Y. - LA RELIGION DOMESTIQUE : LES MORTS ET LE FOYER
Platon fait naître la parenté <c de la communauté des mêmes dieux domestiques* w . Ces dieux se trouvaient au tombeau des aïeux et au foyer de la maison. Il faut donc ajouter cette religion de la famille, aussi ancienne que la race aryane', à celle qui formait le culte public de l'État.
Homère regarde la mort comme le mal suprême', et elle lui inspire de mélancoliques pensées : « Les générations des hommes ressemblent à celles du feuillage des bois. Le vent jette les feuilles à terre et la forêt féconde en produit d'autres au nouveau printemps. Ainsi passent les races humaines : l'une vient, l'autre s'en va*. » Pindare même est pris de tristesse, au milieu de ses odes triomphales : « Que sommes-nous, s'écrie-t-il? Que ne sommes-nous pas? Le rêve d'une ombre". » Des traditions, venues du plus lointain des âges, sans doute du fond de l'Asie, l'horreur de la destruction et les songes dans lesquels s'étaient montrées de chères ou terribles apparitions, lui avaient appris que les morts commençaient dans la tombe une seconde existence. Le lien qui, durant la vie, attachait l'esprit au corps était relâché, mais non rompu; l'âme, plus libre, errait la nuit autour des lieux qu'elle avait habités, ou elle descendait aux champs stériles que couvre l'asphodèle, la plante des morts. Ainsi Achille régnait sur les ombres, tandis que son corps reposait sous le tumulus élevé dans la plaine Iroyenne ou à l'ile de Leucé dans lePont-Euxin. Ulysse voit aux enfers Hercule qui lui raconte ses malheurs; et il sait que le héros, passé dieu, réside dans l'Olympe « comme l'heureux époux de la jeune Hébé* ». L'âme de Phryxos, dit Pindare, vint de la Colchide demander à Pélias de rapporter ses restes en Grèce'.
Cette séparation des deux moitiés de l'homme, cette survivance de
* 2y77fv««v oè xtX /jjxc-piojv 6ewv xoivwvfotv. [Lois, V, t. 1, p. 334, édil. Didot.)
* Dans riude, les rites des funérailles, qui rappellent en beaucoup de points ceux de Tancieniie Grèce, s'accomplissent encore. Si le fils ne fait pas les çraddhas qui délivrent Tàme des ancêtres, ceux-ci errent tristement entre le ciel et la terre. Cf. Monier Williams, HinduUy p. 68 et 158 (188^2), et Religions Thoughl and live in India (1885).
- Iliade, XVI, 453, et 57-2.
* Iliade, \1, 145-149.
' Pythiquet, VDI, 135.
^ Odyssée, XI, ad fin, Voy. ci-dessus, p. 86. T Ptfthiques, IV, 284.
la personnalité, après que le corps n'est plus que poussière, sont des croyances qu'on retrouve à l'origine de toutes les religions. En voyant, pour le guerrier tombé dans la bataille, succéder aux bouillonnements de la vie, l'immobilité glacée et l'effrayant silence de la mort, on hésitait à penser que tant d'énergie eût été soudainement et à jamais détruite. Mais l'idée d'une seconde existence fut d'abord bieu grossière; on donnait au mort ce qui pouvait lui servir : ses chiens favoris, ses chevaux, ses captifs qu'on égorgeait sur son bûcher*. Nos Gaulois avaient cette coutume, et l'Indien des prairies la suit encore, pour que rien ne manque au guerrier sur le terrain de la chasse funèbre'.
