en face l'une de l'autre, portant la main droite a leur sein; l'une tient le sistre, elaux pieds de l'autre se voit Uneroue. En légende :E[I1 CITA POÏtlNOt CO«...CMn>?JAia».
dieux éclata sur lui d'une manière terrible. Polycrate de Samos. moins confiant, jette à la mer ce qu'il a de plus précieux, afin de conjurer la colère des divinités jalouses; il n'en est pas moins précipité, l'our Eschyle, c'est la trop grande fortune de la Perse et l'insolent orgueil de ses rois « qui ont été punis, aux champs de
P!a(ée, par la lance doriennc'. » Pindare, dans ses Odes, rappelle aui vainqueurs, tout on portant leur gloire jusqu'aux nues, que c'est de là que part la foudre qui frappe surtout les grands chênes*, et
■ Xirbrc IrouTé k Kilo et conservé au Uusée Britannique; d'après une ph<}lograplne. Suii] ni quelques archéologues, celle léle représenle Esculape. (Pour les bustes et tèles de Z*us. cf. Oïorbeck, Crkchitche Kunttmytliologie, Atlas, Taf. 11 et 111).
' Ibns les Pertei, 817. Hi^me pensée dans Agamemnon, 750 et suiv.
* llérodole (V", 10) l'ail dire même chose à Xerxès par Arbntnn eu un discours où se IroDTG cette parole très signillcutive pour des Grecs : « Dieu iie permet l'orgueil à persouue,
234 HISTOIRE LÉGENDAIUE (2000-1104?).
Ménandre, avec la grâce du génie grec, répète la mélancolique parole que Solon avait déjà fait entendre au roi de Lydie : « Le mortel aimé des dieux meurt jeune. )-
Celte idée passera de la religion dans la politique : l'ostracisme, établi à Athènes, Argos et Syracuse, ne sera autre chose que la jalousie craintive du peuple contre des citoyens trop grands. Les Romains ne connurent pas ce moyen d'échapper à l'ambition des hommes supérieurs, mais, comme leurs, anciens frères, les Hellènes, ils craignaient N'émésis. Camille, vainqueur des Yéiens, redoute les maux réservés à trop de prospérité, et le consul romain mettait sous son char de triomphe l'objet, fatcinum, qui devait détourner de lui les traits de l'envie divine'. Même César, tout incrédule qu'il fût, accomplit, pour se concilier Némésis, ou plutôt pour satisfaire la foule superstitieuse, un Kiobides». actc d'humilité qui ne le sauva pas des ides de
Mars : rentrant à Rome après ses grandes victoires, il monta à genoux les marches du Capitole*. Plus noble avait été le dévouement des Decius s'offrant à la mort pour conjurer les divinités contraires.
Le christianisme a supprimé l'envie des dieux, mais les hommes l'ont gardée; quelques-uns en sont même restés à l'âge de fer d'Hésiode et « aux soucis dévorants », qui hâtent la décadence progressive de l'humanité ; tels ces vieillards décrépits en pleine jeunesse, qui ne croient plus à l'amour, à l'art, à ia poésie, à l'action, et qui, sans l'excuse du moine bouddhique ou chrétien qui met le but de la vie dans un autre monde, appellent la mort comme une délivrance. Qu'ils écoutent ce que la Grèce répondait aux désespérés, il y a vingt-quatre siècles, par la bouche du plus tragique de ses poètes. ■ Le religieux Eschyle sait que le fiis d'Alcmène a été condamne par Junon à de terribles épreuves; que la fille d'inachos, poursuivie par un taon funeste à travers l'Europe et l'Asie, jusqu'aux rives du Nil.
6\ ce n'est k lui-même, u Le pieux Mcias, dans Tlincydide, Vn, 77, es|>ère. après les désastres devant Syîacuse, que si quelque dieu a été conli-aire à l'eipédilion de Sicile, il sera elémenl pour les Athéniens a devenus plus dignes de sa pitié que de sa haine n. Voy. dans lu Pb^M d'Aristophane, vers 87-02, comment ce dieu traite Jupiter, ivS^ûi:»; i^t^iûi.
