‹ Histoire des Grecs depuis les temps les plus reculés jusqu'à la réduction de la Grèce en province romaineChapitre 28 sur 78 · VI. — LA MORALE RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

VI. — LA MORALE RELIGIEUSE

Dans toutes les religions, même dans les meilleures, la morale n*a été, pour un grand nombre de croyants, que la piété extérieure, c'est-à-dire Tobservance des rites. Le polythéisme grec, qui soumettait les êtres divins à toutes les faiblesses humaines et qui les montrait jaloux, vindicatifs, cruels, aurait eu peu d'influence morale, si ces maîtres de l'Olympe tant occupés de leurs plaisirs, de leurs colères et de leurs vengeances, n'avaient été aussi, dans la pensée populaire, par une heureuse contradiction, les gardiens vigilants de la justice. Ils passaient pour veiller à la sainteté des serments et leurs autels étaient l'asile des suppliants. Sombres et inexorables ministres des vengeances célestes, les Érinnyes (Furies) s'attachaient aux coupables, vivants ou morts. Les cheveux entrelacés de serpents, une main armée d'un fouet de vipères, une torche dans l'autre, elles jetaient l'épouvante dans son âme et la torture dans son cœur. L'étranger, l'impie, qui, par ignorance, pénétraient dans leur temple, étaient aussitôt saisis d'une frénésie furieuse. Quand les vieillards de Colone sont contraints d'approcher de l'enceinte redoutable où Œdipe, poussé par le Destin, s'est réfugié près de leur sanctuaire, ils marchent, dit Sophocle, sans regarder, sans parler, adressant des lèvres une prière muette aux déesses qu'on appelle les Euménides, ou les Bienveillantes, pour ne pas prononcer leur nom redoutable.

Déifications terribles des remords et gardiennes de la justice dans la famille et dans la cité, les Érinnyes étaient d'autant plus nécessaires, comme sanction morale, à cette religion, que celle-ci fut d'abord peu explicite sur la vie à venir. S'il y avait pour certains morts, Sisyphe. Tantale, Ixion, les Danaïdes, des supplices et des récompenses, combien la brillante imagination des Grecs, même celle d'Homère, était stérile, lorsqu'il fallait décrire les joies des Champs Élyséens !

Hésiode ne jette pas sur l'autre vie plus de clarté. Son poème les Travaux et les Jours est d'une morale très pure; le vice y est puni, la vertu récompensée, mais sur cette terre. De la vie d'outre-tombe, il ne s'occupe pas, si ce n'est en quelques vers pour les héros du quatrième âge qui jouissent en paix du bonheur dans les îles Fortunées, sur les bords du profond Océan. Ils cueillent trois fois par an des fruits doux comme le miel sur des arbres toujours en fleur. C'est mieux que

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l'Enfer du poète de Chios, mais quelle mélancolique demeure, et que de vides dans cette existence alanguie, où ne se trouve rien de ce qui fait le charme de la nôtre : l'effort pour l'action ou pour la pensée! Deux ou trois siècles plus tard, Pindare accorda aux morts quelque chose de plus : il leur envoya un rayon de la gloire humame. « Va, Écho, va porter par delà les sombres murs de Proserpine, aux pères des vainqueurs de Delphes et d'Olympie, la nouvelle des victoires de leurs fils M » Et ailleurs : c< 11 faut donner aux morts une part de gloire; la poussière qui les recouvre n'arrête pas le bruit des exploits accomplis par leur race *. »

Celte religion, reflet de l'ancien état social, dispense parcimonieusement l'immortalité; elle la promet seulement aux héros; pour la foule, elle ne doit compter que sur les biens et les maux d'ici-bas. Ceux qu'on voit aux Enfers récompensés ou punis sont, comme Tantale et Sisyphe, des rois qui avaient offensé les dieux ou des chefs à qui leur naissance et de glorieux exploits avaient valu le privilège de goûter les tristes plaisirs de la seconde existence. Pindare n'ouvre ses Champs Élyséens qu'aux puissants ou aux victorieux qui ont eu dans les veines quelques gouttes du sang divin, et il ne s'inquiète pas plus qu'Homère des petits et des humbles. La persévérance de ce sentiment fait comprendre la longue durée du pouvoir des Eupatrides, descendants des dieux ou des héros, et la violence des luttes qui éclateront entre les deux partis que Théognis appellera le parti « des Bons » et celui ^ des Mauvais ». En parlant ainsi, le poète aristocratique de Mégare prononçait des paroles de haine et de division; mais, dans THellade des anciens jours, prévalait un sentiment contraire, celui qui se forme naturellement dans les sociétés barbares où, l'autorité publique étant faible, l'union dans la tribu doit être forte. Un lien de solidarité attachait alors les uns aux autres tous les membres d'une même famille, d'une môme cité. On croyait que les fils étaient punis ou récompensés jusqu'à la troisième génération pour les fautes ou les vertus des pères, les peuples pour les rois, les rois pour les peuples; qu'un crime individuel attirait la famine ou la peste, et que la piété les éloignait; croyance précieuse, à défaut d'un mobile plus énergique, et frein puissant pour la famille et la cité. L'histoire des Alcméonides en montrera l'importance politique.

