‹ Histoire des Grecs depuis les temps les plus reculés jusqu'à la réduction de la Grèce en province romaineChapitre 33 sur 78 · Scène de culture · texte numérisé non relu

Scène de culture

une limite est imposée à la puissance du maître; il ne peut ni tuer ni vendre hors du pays ses Hilotes, qui restent attachés à la terre comme le seront les serfs du moyen âge; cette position fixe est même pour eux la source d'un certain bien-être. Comme le Spartiate a un régime de vie simple et invariable, il se borne à exiger des Hilotes qui cultivent sa terre une redevance en nature toujours la même, suffisante pour le nourrir lui et les siens: au delà, il ne demande rien, et ce qui reste des produits demeure à l'esclave, qui peut s'en former un pécule et se rendre plus douces les conditions matérielles de la vie.

a démontré qu'une statue d*un dieu était très souvent oiTerte à un autre dieu. Cf. S. Reinach, Êpigr. grecque, p. 381.

* Hérodote, IX, 33. Cependant il nomme un troisième étranger fait Spartiate, Clytiadès d*Élis. (Ibid.) Âristote, je crois, parle de nombreux citoyens faits par les premiers rois. Les étrangers étaient autorisés à assister aux fêtes de Sparte : Lichas tenait pour eux table ouverte. (Xénopbon, Mentor., I, 2, ad fin.)

* Tai donné, à la page 22,1e chiffre des Hilotes d*après Clinton ; Schœmannle porte beaucoup plus haut, jusqu*â 224 000 ; mais il y a toujours beaucoup d'incertitude pour les chiffres fournis par les anciens ou établis d'après leurs données. Disons seulement que le nombre des Uiioles était très supérieur à celui des Spartiates. On a fait venir le mot Hilotes de la ville d'Hélos; d'autres de ETXursc, les prisonniers. La ville d'Hélos ne fut prise qu'après Lycurgue.

' Peinture de vase, d'après une coupe de la collection Campana, au Louvre. — Au centre un laboureur pousse la charrue traînée par deux bœufs. Derrière lui deux hommes sont occupés à briser les mottes avec des boyaux. (Il semble que le peintre a oublié de dessiner le hoyau du second). Vient ensuite un surveillant. A droite, derrière le mulet, on voit un semeur, sa corbeille passée au bras droit : vers lui s'avance h grands pas un homme également nu.

308 DE LliNVASION DORIENNE AUX GUERRES MÉDIQUES (1104490).

L'espoir de la liberté ne lui est pas non plus à jamais interdit : il peut s'y élever par raffranchissement et mériter laffranchisseraent par des services à l'intérieur ou par son courage dans la guerre, car l'État l'emploie à ses travaux et souvent l'appelle à l'honneur de combattre pour la commune patrie. Les Hilotes affranchis formaient la classe des Néodamodes.

Cette position n'aurait pas été intolérable, et le mot d'Hilote ne serait pas devenu l'expression de tout ce qu'il y a de plus affreux dans l'esclavage, si leur condition eût été simplement telle que nous venons de la décrire. Mais cette classe active, industrieuse, nombreuse surtout, tenait les Spartiates en de continuelles alarmes. Il est dangereux à l'esclave de faire peur à son maître. Sparte eut contre les siens un code plus atroce que notre code noir. D'abord elle les dégrada ; un vêlement, qu'ils ne pouvaient quitter, servaità les reconnaître ; défense leur était faite de chanter les hymnes guerriers des Spartiates ; et pour se faire un jeu de leurs vices, ou y trouver une leçon que ceux-ci estimaient bonne à donner aux enfants, ils forçaient des Hilotes à s'enivrer. De plus, chose horrible! Sparte affaiblissait cette classe redoutée en lui tirant du sang. Chaque année, à en croire certains récits, on lâchait sur les Hilotes les jeunes Spartiates armés de poignards pour leur faire la main et les habituer au sang. Tous les malheureux qui, passé une certaine heure, étaient trouvés sur les routes, tombaient