' Pline, WVIII, i, appelle le fiucinum, le médian ùividiœ.
' Niobé et sa plus jeune fille, voy. p. S57, n. 1.
"> Ui*t. de* Hom., Ili, p. 57G.
fut aussi son innocente victime, et que les Niobides* ont péri par là jalousie de Latone. Dans le plus simple, mais aussi le plus grandiose de ses drames, il montre Vulcain clouant, à un rocher du Caucase, Prométhée, le fils de la Justice divine*. « Le chien ailé, le terrible convive que nul n'invite, lui ronge le foie et, tout le jour, se repaît de son noir et sanglant festin. » Quel est le crime du Titan? Il
Les trois Zeus'\
a trop aimé les hommes : il leur a donné le feu, les arts, la science des nombres, qui les feront maîtres de la nature*. La grande vie-
* Voyez c'J-dessus, p. 113, Je massacre des Niobides, d'après un sarcophage du Vatican et p. 254 et 255 leurs statues, d*après les moulages de l'École dos Beaux-Arts. — Ces statues, dcHîouyertes à Rome en 1583 et transportées en 1772 à Florence, où elles furent restaurées et où elles sont encore aujourd'hui, ne sont que les copies- des originaux qui décoraient, au temps de Pline TAncien, le temple d'Apollon Sosianus à Rome. C. Sosius les y avait sans doute apportées d'Asie Mineure, et Ton se demandait, au temps de Pline, s'il fallait les attribuer à Sco~ pas ou à Praxitèle. Quel qu'il soit, Tauteur de ce groupe célèbre s'est surtout efforcé, comme eût fait un poète dramatique, de rendre attachantes les malheureuses victimes de Latone : Tattitude désolée, mais sans faiblesse, de la mère est particulièrement remarquable. Pour la disposition des statues qui, selon les uns, défloraient le fronton d'un temple, et, selon les autres, étaient placées contre les colonnes d'un portique et isolées, voy. K. B. Stark, Niobe und die ?iiobideny p. 312 et suiv.
* D était né de Thémis.
^ Peinture d*un vase de Chiusi, d'après VArcliàologiêche Zeilung, IX (1851), taf. XWII (Th. Panofka). Zeus-Poséidon à droite est reconnaissable au trident sur lequel il s'appuie; de la main gauche il tient le foudre. Ses deux frères, Zeus-lladès et Zens tiennent le foudre de la main droite et l'éclair de la main gauche. On a rapproché cette curieuse peinture du passage de Pausanias (II, 24, 4 et 5) où il est dit que Zeus règne û la fois dans le ciel, sous la terre (voy. Homère, Iliade, IX, 457) et dans la mer.
* Voy., au Promélhie enchaîné, la brillante énumération qui se termine par les mots : • Tous les arts sont venus aux hommes par Prométhée. » Cf. ci-dessus, p. 74, n. 1. Son nom
time qui, pour l'humanilé, souffre les plus cruelles tortures, reste obstinée dans un lier silence. Aux offres de pardon et de délivrance que Zeus lui fait porter, il répond par de mystérieuses menaces. L'usurpateur du ciel s'en irrite. L'ouragan se déchaîne, tous les vents bondissent, le ciel et la mer se confondent; de sa rauque voix, ! le tonnerre mugit et l'éclair brille en serpents de feu. «Ah! Zeus me livre l'assaut suprême! 0 ma mère! 0 ciel, commune lumière où roule l'immensité ! voyez ce que je souffre pour la justice. » I>a terre déracinée tremble sur sa base; le roc où Vro-
LEsjiinnce '. , , , ,.
methee est enchainc s écroule , mais avant detre précipité au Tartarc, le Titan a jeté aux hommes une dernière parole : « La divinité haineuse tombera du ciel, et le règne de la justice arrivera*. »
L'espérance qu'Hésiode laissait dans le vase de Pandore, Eschyle l'a mise au cœur de l'humanité et nous la gardons*.
sigillé « le préToyantx ; Plularque, dans son IraJté de la ForluJU, fait de lui le Génie de l'Idéal humain, du bon sens el de la raison : 'O n^uKfitu: TtuTtoriv i u^gju';.
