I. — LA LACONIE; SES PREMIERS ROIS
.;^l/ la masse confuse des montagnes de l'Arcadie se détachent les deux chaînes du Taygète et du Parnon, qui se prolongent, vers le sud, jusqu'aux caps Ténare et Malée que fouette souvent la tempête. « Lorsque tu vas tourner le cap Malée, disaient les matelots, oublie ce que tuas laissé à la maison*. » Entre ces montagnes coule TEurotas qui descend en torrent jusqu'au-dessous de Sparte*, là il rencontre une plaine légèrement inclinée où son cours ralenti le mène plus lentement à la mer.
Une vallée, resserrée entre les versants abrupts des montagnes comme entre deux murailles, accidentée de collines nombreuses et brûlée en été par les ardeurs d'un soleil presque tropical que ne tempèrent pas les brises marines, tandis qu'on aperçoit au-dessus de sa tête les pics du Taygète, souvent couverts de neige : voilà le pays de la Creuse Lacédémone^.
* Strabon, VIII, VI, 20. Mézières, Description de la Laconie, dans les Archivée des mmkms, t. m, p. 379.
* Homère ne connaît d'autre nom pour celte ville que celui de Lacédémone. {Iliade, H, 581 ; III, 239, 244, etc.) Sparte était à 20 stades ou à moins d'une lieue au nord d*Amyclées, une des plus célèbres cités du Péloponnèse dans les temps héroïques, la demeure de Tyndare et des Dioscures.
' Ko{X7]v Aax6Sa{[Aova.... Iliad.y U, vers 581. Les chiiTres suivants justifient répithète Iiomé-
Ce pays, par sa nature et son climat, devait rendre les hommes énergiques et durs. 11 n'est pas infertile, mais ne livre ses dons qu'en retour de pénibles travaux: c'est sur les flancs des montagnes qu'il
Cane de la vallée de l'Eurotas.
faut pousser la charrue, car il n*a qu'une seule plaine, délicieuse, il est vrai, celle que baigne l'Eurotas dans son cours inférieur. Du reste, jusqu'au sommet du Taygéle, la vigne croit au milieu de forêts de planque. Le Parnon mesure, sur la fronlière de la Cjnurie, 1958 mètres; à l'est de Laci^démone, IS49; les montagnes du côté de i'Arcadie en ont 1154, le Tnygéle 2567; sur la cAte, les hauteurs sont encore deS35Ters Tyros, de 1138 vers Zarai, de 1S05 au-dessus dn capHaiée, de 939 rers Hélos, de 1503 dans la petite chaîne du Ténare.
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lanes, et produit, sur certains coteaux, des vins célébrés par AIcman et Théognis; en d'autres parties, tout près de la plus riche végétation, on trouve un sol aride et ferrugineux.
Pour un peuple guerrier, les mines de fer de la Laconie étaient une précieuse ressource. Le pays était aussi admirablement disposé pour porter la guerre chez les autres sans la recevoir chez soi, véritable forteresse où l'on ne pouvait entrer qu'au nord-ouest, par la vallée de l'Eurotas, très facile à défendre, et au nord-est par celle de Sellasie, presque impraticable à son extrémité supérieure '. Du côté de la Messénie, il n'existait qu'un sentier étroit et dangereux à travers le Taygètc. Toutes ces routes aboutissaient à un même point, Sparte. — Monnaie de spnrie" Euripide peint en deux vers la La-
conie : « Pays riche en productions, mais difïicile à labourer; enfermé de tous côtés par une barrière d'âpres montagnes; presque inaccessible à l'ennemi. »
Le premier roi qu'on donnait à la Laconie était un autochthonc, Lélex, ce qui vent dire qu'un peuple de ce nom avait laissé là les plus anciens souvenii's. Certains traits de la mythologie locale rattachent ces Lélèges à l'Orient et aux peuples navigateurs de la mer Egée. Ainsi, c'était au cap Ténare que régnait un iils de Neptune, l'ai^onaute Euphémos, si léger à la course, qu'il effleurait de ses pas la cime des vagues; c'était sur les roches de Thalamées qu'étaient nés les Dioscures, ces gémeaux qui, pour guider les marins, allumaient au ciel leurs feux protecteurs avant même que le Soleil eût éteint ses derniers rayons. I.e petit-fils de Lélex, Eurotas, fit creuser une sorte de canal pour conduire à la mer l'eau stagnante de la plaine. N'ayant pas de postérité mâle, Eurotas donna sa fille Sparta et son royaume à Lacédémon, fils lui-même de Taygète et de Jupiter. Telle est la facile imagination des peuples jeunes, que quelques noms leur suffisent pour créer tout une histoire et de longues généalogies. Un des successeurs de ce Lacédémon, Tyndare, fut l'époux de Léda.
' « Le cliemtLi qui conduit de la Laconie dans rArgolHe étail dans t'anliqnilé ce qu'il esi eiicjire aujourd'liui, un dos plus rudes et des plus sauvages de la Grèce. » (Chaleaiibriaiid. Ilin.. p. 87.)