Les morts qu'Homère appelle les têtes vides, vexuwv àfxcvïîvà xipryx^, ne pouvaient attendre de lui un sort bien heureux. Formes impalpables, les âmes erraient silencieuses, avec une conscience obscure et en obéissant moins à de libres volontés qu'à des habitudes instinctives. Minos continuait à juger« comme dans son ile de Crète; Nestor racontait ses exploits, et Orion chassait les hôtes fauves qu'il avait tuées jadis sur la montagne; mais tous avec le regret de l'existence terrestre et un incurable ennui. Le glorieux Agamemnon porte envie à ce roi d'Ithaque que Neptune poursuit depuis dix ans de sa colère, et Achille dit à Ulysse : « Ne me console pas de la mort. J'aimerais mieux cultiver la terre au service de quelque pauvre laboureur que de régner ici sur les ombres*. »
Lorsque Circé conseille à Ulysse de descendre dans le royaume d'Hadès, « le plus détesté des dieux* » : « Perséphoné, dit-elle, accorde au seul Tirésias de garder l'intelligence et le souvenir; les autres morts ne sont à côté de lui que des ombres muettes. » Encore faut-il que le devin, pour qu'il puisse entendre et répondre, boive le sang des victimes qu'Ulysse immolera*. Eschyle est bien voisin d'Homère par le génie, il l'est aussi par ce qu'il croit de l'autre vie. Lorsque Darius rentre au tombeau dont le poète l'a fait sortir, c'est en disant aux vieillards de la Perse : « Quels que soient les maux qui vous accablent sur la terre, livrez-vous chaque jour à la joie, car on n'emporte pas sa
^ Voyez au livre XXIU de Vlliadcj les funérailles de Patrocle.
* Ou sait quelle place occupait le double daus les rites funéraires et dans les croyances des Egyptiens.
5 Odijssée, X, 521.
♦ Odyss,, XI, 487.
B ... Ofcûv £/^0i97o; ànivTbJv. (Iliade, DC, 159.) û Odysêée, XI, 96-99.
VASE CORINTHIEN (MUSÉE DU LOUVREl
FuDiraille* d'Achille.
fortune chez les morts*. » Et Sappho : « Il ne restera de toi nul souvenir, écrit-elle contre une rivale, car tu n'as pas cueilli les roses de la montagne des Piérides (les Muses), et tu descendras ignorée dans les demeures d'Hadès, auprès des morts aveugles*. » Le dieu de la mort, BavoToç, est frère du Sommeil et finira par se confondre avec lui'.
Longtemps les Grecs pensèrent comme le fils de Pelée ; sans compter ceux qui croyaient qu'après la mort il ne subsistait qu'un peu de cendre. Même dans Eschyle, on lira : « Les morts ne sont capables ni de joie ni de douleur; c'est donc s'abuser étrangement que prétendre leur faire du bien ou du mal*; » pour Euripide : « Les morts sont insensibles'; et Anacréon chante : «Buvez, amis, avant que la mort fasse de vous un peu de poussière. »
11 ne faut pas demander beaucoup de logique à l'imagination populaire; elle se plaît aux contradictions. Parallèlement aux croyances attristées qui viennent d'être rappelées, d'autres, plus riantes, s'étaient établies. Hésiode faisait arriver les morts aux extrémités de l'Occident, dans les îles Fortunées qu'éclairaient, non pas les lueurs blafardes du séjour sombre, mais un vivant çoleil *.
Les Olympiens n'aimaient pas à rencontrer du regard ce qui était ou allait être un cadavre. Apollon s'éloigne d'Alceste mourante, afin de n'avoir pas à se purifier d'une souillure; et Artémis quitte Hippolyte que la vie abandonne, en lui disant : « Il ne m'est pas permis de voir des morts '. » Ces dieux de la nature étaient impassibles comme elle en face de la douleur; le Dieu de la mort, qui les remplacera, sera, au contraire, plein de compassion pour ceux qui arrivent au terme inévitable, et cette pitié lui gagnera les vivants.
Plus charitables que ses dieux, le peuple aimait ses morts, voulait les garder près de lui et organisa pour eux un culte qui fut la seconde religion de la Grèce.
* Perte», 8*0.
* Pœtœ lyrici Grœci^ éd. Bergk, p. 615.
* Tous deux, Thanatos et Hypnos, emportent en Lycie Sarpédon tué devant Troie. (Iliade, XVÏ, 671 .) Voyez la gravure de la page 250.
* Phrygegy fr, 2.
* Antigone, fr. i6. Dans les Héraclides, 592-3, il fait dire par Macarie : « Quel sentiment reste-t-il sous terre? Et plût au ciel qu'il n'y en ait pas ! La mort est le remMe de tous l(*s maux. »
' Homère connaissait déjà l'ilc des Bienheureux (Od., lY, 561), mais il ne semble pas avoir connu le culte des morts.