■ Figure debout, diadémée, relevant le pan de sa tunique de la main gauche et tenant de la main droite une fleur. (Camée du Cabinet de France. Sardonyï à trois couches. Hauteur 31 mill.; largeur 23 mill.; n- 9i du Calalogue.)
* Je ne sais si Horace s'est souvenu d'Eschyle, mais il y a comme un écho des vers du po^te grec dans l'ode magnifique, III, ni :
Juttum et lenactm propotiti tirum
Si fractttt illabalur orbit Impavidum ferient ruin^.
" Une légende, à certains égards analogue, se trouve dans Pindare, hlkmiquet, YH, 09 el suiv. Thélis, dit-il, refusa l'hjmen avec Jupiter ou \cphme, parce que le Destin avait décidé que la déesse des mers donnerait le jour à un fils plus puissant que son père. C'est pour cela qu'elle épousa Péléc, qui fut père d'Anhillo. La croyance à une menace suspendue par le Destin, même sur la lùtc du maître de l'Olympe, à plus forte raison sur les États et sur les mortels, avait donc cours encore en ce tcmps-lâ dans la Grï-ce ; et quelle grandeur tragique elle prend dans Eschyle! Hais un siècle ii peine passera que Thucydide n'y croira plus. Voy, ai( cliap. XX, le paragraphe relatif à Thucydide.
* Théognis, le poète de Hégare, est aussi un vaincu, un désespéré; lui encore, cepondanl. garde l'espérance. Voy., au chap. XI, le paragraphe relatif â Hégare. cl, auchap. XX, le tableau que trace Sophocle des heureux effets de l'activité humaine
lY. — LES HÉROS ET LES DÉMONS.
Pas plus que les Romains, les Grecs n'ont eu des livres sacrés contenant le dogme ni une caste sacerdotale chargée de l'enseigner. La croyance ne fut donc jamais fixée par un texte immuable; elle resta livrée aux caprices de l'imagination populaire et aux fantaisies des poètes et des artistes, les seuls théologiens de l'hellénisme. Les poètes qui aiment les images, le peuple qui, comme l'enfant, en voit partout, ne pouvaient concevoir un Olympe qui se perdît dans l'infini des cieux; ils le mirent près de la terre et ils diminuèrent encore la distance qui séparait les dieux des hommes, en peuplant les avenues de l'Olympe de demi-dieux et de héros : ainsi ont fait presque tous les peuples de race aryane.
Les Grecs donnèrent le nom de héros à des hommes qu'ils crurent, sur la foi de leurs poètes, nés de dieux et de créatures humaines, ou devenus célèbres par leurs exploits et leurs services. A ces « fils de Zeus », ils rendaient un culte qui fut d'abord sans libations ni sacrifices, mais avec des prières et des honneurs funèbres ; ils les vénéraient comme des génies tutélaires qui veillaient sur leurs adorateurs, les secouraient dans l'infortune et leur envoyaient des songes prophétiques. Tels étaient non seulement Hercule, Thésée, Jason, Persée, etc., mais des chefs de migrations, des fondateurs de villes, des patrons de familles ou de corporations, même des hommes qui n'avaient été remarquables que par leurs qualités physiques ou par leur beauté*. On comprend qu'à ce compte chaque cité, chaque bourgade ait eu ses patrons divins. Les dix tribus d'Athènes honoraient les héros dont elles portaient le nom, et les rois de Sparte recevaient après leur mort les honneurs héroïques'. Même au fond de la Phocide, Pausanias trouva des légendes merveilleuses auxquelles il n'a manqué, pour venir jusqu'à nous, que d'être nées en des cités moins obscures. L'oracle de Delphes fut habituellement chargé de prononcer la canonisation, en ordonnant de sacrifier au nouveau dieu. Onésilos, ayant soulevé Chypre contre les Perses, fut vaincu et tué par les Amathontins qui suspendirent sa tète au-dessus d'une des portes de leur ville. Quand elle fut desséchée, des abeilles s'y
' Voyez, pour ceUe déificûtion en fâvetit* de la beauté, noire chapitre XXL - Xénophon^ Rép^ de Lac^ cli. XV; Pausanias, I, v, â<
logèrent et y dressèrent leurs rayons. La Pythie, consultée sur ce prodige, commanda aux gens d'Amathonte d'ensevelir cette tête et d'offrir annuellement à Onésilos, les sacrifices réservés aux héros. Ils obéirent, et l'historien ajoute : « Cela se fait encore de mon temps' .» Xes Athéniens élevèrent à la condition de héros un médecin dont
^"-^l^màùM
wmtmmÊm
Ex-voto à Tliésée*.
