II. — LYCURGUE ET SES LOIS
Il y a sur Lycurgue comme sur ses lois des incertitudes que la critique moderne n'a pu dissiper; ce qui va suivre tient donc plus de la tradition que de Thistoire; il en est de même pour la plupart des faits antérieurs aux guerres Médiques*.
* Plutarque dit, au commencement de sa vie de Lycurgue : « On ne peut rien dire de cer-
On croit que Lycurgue naquit dans le neuvième siècle*, du roi Eunomos. Son père, en voulant séparer des gens qui se battaient, reçut un coup de couteau dont il mourut. Son frère aîné, Polydectès, eut de même une fin prématurée et Lycurgue fut roi tant qu'on ignora la grossesse de la reine, sa belle-sœur; celle-ci lui offrit de faire périr l'enfant qu'elle portait dans son sein, à condition qu'il l'épouserait. Il trompa ses désirs coupables et sauva le fils de son frère. Les grands, irrités de la sagesse de son administration pendant la minorité du jeune Charilaos, le forcèrent à s'exiler. Il voyagea longtemps pour converser avec les sages et étudier les coutumes des nations étrangères. Dans l'île de Crète, il se fit instruire des lois de Minos par le poète Thalétas qui chantait ses vers sur la lyre, et il l'appela ensuite à Sparte pour qu'il l'aidât à apaiser les esprits. De l'Asie Mineure il n'emporta que les poésies d'Homère ; mais les prêtres égyptiens le comptèrent parmi leurs disciples. Les Spartiates des derniers temps voulaient qu'il fût allé jusque dans l'Inde interroger l'antique sagesse des brahmes, et visiter ces lieux, berceau du jour, d'où il semblait aux anciens que devait sortir toute lumière. C'étaient de bien grands et difficiles voyages pour les hommes de ce temps; Lycurgue ne les a point faits, et les prêtres de l'Egypte ou de l'Inde ne lui ont rien appris.
Le rapport des institutions de Sparte avec celles de la Crète est évident. La division en esclaves, en vaincus de condition libre et en con-
Nonnaie de Gortyne, eu Gréte*.
Lycur^e '.
tain sur lui. Son origine, ses voyages, sa mort, ses lois même et la forme du gouvernement qu*il établit sont rapportés diversement. )>
^ Ératosthène fait Lycurgue contemporain d'un roi d'Élide nommé Iphitos, qui aurait renouvelé l'institution des jeux olympiques attribuée à Hercule et à Pélops, i08 ans avant l'olympiade de Corœbos, laquelle est fixée à Tan 776, ce qui fait fleurir Lycurgue en rannée 884. Selon Thucydide (I, 18), la législation dite de Lycurgue serait « antérieure de quatre cents ans et plus à la fin de la guerre du Péloponnèse ». Cette guerre ayant fini en 404, il faut remonter quelque peu au delà de 804 pour avoir l'établissement de la constitution Spartiate, diaprés Thucydide. Mais cette législation ne fut jamais écrite.... Solilumest ut Lacedœmonii.... ta quxpro legibiu observarent, memoriœ inandarenL (InstiUUes de Justinien, liv. I, tit. 2, § 10.)
* Au droit, Europe sur le taureau : effrayée, elle tient les bras étendus. Sous le taureau est uu dauphin, pour indiquer la mer. — Au revers, tète de lion dans un carré creux. Tout autour, en caractères archaïques, Finscription : FiSpiuvcçTo iraf^* «frappe de Gortyne », du verbe «a^», frapper. (Monnaie d'argent.) Voy. Friedlànder et Sallet, Dos kônigliche MUnzkabinet^ Berlin, 1877, n» 42, p. 59.
' Buste du législateur de Sparte, la tète nue et portant une longue barbe. (Améthyste gravée du Cabinet de France, montée en bague; n* 2039 du Catalogue.)
quérants, le partage de ces derniers en trois tribus, les repas publics, l'influence des vieillards, et un sénat d'anciens se retrouvent dans cette île. Mais ils existaient chez tous les peuples doriens, par suite d'usages communs à la race entière et de nécessités politiques provenant de situations analogues. Lycurgue n'inventa donc point sa législation, pas plus qu'il ne l'importa toute faite des pays étrangers, car les lois qui durent naissent des mœurs, et ce n'est qu'ensuite que les législateurs les rédigent. Il fit revivre et coordonna d'anciennes coutumes, précisa ce qui était vague, compléta ce qui était imparfait, et forma d'éléments épars, mais vivaces, un corps de lois rigoureusement enchaînées.