égorgés; cette chasse aux hommes avait un nom officiel, elle s'appelait la cryptie. Quelquefois, au lieu de se faire en détail, l'exécution se faisait en masse. Thucydide . ^ ^ . . raconte qu'à une certaine époque, « Sparte

Monnaie de Sparte*. ^ r -i ' r ^

ayant quelques raisons de redouter une insurrection des Hilotes, invita par déclaration publique tous ceux qui, par leurs services passés, croyaient avoir mérité d'être affranchis, à venir réclamer la récompense à laquelle ils avaient droit. Les plus braves et les plus ambitieux de liberté se présentèrent; sur le nombre total, deux mille furent choisis comme les plus dignes; dans leur joie, ils se réunirent, la tête couronnée de fleurs, autour des temples, afin, de remercier les dieux. Peu de temps après, les Lacédémoniens les firent disparaître. On ne sut point quel avait été leur sort, mais on ne les

' Tète laurée et barbue d*Hercule, à droite. ^. Amphore debout entre les bonnets des Dioscures surmontés de deux étoiles; dessous AA(K£AA1M0NIÛN). Le tout dans une couronne de laurier. (Drachme.)

SPARTE ET LÏCURGUE. 509

revit jamais. » Ce fait, rapporté sans aucune hésitation par un historien qui n'est point hostile aux Spartiates, force de croire qu'il n'y a pas trop d'exagération dans ce que les anciens nous disent de la eryptie- Un habile critique' ne voit dans cette étrange institution qu'une loi de couvre-feu comme il en a été tant de fois rendu, une mesure de police contre les vagabondages et les réunions nocturnes; ici, seulement, avec une pénalité atroce. L'explication est bonne ; Sparte, en effet, ainsi qu'une place forte assiégée, avait besoin pour se défendre de plus dures rigueurs que n'en ont jamais établi les lois militaires. Âristote, que l'on n'accusera pas de tendresse pour les esclaves, disait : « Les traitements barbares infligés aux Hilotes en font autant d'ennemis et de conspirateurs'; » aussi conspiraient-ils sans cesse. On les verra profiler de tous les périls de Lacédémone*.

Le Spartiate n'est pas complet sans l'Hilote. 11 combat, s'exerce ou délibère; mais dès qu'il a quitté le camp, le plataniste ou le conseil, son labeur est fini et il a tout le loisir qu'Aristote exigeait pour ie citoven parfait. Afin de le mieux garder toujours prêt à son service, la cité lui interdit, même alors qu'elle ne lui demande rien, toute occupation domestique; il faut donc que l'Hilote travaille pour lui et le nourrisse, en lui donnant la moitié du produit de ses terres. Supprimez l'Hilote, et il n'y a plus de Spartiates, car les lois de Lycurgue tomberont dès que la hache et la bêche remplaceront la lance dans la main de ses Doriens, dès qu'ils oublieront la guerre pour l'agriculture et le commerce. Le labeur des uns est la conséquence du loisir des autres. Voilà comment cet esclavage resta jusqu'au"demier jour la condition nécessaire de l'existence même de Sparte; il s'aggrava à mesure que Sparte fléchissant devint plus soupçonneuse.

Mais le Spartiate ne garde lui-même son titre et son rang qu'à deux conditions : il faut qu'il se soumetle à la sévère discipline de Lycurgue et qu'il fournisse ce que la loi exige de lui pour les repas publics. '"''^If" deSpiner'" S'il ne remplit pas ses obligations, il est destitué de ses droits. Tout Spartiate a une part assurée dans le gouvernement,

' M. Wallon, Rechercltei fur ta cryplif.

' Pol., 11. 7.

' Les mots Sparliaie* el Lacédimonietu onl i,\.è, souvent confondus. Le premier désignait philât In classe dominante; le second, les maîtres de la Laconie et les Périèques; cependant il arrivait aussi qu'on donnât te nom de Lacédémoniens aux seuls Spartiates.