» Olympiques, XIV, 28.

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ce Quand les hommes, dit Homère, au mépris des lois de Jupiter, violent la justice dans les places publiques et la font esclave de leurs passions, le dieu irrité déchaîne les tempêtes sous lesquelles la terre gémit. Les fleuves, ministres de sa colère, débordent ; les torrents arrachent des montagnes, arbres et rochers, et les champs du laboureur ne sont plus que misère et désolation*. » Hésiode dit mieux encore: ce 0 Perses, écoute la Justice.... Couverte d'un nuage elle suit les peuples pour châtier les méchants.... La cité qui Thonore prospère; la paix nourricière l'habite, car Jupiter qui voit tout n'envoie jamais la guerre impitoyable ni la famine au milieu des hommes justes. Pour eux, la terre porte de riches moissons ; le chêne donne ses fruits, les brebis leur toison pesante et les femmes des fils semblables à leurs pères. Mais souvent une ville tout entière est punie à cause d'un seul méchant qui machine de criminels projets. Du haut du ciel, le fils de Saturne lance sur eux un double fléau, la peste et la famine; et les peuples périssent, les femmes n'enfantent plus, les familles décroissent. Ou bien il détruit leur vaste armée, renverse leurs murailles, et se venge sur leurs navires qu'il engloutit dans la mer. 0 rois! vous aussi, songez à ces vengeances; car trente mille génies, ministres de Jupiter, ont les yeux ouverts sur les actions des hommes et parcourent incessamment la terre; la Justice, vierge immortelle, est assise à côté du maître des dieux'.

Ainsi, selon la croyance à l'expiation, la famille répond pour l'individu, la cité pour le citoyen.

La môme pensée se trouve trois siècles plus tard dans Eschyle' el dans Hérodote *. La Pythie, consultée sur un dépôt qu'un Spartiate voulait nier, lui répond : <c Songe que du serment naît un fils sans nom, sans mains, sans pieds, qui d'un vol rapide fond sur l'homme parjure et ne le quitte point qu'il ne l'ait détruit, lui, sa maison et sa race ei!tière ; au lieu qu'on voit prospérer les descendants de celui qui a religieusement observé sa parole ^ » Toute la poésie dramatique d'Athène?

* Iliade, XVI, 585 et suiv., et il représente tous les malheurs des Grecs devant Troie comme des châtiments pour les fautes ou Timpiété des chefs.

« Œuvres, v. 238, 257.

* Les Sept Chefs, v. 577 et suiv.

* VI, LXXXVL

^ Voyez dans VIliade, au chant III, avec quelle solennité les Grecs et les Troyens jurent le traité de paix proposé par Agamemnon à Priam. Plus loin, au chant XIX, Homère parle des maux dont les dieux punissent le parjure. Longtemps le parjure fut regardé comme un crime demi-religieux et demi-civil. Gharondas, le législateur de Catane et des villes achéennes de

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montrera le crime suivi de l'expialion. « La justice, s'écrie Soloç, finit toujours par triompher ^ ». aux derniers jours de l'hellénisme, Flutarque écrira encore un traité fameux sur les Délais de la Jmtice divine. Si donc les Grecs n'avaient, comme les anciens Juifs, qu'une idée vague et confuse de l'autre vie, ils croyaient à rinter\'ention du ciel dans la vie présente, et cette croyance à la responsabilité personnelle ou héréditaire, si l'on ne considère que l'influence morale, rendait l'autre moins nécessaire, car, bien acceptée, elle ferait comprendre qu'un lien d'étroite solidarité attache les uns aux autres les membres de toute association civile ou naturelle. La science moderne n'a-t-elle pas reconnu que beaucoup de choses s'expliquent pour les individus par l'hérédité physique ou morale et, pour les sociétés, par le passé de fautes ou de gloire qu'elles traînent derrière elles?