A son retour, après une absence que l'on fait durer dix-huit ans, Lycurgue trouva la ville pleine de troubles; le peuple sentait lui-même le besoin d'une réforme. Le moment était donc favorable. Afin d'ajouter à l'autorité de son nom celui d'Apollon Delphien, le dieu national des Doriens, il consulta l'oracle sur ses projets. La Pythie le salua du nom d'ami de Jupiter.
Fort de l'appui du dieu, gagné ou complice, il commença par intéresser à ses desseins un parti nombreux et puissant, de sorte qu'il pût compter au besoin sur la force pour faire accepter ses lois. Gharilaos était un de ses plus zélés partisans.
Tous les maux de Sparte provenaient de l'anarchie qu'enfantaient l'extrême richesse des uns et l'extrême pauvreté des autres, mises face à face et se déchirant sous les yeux des vaincus, qui espéraient sans doute profiter de ces discordes pour briser un joug détesté. Le mal dont l'État se mourait étant l'inégalité, Lycurgue prétendit le guérir par l'égalité.
Au lendemain de l'invasion, les Doriens avaient, suivant l'usage, partagé entre eux, par le sort, les terres conquises. Mais l'égalité des lots, xXiSpoç, avait été bien vite troublée ; Lycurgue se proposa de la rétablir en renouvelant cette vieille coutume agraire. Il divisa les terres réservées aux Spartiates en portions égales. Suivant Plutarque, il partagea la Laconie en 39000 parts, dont 30000 pour les Laconiens et 9000 pour les Spartiates; celles-ci beaucoup plus considérables que celles-là et comprenant les meilleures terres du pays, mais à peu près égales entre elles, sinon pour l'étendue, du moins pour la valeur et les revenus^
* Les auteurs diffèrent sur le chiffre des lots. Ces variantes et le silence d'Hérodote, de Thucydide, de Xénophon, de Platon et d'Aristote ont fait penser à MM. Lachmann, Kortum, Kopstadt et Grote que ce partage n*a jamais eu lieu; le dernier n'attribue même à Lycurgue
Les personnes formaient trois classes : Spartiates^ Provinciaux ou Périèques^ Hilotes. Les Spartiates, le peuple souverain, étaient les descendants des conquérants doriens; ils vivaient réunis à Sparte^ et s'appelaient les égaux, ol Siloioi. Les Provinciaux ou Périèqucs étaient les anciens Achéens qui n'avaient pas fui avec Tisaménos vers rÉgialée, les étrangers qui avaient accompagné les conquérants, même des Doriens qu'une cause ou une autre, l'impossibilité, par exemple, de donner ce que chacun devait fournir pour les repas publics, avait fait tomber du rang des citoyens.
Le Spartiate et l'Hilote ne peuvent être séparés; ils se complètent l'un l'autre.
Les Laconiens ou Provinciaux qu'on nommait les Périèques, ce ceux qui habitent autour de la cité sans y être compris, » cultivaient les flancs des montagnes et les bords de la mer. Ils occupaient les <c cent villes de la Laconie », misérables hameaux, pour la iplupart représentés, à Sparte, par une hécatombe annuelle. Ils n'avaient point de droits politiques, étaient soumis pour l'administration de leurs communes à la surveillance des Spartiates, devaient un tribut, la moitié, probablement, du produit de leurs terres*, et le service militaire; 10 000 combattront à Platée, à côté des 5000 Spartiates, et Léonidas en aura 700 aux Thermopyles. Les éphores, et sans doute avant eux les rois, avaient ie droit de les faire exécuter sans jugement^ Leur situation était
que des lois concernant Téducation des enfants et les repas publics, n Lykurgu»^ dit-il, m the traîner of a miliiary brotherhood^ more than ihe {ramer of a political constitution. » (T. II, p. 525.) i*accorde que Lycurgue n*a pu partager toutes les terres de la Laconie, puisque cette contrée n*était pas de son temps conquise tout entière ; mais la constitution de Sparte et les idées qu*on s*en formait dans Tantiquité reposant sur Tégalité des biens, je ne doute pas que cette égalité n*ait été un certain jour établie par un partage des terres. G*est Topinion soutenue dans la plupart des écrits où cette question se rencontre, ceux d*Hermann, de Tittmann, de Wachsmuth, de Manso, d*0. M ûller, de Schœmann, de Thirlwall et de Curtius. L*amour de Targent, un des traits du caractère Spartiate qu'Aristote met en relief, prouverait au besoin que ce grand désir d'avoir de la richesse mobilière provenait de la difficulté d*avoir une richesse immobilière, à laquelle pourtant beaucoup d*hommes, à Sparte, finirent par arriver. De quelle manière, puisque ces lots sont généralement regardés comme ayant été inaliénables et indivisibles? Avant la guerre du Péloponnèse, par l'extinction d'un grand nombre de maisons primitives; depuis cette guerre, par la loi de l'éphore Ëpitadéos, qui autorisait le père à disposer de son bien comme il l'entendait. Aristote (Polit,, II, 7) dit que vendre ou acheter un lot de terre, c'était blesser profondément le sentiment public, mais qu'il y avait la plus grande liberté pour les legs et les donations. Cette liberté suffisait pour amener la concentration des biens en un petit nombre de mains.