» Euripide, Hippol., 1437 : ... l[xd -yâtp oi Oifjiîç çOitouç 6f>ôtv.
Il y avait deux sortes de morts, selon que les rites funèbres avaient été accomplis ou négligés*. Ceux qui avaient péri dans un naufrage ou que le vainqueur abandonnait aux chiens et aux vautours, le criminel, le traître dont le cadavre avait été jeté hors des frontières, les morts
La déposition au luiiibcau'.
enfin qui n'avaient pas reçu ou à qui leurs proches ne continuaient pas les honneurs funéraires % erraient sans fin, comme les âmes
* C'est ce qu'un ancien appelle ttJv (JTu(x66urov C6piv. Onosander, Stratégie, y c. 36.
5* Peinture sur un lécylhe blanc d'Athènes, d'après A. Dumont et Ghaplain, Les Céramiques de la Grèce propre, I, pi. XXVII-XXVIII. — Les génies ailés du Sommeil et de la Mort (Thanalos et Hypnos) soutiennent le corps d'une jeune femme et s'apprêtent à le déposer au pied d'une stèle ornée de palmettes et de feuillage. Un éphèbe, coiffé du pétase et vêtu d'une chlamyde, regarde la scène en portant la main gauche à sa tète : c'est un parent de la morte. Pour les représentations analogues, voy. E. Pottier, Études sur les léq/thes blancs attiques à représentations funéraires^ chap. ii.
' La gravure de la page 251 représente un convoi funèbre, d'après une plaque en terre cuite, provenant d'un tombeau du Pirée, et aujourd'hui dans la collection Belon à Rouen. Nous voyons ici « Le second acte des funérailles », le transport du mort au lieu de la sépulture (èx^opdt). Le cadavre, la tête découverte, le corps enveloppé d'un manteau, est étendu sur le lit où il a été exposé la veille (voy. p. 173). Ce lit est placé lui-même sur le tablier d'une charrette attelée de deux chevaux, et dont les roues sont construites de la manière la plus ancienne, avec des traverses au lieu de rayons. Tout autour s'avancent les personnes admises par la loi à faire partie du convoi : d'abord une femme, l'IfX^'P^^P**» portant sur la léle le vase (x"fpfî) destiné aux libations; puis deux parentes, vêtues, comme Venkhytristria, du costume le plus solennel, deux tuniques superposées et un himation. Celles-ci, les cheveux dénoués, joignent leurs gestes de douleur à la lamentation funèbre. Deux jeunes gens, en costume de guerre, les fils peut-être, marchent à leur suite et semblent, comme dans les j«>p«oXoYiai de la Grèce moderne, interpeller le mort et lui reprocher d'avoir abandonné les siens. La marche est fermée par le joueur de double flûte, chargé d'accompagner des sons les plus
qu'entraîne dans le Purgatoire de Dante un tourbillon perpétuel*; ou bien, irrités et rendus méchants par leur malheur, ils envoyaient la maladie dans les familles, la stérilité dans le pays et l'épouvante parmi les vivants, lorsqu'ils remplissaient la nuit de cris sinistres et d'apparitions menaçantes.