• znAPTll. Tête diadémée de Sparle, à gauche, i^. AA (pour AAKEAAIHONIQN). Efll ElTÏKAËQl. Les Dioscures à cheval, la lance en arrél, galopant à droite, la léte sumiontée d'uiiP étoile. Le lout dans uue couronne de laurier. (Bronze.) Sur les Dioscures, Toy. p. B5.
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la mère des Dioscures, d'Hélène et de Glylemnestre. Hippocoon, son frère, lui ayant ravi le trône, Hercule le lui rendit, à condition qu'il le laisserait à sa mort aux HéracHdes. Mais il oublia sa promesse et donna ses Étals avec sa fille Hélène à l'Atride Ménélas : Hermione, héritière de ce prince, épousa Oreste. Sous leur fils Tisaménos, les Héraciides vinrent réclamer le trône promis à la postérité d'Hercule. La Laconie échut par le sort aux fils d'Aristodémos, Eurysthénès et Froclès. Comme ils étaient jumeaux, on décida qu'ils seraient tous deux rois. La IMhie l'avait ainsi ordonné. Ils fondèrent les deux maisons
royales des Agides et des Ëurj'ponlides, qui régnèrent simultanément à Sparte pendant plus de neuf cents ans. La branche aînée prit le nom du fils d 'Eurysthénès, Agis; la branche cadette, celui du petit-fils de Proclès, Eurypon*.
' D'après le Tour du Uo»(U, WVi, p. 521.
' Suivant une conjecture 'très vraisemblable de Curtj us, qui s'appuie sur un fragment d'Ëpborc, il y aurait eu dans la laconie. après l'invasion dorieime, uik' sorte A'heioipole foriiie par les sîi villes de Sparte, Amyclées, Phariii, jEfrjs, Las el Bœées ou Geronlhrées, qui avaient cliacune son prince ou roi. Ces sii royaumes se seraient peu à peu troUTés réduits à un seul, celui de Sparte : mais deui familles royales auraient survécu. De là cette singularité des deui rois de Lacédénione. (Hérodote, V, 72.) H est certain que cette double royauté, qu'on ne retrouve point parmi les autres Ëtats doriens, a dû provenir de quelque circonstance qui nous échappe. Les Taltliybiades, qui conservèrent héréditairement la charge de hérauts publics. pn'lenriaieMl aussi descendre du héraut d'.4gamemnou (voyez, p. 185, la gravure et la note !i), et Lieu des usages, bien des traditions de l'époque achéemie, c'est-à-dire du temps des Pélopides, furent conservés à Sparte. Ces faits coulirineraient l'opinion de Scbœmanu, qui croit que l'Iteiapole dont parle Ëphore était constituée du temps des Pélo-
Les nouveaux maîtres de la Laconie, au lieu de se disperser dans les campagnes, se concentrèrent en un lieu semé de collines faciles à défendre, à Sparte, afin de se tenir en garde contre toute surprise. Ils avaient d'abord laissé leurs lois aux anciens habitants; sous le règne d'Hurysthénès, les Laconiens jouirent même de l'égalité avec les conquérants. Mais Agis retira cette concession. Les Doriens ou Spartiates eurent seuls des droits politiques ; les Laconiens, devenus leurs sujets, n'eurent que des droits civils. La plupart acceptèrent ce changement de condition ; les habitants d'Hélos, qui te repoussèrent, furent
Uijs-i'cliefs spBrliatcs'.
vaincus et réduits en servitude. Tous ceux qui les imitèrent eurent un pareil sort.
Tel est ie récit ordinaire. On a déjà vu que les Doriens n'occupèrent
ptdes. Il pense aussi que la capilale dorieniie Tut un assemblage de cinq bourgades, Toisines les unes des autres, mais séparées, et dont une portait le nom de Sparte. Enfin il se peut qu'il faille faire descendre la date de l'invasion dorienne du onzième au neuvième siècle.
' Bas-reliefs très-archaïques en marbre bleuâtre, découverts à Magoula, près de Sparte, ri conservés au musée de Sparte. D'après ]es Annali rfe/^ /fMfil.,186t, tav. d'agg. C— Les ligur», lourdes et trapues, rappellent celles des plus anciennes métopes de Sélinonte. Les deux scènes n'ont pas encore reçu d'explication satisfaisante : les uns recoimaissent, dans la première, Ampbiaraos et Ériphjle (Ëriphyle tiendrait a la main le bracelet pour lequel elle trahit son époui. Voy., ci-dessus, p. 161). Les autres y voient Oreste retrouvant et reconnaissant flectie; d'autres Zeus et AIccnène. Dans la seconde scène, les uns voient Alcméon, le fils d'Am]^iaraos, vengeant sur sa mère le meurtre de son père; les autres, Oreste égorgeant sa mère Clytemneslre ; d'autres, Mênélas menai;ant Hélène, après la prise de Troie. Enfin d'autres savants se fondent sur la présence des serpents, sculptés sur chacun des petits cAtés, pourreconnallre dans cette stèle un monument funéraire. Voy. H. Dressel et A. Milcbhdfer, Dit anliken Kunitwerke aut Sparla und Vmgebung, dans les Mittheilungen d, d, archotil. Intlii. in Àlhai, Il (1877), p. 501, n*6.