■ Cest la redevance que les Messéniens vaincus durent payer. (Tyrtée, ap. Pausanias, IV,' U. 3.)
* Udoit y avoir quelque exagération dans le tableau qu'Isocrate (Panathén., 178) trace de la condition des Périèques.
506 DE L'INVASION DORIKNNE AUX GUEHRES MÉDIQUES (H04-490).
ccpeiïdant adoucie par certains avantages : s'ils n'avaient pas les droits des Spartiates, ils n'étaient pas condamnés à leurs mœurs auslères, l'industrie et le commerce, dédaignés par les conquérants, leur appartenaient; c'était peu de chose, car tout luxe était interdit aux Spartiates, mais ils trouvaient une ressource dans la magnificence que l'État déployait pour ses temples et ses ~ solennités. Même au dehors, on recher-
chait certains produits de leur industrie. Brasidas montra dans ses expéditions loin du Péloponnèse quels services Hs pouvaient rendre; quand Sparte eut des flottes, ils en formèrent les équipages. Ces ser^'ices et ta richesse qui ne leur était pas interdite permirent à quelques-uns d'entre eux de s'élever aux dignités. On prétend que Lysandre, Callicratidas et Gylippos étaient de cette classe; il est certain que plusieurs des vainqueurs d'Olympie et quelques artistes en faisaient partie. Avant la guerre du Péloponnèse toute trace physique d'une /* différence originelle entre les Périèques ' et les Spartiates s'était effacée. Tous parlaient dorien, quoique les lignes de démarcation politique fussent sévèrement ^ "" ' maintenues.
11 ne faut pas chercher h Lacédémone la politique qui fut une des causes actives de la fortune de Rome : la facile concession du droit de cité. Tout l'esprit de sa constitution y était contraire. Hérodote assure que deux hommes seulement obtinrent ce titre : le devin Tisaménos et son frère Hégias. Tisaménos, à qui l'oracle de Delphes avait promis de grands succès, se trouvait dans l'armée des Grecs à Platée. I^s Spartiates, très superstitieux surtout à l'égard de leur dieu national, Apollon, voulurent que cet
< Statuelte en brome du Cabinet de Franee [Catalogue, n'3940). Elle a élé découverle à Do logne : les caractères de l'inscriplion, Kof ia£3i}pa( KlaiXaituiK, sonl ceui de Coriiithe, de Ki^re et de leurs colonies. Celte figurine est connue sous le nom d'Apollon, mais l'inscription prouie qu'elle esl un ex-volo i EscuUpe, et qu'elle a été consacrée par un certain Kaphisodoros : KwpioiScpi: Air/Xan^^ci. Cf. Ra'bl, Intcriplionn Grxcx antiquittîmte, n* 54!l, p. 158. Lelronoe
homme prédestiné devint un des leurs, pour partager avec lui sa fortune. Le devin n'y consentit qu'à la condition que son frère fut fait aussi citoyen de Sparte*. Toute aristocratie fermée est destinée à périr; attendons-nous donc à voir Sparte tomber faute d'hommes, èhyavipla^ dit Polvbe.
On a vu l'origine des Hilotes. Ils étaient en plus grand nombre que les esclaves d'aucune autre cité grecque, et ils représentaient l'esclavage dans sa forme la plus complète*. Cette servitude est double; THilote a deux maîtres : le Spartiate, dont il cultive la terre, et l'État; il appartient à tous et à un seul. Sa volonté et sa vie sont dans les mains de Sparte, qui de l'une et de l'autre fait ce qui lui plait. Mais