* AlTKOproC. Tête barbue de Lycurgue il droite. ^. Massue formant la liampe d'un caducée;

comme roi, comme sénateur, ou comme simple citoyen. En effet le gouvernement de Sparte est démocratique, c'est-à-dire que les Spartiates, considérés seuls, forment une société d'égaux; mais si vous considérez tout l'empire de Sparte, c'est une aristocratie qui loume même à l'oligarchie, tant il y a disproportion entre la masse des habitants du pays et le nombre, relativement fort petit, de ceux qui gouvernent*.

J'ai dit que tous les Spartiates étaient égaux. Lycurgue voulut encore

qu'ils fussent étroitement unis par une sorte de fraternité d'armes. Il les divisa ou plutôt conserva la division en trois tribus sœurs: Hylléens, Dymanes, Pamphyliens, qui ne se . , ^ , distinguaient entre elles que par l'unique

Monnaie de Sparte*. *^ j

privilège qu'avait la première de posséder les familles royales. Chaque tribu fut partagée en 10 sections appelées obées, subdivisées chacune en 30 triacadet, en tout 30 obées et 900 triacades. Chaque triacade comprenait 10 familles; on trouve ainsi le nombre de 9000, qui était celui des lots de terre destinés aux Spartiates et des citoyens en état de porter les armes.

Chaque mois, à la nouvelle lune, se réunissait l'assemblée publique : un Héraclide n'y avait pas plus d'influence légale que le dernier des citoyens. Cette assemblée votait sans délibérer, par oui ou par v/on^ sur les propositions qui lui étaient présentées par les magistrats. Ce n'est que plus tard que s'introduisit l'usage de la discussion et des amendements : encore fallut-il que l'orateur obtînt des magistrats l'autorisation de parler. Plus tard aussi il y eut la petite et la grande assemblée; la première se réunissait pour nommer les magistrats et les prêtres, la seconde pour régler les grandes questions, comme la paix et la guerre, les changements à la constitution, la succession au trône vacant.

dans le champ, A\(KEAAIMOMQN) et deux monogrammes de noms de magistrats. Le tout dans une couronne de laurier. (Monnaie de bronze.)

* M. Wallon {Histoire de Vesclavagey etc., t. I, chap. ni, p. i08) pense qu'au temps de la bataille de Platée il y avait environ 8000 Spartiates, ou, avec les femmes et les enfants. 51 400 personnes, 120000 Périèques et 220000 Hilotes. Ce qui donne une population si^tte dix fois plus nombreuse que la classe dominante. Les chiffres de Clinton (voy. ci-dessus, p. \k) difiorent beaucoup de ceux-là, sans être plus certains. L'énorme disproportion qui existait entre les deux classes n'en est pas moins hors de doute.

* Têtes accolées des Dioscures, à droite, surmontées de deux étoiles. ^. Deux amphores debout; au-dessus, les leUres II, initiales d'un nom de magistrat. Le tout dans une couronne de laurier. (Bronze.)

Au-dessus de cette assemblée fut placé un sénat dans la véritable acception Ju mot, ytpoxjaia. Il était d'institution démocratique, puisqu'on ne demandait à ses membres ni condition de naissance ni condition de fortune; il avait cependant quelque chose d'aristocratique : on exigeait un cens d'années : il fallait, pour y entrer, avoir 60 ans. A cause de cette condition qui n'y laissait accès qu'aux vieillards, ce sénat eut un esprit particulier qui se retrouve dans la politique habituelle de Sparte où domine la lenteur, la circonspection, une prudence souvent excessive et une égale méfiance à l'égard des hommes et de la fortune.

Le sénat se composait de 30 membres pris dans les. 30 obées. De ce nombre étaient les rois qui représentaient chacun leur obée et n'avaient du reste d'autre privilège que celui d'une voix prépondérante accordée au roi Agide. Le sénat délibérait sur les propositions à présenter à l'assemblée, jugeait au criminel et exerçait une partie des fonctions censoriales qui furent ensuite envahies par les éphores. Ses membres étaient élus d'une singulière façon : on faisait défiler tour à tour les candidats devant le peuple, qui saluait chacun d'eux par des acclamations plus ou moins fortes. Des vieillards, enfermés dans une chambre voisine, d'où ils ne pouvaient rien voir, notaient ceux qui avaient obtenu les plus fortes acclamations, et ceux-là étaient déclarés sénateurs. Nommés à vie, ils étaient inamovibles et irresponsables, ce qui contribuait à leur donner un caractère aristocratique, rien n'étant plus contraire à la démocratie qu'une fonction politique conférée en viager, et qu'une assemblée dont les membres ne rentrent pas, au bout d'un certain temps, dans la foule.