« Ulysse, disent Pausanias et Strabon, s'étant arrêté à Temesa, sur la côte deBruttium, un de ses compagnons, Politès, outragea une jeune fille et fut lapidé par les habitants. Ulysse ne fit rien pour venger ce meurtre et apaiser les mânes du héros, aussi le spectre de Politès revenait chaque nuit jeter l'effroi et la mort parmi les gens de Temesa. Afin d'échapper à sa colère, ils allaient abandonner leur ville, quand la Pj'thie leur révéla qu'ils apaiseraient le héros s'ils lui construisaient un sanctuaire et lui livraient chaque année la plus belle de leurs filles. L'édicule fut élevée au fond d'un bois d'oliviers sauvages, et le dur sacrifice s'accomplit jusqu'au jour où un athlète fameux de Locres, Euthymos, entra dans le temple, vit la jeune flUe et, touché à la fois de compassion et d'amour, se résolut à combattre, la nuit suivante, le démon. Il le vainquit, le chassa du territoire et le força de se précipiter dans les flots de la mer Ionienne. Depuis lors, oncques ne reparut le spectre fatal; mais longtemps subsista le proverbe : Gare le héros*. »
Pour prévenir la colère des morts privés des honneurs funèbres, le droit national des Grecs avait stipulé que la sépulture serait donnée aux guerriers tombés sur un champ de bataille, excepté durant les guerres où les vaincus étaient des sacrilèges que la terre même repoussait. La coutume imposait à celui qui trouvait un cadavre sur son chemin l'obligation de le couvrir de terre'; des lois $évères
plaintifs de son instrumont le. tlirène psalmodié par la famille. » (Catalogue de la collection d'antiquités grecques de M. 0. Rayet, n* 26).
* Dans un fragment de Pindare on lit : « Au-dessous de la voûte céleste, à Tentour de la terre, voient les âmes des impies dans de cruelles douleurs, sous l'étreinte de maux qu'on ne peut linir. Mais, habitantes du ciel, les âmes des justes chantent harmonieusement dans des hymnes le grand bienheureux (Jupiter). » (Villemain,J&Mat sur le génie de Pindare, p. 25.) On trouve dans le droit romain de l'empire, au Code, IX, 19, 6, et Novelle LX, in proosmiOy la trace d'une coutume ancienne dont les textes ne parlent ni pour la république ni pour Fépoque grecque : je veux dire le droit pour le créancier d'empêcher que son débiteur reçoive les honneurs funèbres. Cette vengeance contre un mort doit provenir des vieilles croyances qui privaient le coupable d'un tombeau.
«Pausanias, VI, 6, 7-il ; Strabon, VI, p. 255; Suidas, s, v. ESOujjioç; Élien, HisL tw., VIII. 18. Voy. Hisl, des Rom,, au règne de Tibère, l'histoire de la matrone livrée par les prêtres d'Isis nu dieu Anubis.
* VAntigone de Sophocle est l'éclatante démonstration de cette idée et le supplice des généraux vainqueurs aux Arginuses (voy. au chap. ixvi) en sera la consécration terrible. Cf. ÉIÎLMi, Hist. var,y V, 14.
254 HISTOIRE LEGENDAIRE (2000-1104?).
punissaient la violation des sépultures, et une des conditions requises dans Athènes pour arriver à Tarchontat était d'avoir un tombeau de famille, où Ton accomplissait chaque année les sacrifices offerts aux dieux*. Cette préoccupation de s'assurer une dernière demeure était si vive, qu'Hector abattu par Achille le supplie de ne pas lui ravir les honneurs funèbres, et qu'Aristophane montre les plus pauvres épargnant chaque jour une obole pour mettre de côté l'argent nécessaire à l'achat d'une bière*. Une preuve terrible de la force qu'avait ce sentiment sera le sort des généraux vainqueurs aux Arginuses; une autre, celle-là consolante, est la solennité qui, six cents ans après la bataille de Platée, se célébrait aux tombeaux de ceux qui avaient payé de leur vie la délivrance de la Grèce : un repas funèbre leur était encore offert comme au lendemain de la victoire'.
Si les morts ensevelis avec leurs vêtements*, leurs armes et tout ce qu'ils avaient aimé', étaient, au jour des funérailles et aux anniver-
^ Voy. au chap. xix, la troisième question adressée aux candidats à i* Aréopage, au moment de la 8oxi[Aa9(a, ou examen.
■ «t Ce qui devait payer mon cercueil » dit un personnage des AcharnienSy « Tamende inc le prend. » Un roi de la Gommagène, probablement Àntiochus I", qui régnait du temps de Lucullus, fit construire sur une des cimes du Taurus un monument colossal qui contiendrait son tombeau et où, deux fois Tan, des fêtes seraient célébrées, comme nous rapprend une longue inscription découverte par Sester, publiée par TÂcadémie de Berlin et traduite en français par Uamdy-bey et Osgan-cfTendi. (Le Tumulus de Nimroud-dagh, p. XIV-XVII. Cf. Rn. Arch. de 1884, p. 271.) Elle rappelle que, si on oublie les rites prescrits, Néraésis punit de peines inexorables le mépris de la loi concernant les mânes. Le culte des aïeux était donc eu pleine vigueur dans la Grèce asiatique, au moment où Lucrèce et César y renonçaient à Rome.