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d'abord que la haute vallée de l'Eurotas, par où ils étaient venus. Pausanias parle de la longue résistance de plusieurs cités, de Géronthrées, de Pharis et surtout d'Amyclées, l'antique capitale des rois achéens, qui ne fut prise que sous le règne de Téléclès, une génération avant la première olympiade. L'existence de deui rois dans une même cité fait soupçonner ia réunion de deux peuples dans une même ville; ainsi en arriva-t-il à Rome sous Romulus et Tatius. Les Doriens avaient sans doute été contraints de faire cette concession aux Achéens. De là ces deux rois qui conservaient quelques prérogatives de la royauté héroïque, mais qui, contrairement à la tradition, n'étaient point de la même famille, puisqu'ils ne mêlèrent jamais leur sang ni leurs tombeaux. Un jour, à Athènes, on refusait à l'Agide Cléomène l'entrée du temple de Minerve, parce qu'il était de race dorienne : « Non, répondit-il, jesuis Achéen '. »
Les Spartiates n'avaient pas le vif et mobile esprit des hommes de l'ionie. Essentiellement conservateurs, ils gardèrent leur double royauté, même quand elle ne répondit plus à une nécessité politique, c'est-à-dire après la soumission de toute la Laconte. Ils eurent alors le caractère de race dominante et oppressive qui provoqua des haines dont ils ne purent contenir l'explosion que (jomicr péioponnéaien*. par une continuelle vigilance, et ils s'en imposèrent la nécessité en ne s'enfermant point derrière des murailles. Sparte fut une ville ouverte et son peuple resta toujours sous les armes, astreint à une sévère discipline, comme une armée campée en pays ennemi. Les Spartiates formèrent seuls l'État; seuls ils eurent le droit d'assister aux assemblées où se faisaient les lois et d'aspirer aux charges publiques. Au-dessous d'eux étaient leurs sujets ; dans
' Bérodolc, V, 72.
* Staluctte on bronzo. troiiTL-e en Laconie, sur l'emplacemi^nt do l'ancienne TÎIIe de Sélinoole ; d'après les Miltkeilungfn d. d. airhaolog. Intlil. in Athen, 1l[ (187S), Taf. I, n* 3. — Le iniemer, armé d'un casqiie, d'une cuirasse et de jambières, est représenti'- marchanl. Sur ta plinthe est gravée, en caractères de la lin du sixième siècle, l'inscription suivante : KapHif Mat Tor tittkcizm, « Charillos a consacré .i (Apollon) Haléalès. h Cette petite figurine est donc un ex-voto.
les bourgs de la plaine ou dans ceux du Taygète, les Laœniem propriétaires de leurs champs, mais astreints à payer aux rois des redevances: dans les campagnes, les Hilotes, esclaves de la glèbe, condamnés à labourer pour leurs maîtres.
Les deux premiers rois, Eurysthénès et Proclès, vécurent en perpétuelle mésintelligence. Rien n'était plus propre à affaiblir leur pouvoir, mais ce fut cette faiblesse qui le sauva. L'aristocratie dorienne garda celte double royauté, nécessairement inoffensive, comme les patriciens de Rome eurent deux consuls pour n'avoir pas un maître. A l'exemple des deux maisons régnantes, toutes les familles se divisèrent; l'égalité établie après la conquête par un premier partage des terres disparut dans les fortunes comme dans les conditions, et même parmi la race dominante, il y eut des oppresseurs et des opprimés, des riches et des pauvres. De là des secousses qui ébranlèrent l'État et chassèrent du pays quelques-uns des conquérants. Un petit-fils de Tisaménos, Théras, conduisit une colonie dans l'île qui prit son nom; d'autres allèrent se fixer à l'ouest du Péloponnèse, dans la Triphylie. Cependant, malgré ces discordes, Sparte, dans la vigueur de la sève barbare, trouva le moyen de faire des conquêtes; elle attaqua les Cynuriens, qui pillaient tour à tour l'Argolide et la Laconie, et les chassa de leur territoire. Les Argiens ayant voulu s'emparer de ce petit pays, elle se tourna contre eux et les battit. Ce fut l'origine d'une querelle qui dura plusieurs siècles.
Cette situation des conquérants de la Laconie, entourés d'ennemis au milieu de leur conquête et menacés sur leurs frontières par des peuples belliqueux, leur imposait l'obligation de vivre étroitement unis. Des dissensions intestines pouvaient compromettre cette discipline el augmenter le péril extérieur. Lycurgue se donna la tâche de la raffermir, en resserrant les liens qui enchaînaient leg citoyens à l'État.