I^s deux rois, qui ne devaient avoir aucune infirmité corporelle, furent maintenus. On vient de voir dans quelles étroites limites se renfermait leur influence, soit au sénat, soit à l'assemblée : c'était à peu près celle qu'avaient eue les rois de l'âge héroïque; en gardant ce caractère, la royauté se sauva à Sparte, alors qu'elle succombait partout ailleurs. Soumis au même régime et aux mômes costumes que les simples citoyens, ils ne se distinguent de ceux-ci que par des prérogatives dont quelques-unes rappellent la royauté des anciens jours. Ils commandent l'armée, où une garde de cent hommes les suit, et, hors de la Laconie, ils exercent un pouvoir à peu près absolu*; ce qui les rend très par-

* Là aussi ce pouvoir fut plus tard limité par des éphores, qui envoyèrent deux dé leurs collègues à Farmée, et en 418 par un conseil de dix Spartiates, qui fut placé à côté du roi dans toute expédition.

312 DE LINVASION DOUIENNE AUX GUERRES MÉDIQUES (H04-490).

tisans de toute guerre, puisqu'ils sont affranchis au camp des entraves qui les gênent dans la cité. Si leurs prérogatives publiques sont faibles, le peuple respecte profondément en eux les descendants d'Hercule, et attache une idée religieuse au maintien de leur maison et de leur titre. Sparte croyait pouvoir compter sur l'appui des dieux tant qu'elle aurait des Héraclides à sa tête. Aussi ont-ils la garde des oracles et sont-ils, avec les officiers pythiens attachés à leur personne, les intermédiaires entre la cité et le temple de Delphes. Le premier et le septième jour de chaque mois l'État leur donne une victime; car, prêtres de Jupiter, ils lui sacrifient, dans les cérémonies publiques, au nom de tous- les citoyens ; mais ils doivent offrir ce sacrifice dès la pointe du jour, « afin d'être les premiers à obtenir la bienveillance du dieu », qui lui semblait devoir céder, comme un roi débonnaire, aux instances du plus empressé des solliciteurs. A chaque portée de truie, il leur appartient un porc, afin qu'ils ne manquent pas d'offrandes lorsqu'il faut consulter la volonté des dieux, ce qu'on fait à Lacédémone plus fréquemment qu'ailleurs*: et, aux repas, ils ont double portion, par honneur et pour qu'ils puissent envoyer de leur table à ceux qu'ils voudraient distinguer, mais aussi pour que, mangeant davantage, ils soient dans le combat les plus forts'. On se tient debout en présence du roi, excepté les éphores, qui demeurent assis, et à tout sacrifice public fait par un citoyen, ils ont la place la plus honorable. Chaque mois ils renouvellent le serment d'être fidèles aux lois de la république. Leur mort amène un deuil public de dix jours; leur avènement, des fêtes et une remise de toutes dettes pour les débiteurs de l'État.

Ces prérogatives sont des honneurs, non du pouvoir; on a même pris soin qu'ils n'aient pas la tentation d'y rien changer. Les rois de l'âge héroïque se cantonnaient dans une forteresse d'où ils bravaient au besoin les ressentiments populaires; ceux de Sparte habitèrent en des maisons tout ouvertes comme celles des particuliers. Aussi Hérodote ne trouve point que Sparte ait un gouvernement monarchique, et Aristote n'y voit qu'une aristocratie ^

* Les devins étaient fort en crédit à Sparte; rien ne se faisait sans eux. Ds suivaient les années, et TÉtat avait deux devins officiels. (Thucydide, V, 54, 55; VI, 69.) En campagne, les rois emportaient Timage des deux Tyndarides, patrons de Lacédémone. (Hérodote, V, 75.)