' Voici le récit de Plutarque (Arutide^ 21) : « Le seizième jour du mois Mémactérion (partie d*oct. et de nov.) que les Béotiens appellent Alalcomène, dès le point du jour une théorie se forme. Entête, un trompette sonne un chant guerrier; derrière lui s*avancent des chars remplis de myrtes et de couronnes, un taureau noir et des jeunes gens portant des amphores pleines de lait et de vin pour les libations funèbres, ou des fioles d'huile et d'essence. Ils sont tous de condition libre, car il n'est permis à aucun esclave de prêter son ministère à nue cérémonie consacrée à des hommes morts pour la liberté. A la fin du cortège marche l'archonte des Platéens. En tout autre temps, il lui est interdit de toucher à du fer, et il est velu d'une robe blanche; mais, ce jour-là, il est ceint d'une épée sur une tunique de pourpre; il porte un vase qu'il remplit à la fontaine publique et se rend aux tombeaux. Il en lave les colonnes, les frotte de myrrhe, égorge le taureau sur le bûcher, et, adressant une prière à Jupiter et à Mercure Souterrain, il appelle au festin et à l'effusion du sang les hommes courageux morts pour le salut de la Grèce. Ensuite il rempUt une coupe de vin et de lait et la verse en disant : « J'offre cette coupe aux guerriers qui sont morts pour la liberté des « Grecs. » Voilà ce qu'observent aujourd'hui encore les Platéens. »
* Solon défendit d'enterrer un mort avec plus de trois vêtements. (Plutarque, Solon, XXK. Cf. l'inscription d'Iulis, dans l'Ile de Céos, relative aux funérailles et le commentaire de M. R. Dareste sur cette loi dans la Nouvelle Revue de légûlation, 1877.)
' Voy. ci-dessus, p. 171. Un tombeau trouvé dans la petite lie de Chélidromia, une des Sporades, contenait un squelette encore intact, deux petites coupes, deux monnaies de cuivre,
RELIGION OE L'ACE IlÉROroiE. 255
saires, honorés par des sacrifices et un repas funèbre', si les libations de lait et de vin, répandues autour de la tombe, avaient pénéiré jusqu'à leurs lèvres avides, ils devenaient lesprotecteui-s des parents, des amis, qu'ils avaient laissés sur la terre'. On les vénérait comme des démons
OfTrande au tombeau', bienfaisants; on leur adressait des prières el l'on pensait être secouru
UD miroir de bronze, des Tases en terre cuite pour l'eau el l'Iiuilc, mfme une lampe d'ai^ile ; presque tout un ameublement de mi'nage.
• Ci-dessus p. 17$. MH. E. Pottier et S. Reinacli, qui, en 1881, onl fouillé a Hynna plusieurs milliers de tombes sont arrivés à cette conclusion, v que le mobilier de la lombt s'explique par une seule et mâme idée n-Mgieuse, eelle d'as^iin'r au mort dans son e\tïtencc souterraine la possession ou la compagnie des objets familiers au milieu desquels il aMit passé la vie. n {Bail, de Corr. hflL, mars 1885, p. 166.) A Athf-nes, h fête gi iierale des morts se célébrait chaque année au mois antliestérion qui rëpoiidak à février et mars
" Peinture d'un lécylhe blanc d'Athènes, au musée du Louïre. — A droite et à gauche de la stêie se sont arrêtés deux hommes : l'un, âgé, barbu, s'appuie sur un bâton ; l'aulre, un éphébe, tient deux lances de la main gauche, et, de la main droite, un petit oiseau qu'il vient offrir au mort. Tous deux sont tournés vers le personnage qui e^t assis sur les degrés de la stèle, une lyre à la main : celui-ci n'est autre que le mort lui-même dont l'âme est encore représeulée sous la forme d'un petit ti^uiXov qui voltige auprès de la stèle. Un miroir suspendu à droite, un alabastron et le bas d'un bouclier et d'une épée à gauche, figurent des offrandes apportées au tombeau. Cf. Pottier, ouvr. déjà cili., pi. IV et p. 51 et suiv.