Lorsque Créon reproche à Antigone d'avoir violé son ordre royal qui interdisait d'accomplir pour Polynice les cérémonies funèbres, la noble ûlle répond au tyran en invoquant « ces lois éternellement vivantes, qu'aucune main n'a écrites, mais que les dieux et la Justice, leur compagne, ont gravées au cœur de tous les hommes V» C'est le cri de la conscience que révolte l'iniquité, et ce cri les persécutés de tous les temps l'ont jeté à la face des persécuteurs*. Aux anciens jours nul ne pensait à cette opposition entre la loi naturelle et la loi civile, dont les résultats marquent le mouvement de la civilisation. Tout en répétant les histoires légères qui couraient sur les mœurs de l'Olympe, comme pour justifier à ses yeux ses propres faiblesses*, le Grec avait la crainte des dieux, vengeurs de l'injustice, et s'il violait un serment prêté avec les imprécations solennelles, il redoutait les Erinnyes, gardiennes des lois morales, qui poursuivaient sans relâche les parjures*. Le dieu même qui manquait à sa promesse, après avoir

Sicile et de la Grande-Grèce, introduisit dans ses lois une disposition formelle contre les fauï témoins. (Arist., Polit., II, 10, ad fin.)

* Voy., ci-dessous, une longue citation de Solon sur le même sujet.

* Aristote cite dans sa Mélorique, I, 15, 15, ces belles paroles de Sophocle, lorsqu'il établit une distinction entre les lois particulières des cités et les lois communes à tout le genre Immain. Cicéron s>n est aussi particulièrement souvenu, quand il écrivit aa magnifique définition de la loi naturelle. Cf. Histoire des Romains, tome IL p. 270.

* Eisi. des Rom., t. VI, p. 218.

* Ces aventures galantes ne clioquaient personne en un pays où l'on adorait la puissance productive de la nature. Quelques esprits délicats ou sincèrement religieux, comme Pindare, hésitaient à répéter « ces misérables histoires des poètes », où les dieux ne paraissaient pas à leur avantage (Cf. Olymp., IX), et les philosophes les condamneront.

* Au quatrième siècle on croira encore à Némésis, témoin ce père qui se tue pour attirer la vengeance céleste sur les deux Lacédémoniens qui ont outragé et égorgé ses filles. (Plul.. AnuUor, Narrât,, ch. m, p. 945 (Didot).)

juré par le Styx et les divinités infernales, était exclu de l'Olympe pour neuf années'. Le serment, si fortement consacré par la religion, sera aussi le lien, longtemps respecté, de la société civile et politique. Sans doute le culte autorisait des rites scabreux, des représentations par trop naturalistes, et avec les dieux de la Grèce, avec la morale célébrée par les poètes, il était de fâcheux accommodements. Apollon, qui fait tuer Clytemnestre par son fils, recommande à Oreste d'em-

Chule du Sljn *.

ployer le mensonge et la ruse contre les meurtriers d'Agamemnon ; et à cùté d'Achille qui hait le mensonge " autant que les portes de l'enfer' », Homère célèbre, .pour son adresse à (ourner tous les obstacles, Ulysse, le fils de Sisyphe, et, comcne lui, le grand trompeur. Mais il ne faut pas s'arrêter seulement aux détails trop libres des légendes divines. Si les poètes aimaient à les conter, le père de famille

' llésiode, Théog., 795.

' ll'après Slackulberg, La Gréée, eli'.

= Iliade, 1,512.

respectait la chaste Vesta, protectrice de sa maison; Cérès, « la Thesniophore' », n'inspirait que de sérieuses pensées; Junon veillait à la sainteté des mariages que la Vénus Pudique embellissait de sesgnices; Diane commandait aux adolescents la pureté des mœurs'; Minerve donnait la sagesse, et Jupiter apparaissait, à ceux qui le regardaient avec les yeux de Phidias, comme le défenseur des saintes lois de la justice, de la piété filiale el de l'hospitalité, comme le gardien des serments et le vengeur de l'iniquité. En réunissant tous les attributs que lui donnait la croyance populaire, la philosophie, oubliant l'amant d'Alcmène et de Léda, fora de Zeus le Dieu unique, l'Intelligence suprême qui gouverne le monde. Enfin quelque vagues que fussent les craintes el les espérances d'outre-tombe, la certitude que Némésis gardait la porte par où l'on allait chez les morts devait exercer une bienfaisante influence. Il y avait donc assez de morale dans la religion hellénique pour que les honnêtes gens trouvassent en elle de quoi s'aider à marcher droit dans la vie. Malheureusement, ces honnêtes gens sont toujours les moins nombreux.

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