nous ne savons pas même le nom ; ils lui donnèrent un prêtre, et il lui arriva beaucoup d'offrandes qui attestaient ses cures merveilleuses'. Hippocrate à Cos, Brasidas à Amphipolis, reçurent aussi les honneurs divins*. C'était le culte des saints, et quelques-uns des nôtres
* v, ii4.
"^ Bas-relief athénien, au musée du Louvre. — Devant le héros désigné par une inscription (BHSErS), s'avancent deux personnages, dans Tatlitude de Tadoration, sans doute Sosippos et son fils. C*est en effet Sosippos, fils de Nauarchidôs, qui a consacré ce has-relief (SQSIPPOX i NAYAPXIAO ANEBUKEN).
' S. Reinach, Ëpigraphie grecque , p. 71
* Pline, VU, 37, et Thucydide, Y, 2.
passent pour guérir certaines maladies. Ce culte a existé presque partout, parce que cette conception religieuse répond à un besoin de la nature humaine : l'Islam même a des saints dans son ciel désert *.
Gomme nos saints encore, les héros intercédaient pour les humains auprès des grandes divinités, Hélène, fille de Jupiter, fait rendre la vue au poète Stésichore; Éaque obtient de Zeus, son père, la cessation d'une famine dont Égine souffrait. A Marathon, à Salamine, des héros combattent pour leur peuple, car on les supposait toujours tenus de défendre la cité où ils avaient trouvé leur dernière demeure, Athènes croyait que les ossements d'Œdipe et de Thésée éloigneraient d'elle tous les maux, et elle ne s'inquiétait pas de rechercher si la légende d'Œdipe à Colone était une fantaisie de poète et la trouvaille de Cimon à Scyros une fraude politique. Orchomène n'avait pas plus de scrupule au sujet des restes du héros Actaeon, ni Tégée et Sparte pour ceux d'Oreste. Hésiode même, qui n'avait point compté sur tant d'honneur, devint, par l'intervention de la Pythie, le protecteur divin des habitants d'Orchomène, qui allèrent chercher ses os à Naupacte,
Mais il faut bien le reconnaître : les saints de la Grèce n'avaient pas gagné l'apothéose par leur vertu. La valeur morale comptait pour peu; la force, le courage, l'adresse, pour beaucoup. En un mot, on vénérait ceux qui semblaient, de quelque manière que ce fût, avoir dépassé la commune mesure.
Les apparitions étaient presque aussi fréquentes que dans notre moyen âge. Avec les yeux de l'esprit, dont la vue est si perçante qu'elle pénètre l'invisible, on reconnaissait les dieux, les demi-dieux et les héros, descendus du ciel ou sortis de la tombe pour assister leurs adorateure, ou simplement pour attester qu'eux-mêmes n'avaient pas cessé de vivre. Dans les feux du soleil couchant, Achille, toujours jeune et beau, apparaissait couvert de son armure d'or aux marins qui longeaient l'île de Leucé, où l'on montrait son tombeau.