* Electre, dans les Cboéphom, )49 et 164, faisant des libations au tombeau d'A^memnon, lui dit : « Reçob ces libations » ; et après le chaut funèbre, elle ajoute : ï Les libations ont pénétré la terre, mon père les a reçues, u Voyez, dans VOdyuée^ X, 504-.540, par quels moyens, libations et sang des victimes, Ulysse parvient à faire parier les morts. Dans un temple de l'époque macédonienne, à Samothrace, on a trouvé près d'un autel intérieur une excavation préparée pour recevoir la libation el le sang des victimes qui allaient dans les profondeurs de la terre solliciter la bienveillance des divinités infernales.
256 IIISTOIRE LÉGENDAIRE (2000-1104?).
par eux dans ses tristesses ou dans ses malheurs. « 0 mon père, s'écrie Electre sur le tombeau d'Agamemnon, sois avec ceux qui t'aiment! Je l'appelle, entends-nous; parais au jour; contre tes ennemis, sois avec nous! Pour libation d'hyménée, je t'apporterai de la maison paternelle l'offrande de tout mon héritage, et cette tombe restera le premier objet de mon culte. »
Platon respectait cette vieille croyance aux démons bienfaisants : « D'après nos plus anciennes traditions, disait-il, il est incontestable que les âmes des morts prennent encore quelque part aux affaires humaines*. » Mais elles refusaient de répondre si, aux funérailles, tout n'avait pas été accompli selon les rites. Périandre, veuf de sa femme Mélisse, la fit consulter au sujet d'un trésor. La morte refusa de répondre : « J'ai froid, dit-elle, je suis nue; les vêtements qu'on a mis en terre avec moi n'ayant pas été brûlés, ne me servent à rien. » Cet usage était ancien : Homère le mentionne- Quant à ces libations faites à des morts, à ces aliments déposés près des tombeaux, ce n'était pas plus extraordinaire pour des Grecs que la fumée dos sacrifices envoyées aux dieux pour les nourrir '•
Avec le temps et les progrès de la pensée, surtout par l'action des mystères', où des promesses de béatitude seront faites aux initiés, la demeure ténébreuse s'éclairera. Homère n'accordait aux morts qu'une triste condition. Aristophane. et Plutarque les verront mener gaiement leur vie d'outre-tombe, sous une lumière éclatante et dans l'air le plus pur, au milieu de jeux et de danses animés par l'harmonie des chœurs*. A ces plaisirs matériels qui rappellent ceux des îles Fortunées, Pindare ajoute ce qui serait pour nous la suprême récompense : (c la connaissance du commencement et de la fin de la vie "» , ou la science complète et toutes les joies de l'intelligence. Le Phédon donne même aux initiés, c'est-à-dire aux élus, « la contemplation des dieux,
* Au livre XI des LoiSf t. Il, p. 471, éd. Didot.
» Hérodote, V, 92. Iliade, XXII, 512. Est-ce la môme pensée qui engageait, chaque anm'^e, les Platéens à consacrer, avec les solennités d'usage, des vêtements sur les tombeaux des Grecs tués dans la grande bataille (Thucyd., III, 58), et les colons des villes i*omaines, où passait Agrippine portant les cendres de son époux, à brûler en Thonneur de Germanicus des vêtements et des parfums?
» Voy. notre chap. xv. Les mystères sont de date récente ; il n'y en a trace ni dans Homère ni dans Hésiode.
* Aristophane, Grenottillet, 324; Plutarque, dans le traité "On cùôè Xrt» ?«^w fjoi'*; xax' 'Eicfxoupov, t. IV, p. 1529, éd. Didot. Mais ce sont les initiés seulement qu'Aristophane fait danser à rapproche de Dionysos, ce qui ne prouve pas que le poète sceptique crût h ses propres paroles.