* Les Romains eurent aussi leurs duplkaires. Voyez HisL des Rom.^ t. V, p. 146. Cet usage se trouve dans Homère, IliadCj VU, 321 ; VUI, 162, et Platon l'introduira dans sa République, liv. V, p. 96, éd. Didot : (( Ce sera, dit-il, pour les guerriers une distinction et un moyen d'augmenter leur force.

' Hérodote, V, 92; Aristote, PoL, V, 12.

Je ne dis rien ici des éphores qu'on retrouve chez d'autres peuples doriens, et dont les attributions, fort obscures et restreintes sans doute dans l'origine à la surveillance des marchés, devaient s'accroître con-p sidérabicment jusqu'à « forcer les rois, dit Polybe, à les respecter comme leurs pères ». Ils étaient au nombre de cinq et annuellement élus, d'une manière bizarre, qui permettait au dernier des citoyens d'arriver à ce poste. Leur création est placée par Aristote un siècle

Acropole de Sparte '.

après Lycurgue, sous les rois Théopompos et Polydoros. Il en sera parlé plus taM'.

Jusqu'à présent on n'a rien vu qui appartienne exclusivement à Lvcui^ue ou à Sparte. Les intentions du législateur paraissent mieux dans les institutions relatives à la vie privée. Le principe qui les domine est celui de toute l'antiquité : le citoyen nait et vit pour l'État ; son temps, ses forces, ses facultés lui sont dus. Mais nulle part ce principe ne fut pratiqué avec autant de rigueur qu'à Sparte. Lycurgue y ramena sévèrement toutes les vieilles coutumes qui pouvaient s'y prêter et toutes tes innovations qu'il introduisit. « Il dénatura l'homme, dit Rousseau, pour renforcer en lui le citoyen. »

Il avait fait une répartition égale des terres, mais ne conféra pas aux Spartiates tous les droits que donne la propriété. On pourrait dire

■ li'uprés Slackelbcrg, La Crier, elc. — A droite sont les liauleurs de Sparte, & gauchi* le Taj'gèle et les ruines de )si ville Tranque de Uislra. '- Pol., V, 2.

314 DE L'INVASION DOllIENNE ALX GUERRES MÉDIQUES (H04-490).

qu'il n'existait réellement pas de propriétaires à Sparte, car ce qui constitue par essence la propriété, c'est le droit de disposer de son bien, et le Spartiate n'a pas cette liberté. Comme chez les Hébreux, les lots de terre sont incommu tables. La loi juive permettait d'aliéner le lot, sauf à rétablir les choses dans le premier état, quand venait le jubilé. A Lacédémone, toute aliénation de patrimoine fut défendue; un Spartiate n'avait le droit ni de vendre ni d'acheter de la terre. Le père ne pouvait même diviser son héritage. Ce n'est qu'au quatrième siècle* qu'il lui fut permis d'en disposer par testament : il fallait qu'il laissât son ïf.Afipoçy OU lot primitif, à son fils aîné, son héritier nécessaire, et, à défaut de mâle, à sa fille aînée. C'était ce que nos lois modernes appellent un majorât ou une terre substituée.

Ainsi, la liberté du citoyen, comme propriétaire, est considérablement atteinte, mais l'immobilité est assurée à l'état des terres.