* k son dernier jour, comme suprême «ppel au patriotisme qui se mourait, la Grèce fit encore d*Aratus et de Philopœmen des héros divinisés. On a dit, dans un livre plein de talent et dont» par cela même, la doctrine a gagné beaucoup de partisans, que toutes les unités sociales : familles, phratries, démcs, tribus, avaient été formées par la religion. Il est évident qu'elle en a été le lien, mais en fut-elle le principe ? Ilomère et Aristote sont absolument contraires à ce système, Tun par la société qu il nous montre, Tautre par les raisons qui lui ont fait écrire le premier chapitre de sa Politique : De la Formation det sociétés. On ne voit pas davantage au moyen âge, qui nous est mieux connu que les siècles obscurs de la Grèce où ces associations se sont établies, que ce soit le saint qui ait donné naissance à la famille, ni le patron au village. Le fait matériel a dû précéder partout le fait religieux, et les fréquentes canonisations ordonnées par Toracle de Delphes montrent que, souvent, le lien religieux s*est formé très tard.
242 HISTOIUE LEGENDAIRE (2000-1104?).
Quand deux peuples faisaient alliance, il arrivait souvent qu*afin de montrer leur union fraternelle, chacun d'eux honorât les héros de Taulre, en associant ceux-ci à son culte national. Par contre, les patrons de deux cités rivales, comme certains saints de deux villages ennemis, au moyen âge, ne s'entendaient guère. Hérodote * nous a
conservé la curieuse histoire de la lutte d'un tyran de Sicyone, Clisthénès, contre le héros Adraste. Ce roi d'Argos, ancien chef des confédérés dans la guerre thébaine, avait, à Sicyone, une chapelle où des chœurs dithyrambiques célébraient, chaque année, ses exploits et ses malheurs durant une fête qui était la
Monnaie de Sicyone'. *
plus brillante de la ville. Clisthénès résolut de l'en chasser pour faire affront aux Argiens, ses ennemis ; mais la chose était grave. Il essaya de s'y faire autoriser par l'oracle de Delphes. La Pythie lui répondit qu'Adraste était roi des Sicyoniens% et lui un 'brigand. Obligé de renoncer à la force ouverte, Clisthénès imagina de contraindre Adraste à déguerpir de lui-même. 11 fit demander aux Thébains le héros Mélanippos, mort quatre ou cinq cents ans auparavant, c'est-à-dire les rites de son culte; quand il les eut obtenus , il lui consacra une chapelle au Prytanée et le plaça dans l'endroit le plus fort, afin qu'il pût mieux se défendre. Mélanippos avait été le mortel ennemi d'Adraste, dont il avait tué le gendre et le frère. Clisthénès transporta au nouveau venu les fêtes et les sacrifices qu'on avait jusqu'alors célébrés au nom du roi d'Argos, fit passer ses chœurs au culte de Bacchus \ et ne douta pas qu'Adraste, humilié de son délaissement et des honneurs rendus à son rival, ne retournât de lui-même à Argos. Il faut sans doute entendre qu'avec lui s'exilèrent ses partisans : la lutte religieuse doit cacher une lutte politique.
On n'était pas toujours bien assuré de la condition faite aces pereonnages, placés entre ciel et terre, sans être tout à fait de l'un ni de l'autre. Un mot du pieux écrivain d'IIalicarnasse montre l'incertitude où l'on restait à leur égard, même quand il s'agissait du plus illustre d'entre eux. « Le résultat de mes recherches, dit Hérodote, prouve
* Hérodote, V, 67.
* Tombeau entre deux hermès et deux cyprès; en légende : SIKfÛNIQN. Revers d*une mon naie de bronze de Sicyone, à reftigie de Tinipératrice Plautilla, femme de Caracalla.
' Les dieux, les héros, portent souvent, dans l'ancienne poésie, le titre de rois.
* On a vu dans ces « chœurs tragiques ». attribués par Clisthénès à Dionysos, Torigine du drame lyrique d'où la tragédie est, plus tard, sortie
Mil