» Fragm,, 114, éd. Bergk. Voy. un autre fragment à la p. 154, note 4.
BEIIGION DE L'ACE HÉnOlOtE. 257
en qui ils habiteront et vivront ». On ira encore plus loin : « Quand tu auras abandonné ta dépouille mortelle, disent les Vers dorh, tu
Offrandes uui morts liâroTsés '.
t'élèveras dans l'air libro el tu deviendras un dieu incorruptible. »
' Bas-relief découvert :i Chrj'sapha, en Laconic, aujonrd'liiii au musée de Berlin ; d'après un moulage du musée du Trocadéro. — [<e mort et la morte, béroisés, sont assis sur un Irûnc
Le mort usurpait parfois sur les dieux; un tombeau où deux enfants avaient été ensevelis, les représentait sous les traits de Diane et d'Apollon *. Un autre donnait à la défunte les traits de l'Espérance, avec les attributs de Vénus et de la Fortune*. L'épitaphe d'un jeune Grec porte môme ces mots qui ne sortent plus de l'imagination d'un poète ou d'un philosophe : « Ma mère, ne me pleure pas; à quoi bon? Vénère-moi plutôt, car je suis devenu l'astre divin qui parait au commencement du soir\ » Au quatrième siècle de notre ère, les grands païens croyaient encore que l'âme des justes remontait au ciel pour jouir d'un éternel séjour dans les astres*.
Les Grecs avaient chargé un dieu, Hermès Psychopompe*, de conduire leà âmes aux Champs Élyséens, et, par le droit d'assistance et de châtiment qu'ils reconnurent à leurs morts, ceux-ci semblèrent participer de la divinité; ils devinrent les auxiliaires des déités chthoniennes, et furent appelés des dieux. Au temps où le polythéisme se mourait, Cicéron écrivait très sérieusement : « Nos ancêtres ont voulu que les hommes qui avaient quitté cette vie fussent mis au nombre des dieux.... Rendez aux mânes ce qui leur est dû; tenez-les pour des êtres divins j) ; et lui-même voulut consacrer un temple à sa fille Tullia. Tous les tombeaux romains portaient l'invocation : Diis Manibu8\ et bien souvent ces mots : Sit tibi terra levisy ou, mieux encore: Avectvale\ Il n'y a pas bien longtemps que, dans quelquesunes de nos provinces, au repas des funérailles, on buvait à la santé du « pauvre mort 55.
Rapprochez maintenant les paroles qu'Homère prête k l'ombre d'Achille de celles que prononça Julien mourant®, et vous verrez que
derrière lequel se dresse un serpent, Tun des attributs des « héros ». Llioinme a le visage de lace : il tient un canthare de la main droite et porte la gauche en avant. La femme a le Tisage de profil : elle tient de la main droite une grenade et de la gauche rextrémilé de son voile. En avant du couple divinisé sont deux mortels, homme et femme, qui lui présentent des offrandes. De la main droite, Thomme tient un coq, la femme une fleur : de la main gauche Tun et l'autre tiennent une grenade.
*■ Heuzey, Mission de Macédoine, p. 256.
* AVilmanns, n» 240 ; Orelli, 4585.
' Inscription du deuxième siècle avant notre ère, trouvée en 1880 dans VWe d*Amorgos. (C. R, de VAcad. des inscripL, 1884, p. 520.)
♦ Cf. HisL des Rom,, t. VU, p. 385 et 469.
s Odyssée, XXIV, initio. Voyez la gravure de la page 259.
0 Voyez, p. i03 et suiv., le culte des Héros.
' La formule sit tibi terra levis se trouve déjà dans ÏAIceste d*EurJpido, aux vers 46.1-4 :
» lUsi, des Ronu, (. VII. p. .387
UELIGIOS DK LAGE UÉIlOïyLE. 259
l'hellénisme, en idéalisant peu à peu la iiiorl, est arrivé jusqu'aux confins du chrisliaiiisme.
Le culte des morts, qui ne se pratiquait qu'aux annivci'saircs, était la
M YPPINH
llcrinùs Psi'ctiDjiompc entraînant Ufin-hluc nui cnrei-s*.