Elle l'est aussi à l'état de la population, par certaines mesures qui doivent maintenir au môme niveau le nombre des citoyens. La grande préoccupation des législateurs et des politiques de l'antiquité est de conserver la cité dans son cadre, sans lui permettre jamais de rester en deçà ou de s'étendre au delà. A l'excès de citoyens, Lycurgue remédie par l'exposition des enfants faibles ou mal conformés. Mais, chez un petit peuple guerrier, où tout citoyen est soldat et sert, les combats suffisent, et de reste, pour limiter la population, et l'on doit bien plutôt songer à l'empêcher de s'épuiser : le législateur y pourvoit par les peines portées contre le célibat, et par l'espèce de déshonneur qui atteint les citoyens sans enfants. Un jour Dercyllidas, général de grande réputation, se présente à une assemblée : un jeune Lacédémonien ne se lève point à son approche, comme c'était l'usage: le vieux guerrier s'en étonne. « Tu n'as point d'enfants, dit le jeune homme, qui puissent un jour me rendre le même honneur. » Personne ne le blâma. Plus tard, le gouvernement accorda des récompenses aux citoyens qui avaient le plus d'enfants, et il favorisa les adoptions et les mariages entre les riches héritières et les citoyens pauvres. Les rois qui devaient sanctionner toutes les adoptions et qui disposaient de la main des orphelines, quand le père n'avait pas fait connaître sa volonté, purent aussi, pendant quelque temps, sauver de l'indigence un citoyen utile et empêcher l'accumulation des richesses dans les mêmes mains.

* Voy. dans Plutarqiic, Agis, 6^ la loi de réphore Ëpitadéos et ci-dessus, p. TtOA, n. 1.

Tout citoyen doit donc à la patrie des enfants. Celui dont Tunioii est stérile peut prêter sa femme et remplir ainsi l'obligation de donner à la patrie de futurs soldats, c'est si bien une dette que les enfants appartiennent plus à la cité qu'au père. En sortant du sein de sa mère, le jeune Spartiate tombe dans les mains de l'État; le père doit l'aller exposer dans la Lesché, lieu de réunion des vieillards. En vain il voudrait sauver son fils : si les vieillards le trouvent faible ou mal constitué, il est précipité du sommet du Taygète, et le pauvre petit est puni de mort au premier jour de sa vie parce qu'il ne promet pas un assez robuste guerrier. Cruel et monstrueux usage que des philosophes et des politiques, à commencer par Platon et Aristote, acceptaient comme une nécessité!

Après cette terrible inspection sur ceux qui doivent être ses membres, rËtat rend le fils à sa mère et le lui laisse jusqu'à sept ans; à cet âge, il le reprend pour ne plus le lâcher, et la vie de l'enfant n'est depuis ce moment qu'un long apprentissage de la patience, de la sobriété, même de la douleur. 11 est aussitôt classé dans les bandes que des instituteurs, choisis parmi les jeunes hommes les plus braves, dirigent sous la surveillance d'un magistrat appelé pédonome. On les exerce à la palestre, à la course, au maniement des armes, à tout ce qui peut donner à leur corps force et agilité; à leur âme, courage et patience. « Vous trouverez difficilement, dit Xénophon, des hommes mieux constitués et plus souples de corps que les Spartiates : ils exercent avec un même soin et le cou, et les mains, et les jambes. Point de chaussures; même vêtement été comme hiver; pour lit, des roseaux coupés par eux-mêmes dans l'Eurotas : peu de nourriture, afin de les forcer à dérober par ruse et adresse de quoi satisfaire leur appétit. » 11 est étrange de voir ainsi enseigner le vol ; mai», à cause de la communauté qui unit les Spartiates, ce n'est point un vol véritable. Celui qui se laisse prendre est châtié, non comme coupable, mais comine maladroit. A la guerre, ils se souviendront, pour dépister l'ennemi, des ruses qu'enfants ils auront pratiquées pour trouver leur nourriture. Dn d'eux avait volé un jeune renard ; voyant venir quelqu'un, il le cacha sous sa robe, et aima mieux se laisser ronger le ventre et les entrailles, sans pousser un seul cri, que de se trahir. Pour les endurcir à la souffrance, on les soumettait à de rudes épreuves, comme font encore les Indiens du nouveau monde ; ils étaient battus de verges devant l'autel de Diane, et c'était à qui supporterait le mieux la douleur et mériterait le litre de « vainqueur de l'autel », ^(^i^vUnç : on en vit expirer sous

les coups, sans qu'un gémissement eût décelé leurs souffrances'. A ces exercices il s'en mêlait d'une autre sorte : on leur apprenait à jouer de

Exercices des Ephèbes*.

la llûle et de la lyre, à chanter des hymnes sacrés ou des poésies guer-

■ Du reste, c'était moins un moyen pédagogique qu'une coutume religieuse qui, selon Pausanlas (Il[, 16, 10), avait été substituée par Lycui^ie A celle des sncrillces humains faits à Arlémis : « De celte manière, l'autel de In déesse était encore arrosé de sang. * A Aléa, en Arcadie, dans le temple de Bacchus, les femmes étaient fouettées durant la cérémonie.

* ['eintuiv de vase, d'après Gerhard, Atufii. Yaifnb., Taf. GCLXXi, let S. — I. Deux éphèbes combattent i coups de poing; le maître, à droite, s'efforee de les séparer avec sa longue baguette. Derriéro, accourt un épliébe, ses haltères i la main. A gauche, un autre, ramassa une langue corde, sans doute pour l'attacher au javelot qu'il va s'exercer A lancer. — 11. Deiu éphèbes luttent h main plaie, sous la surveillance d'un juge ; à gauche est suspendu un sac. Derrière le juge, un éptièbe, son vétetnent noué autour des reins, tient une pioclie en main : peut-être va-t-il marquer sur ie sol l'endroit où se placera l'un de ses camarades pour lancer le javelot : notre dessin ne reproduit pas ce cinquième personnage, qui est semblable à la dernière figure de gnnclic sur l'autre face de h coupe.

riéres. Homère, Tyrtée et toute poésie virile qui élève et fortifie l'âme étaient fort en honneur; mais les vers d'Alcée, qui avait tionteusement chanté sa fuite et son bouclier laissé à l'ennemi, étaient proscrits.

Après le dévouement à la patrie, la vertu qu'on leur enseignait le plus était le respect de la vieillesse^ : rien n'élait plus nécessaire dans une cité où presque tous les magistrats étaient des vieillards, et où la loi, qui ne fui pas écrite, devait s'exprimer par la bouche des anciens. Il leur semblait obéir aux dieux en honorant ceux que la Divinité avait jugés dignes d'une longue vie. Un jour, au théâtre d'Athènes, un vieillard cherchait une place parmi la foule et parcourait les bancs, repoussé desuns, raillédesautres; des députés lacédémoniens l'aperçurent, et, se levant de leurs sièges, lui firent signe de venir prendre place au milieu d'eux; on applaudit : « Je vois bien, dit le vieillard, que les Athéniens savent ce qui est beau; mais les Lacédémoniens seuls le pratiquent. »

A vingt ans, te jeune homme était admis dans l'armée et faisait le ser- jeyne ûUc d'ÈUde. ncioneusei la course', vice soit à l'intérieur, soit au dehors.

A trente, il devenait époux et exerçait ses droits de citoyen, mais en restant soumis à toute la sévérité de la discipline Spartiate. A soixante, sa carrière militaire était finie, il s'occupait alors de l'administration des affaires publiques et de l'éducation des enfants.

■ Slalue en marbre du Yaticati {Mai. Pio CI.), d'apK's un moulage. — Aux jeux llérée ns, qu« les Temmes célébraient dans l'Ëlide en l'honneur d'IIéra, les jeunes filles, divisées en Irois bandes, selon leur dge, se disputaient le prix de la course. Pausanias, qui nous l'apprend (V, 16, i), décrit leur costume: « Voici, dit-il, comment elles sont vMues pour la courte : leurs clieicux sont êpars, leur tunique ne vient qu'un peu au-dessus du genou, et elles ont le sein et l'épaule droite découverts... Le prix de la victoire est une couronne d'olivier. » Celte description convient de tout point à la statue du Vatican : nous voyons en outre que la luDique était serrée sous les seins par un large iltopkium. La palme sculptée sur le tronc qui sert ï soutenir la figure est l'emblème de la victoire.

320 DK L"INVASIO,\ DORIENNE AUX GLERRES MÉDIQL'ES (tiOt-490). L'éducation des Lacédémoniennes était à peine moins dure. Au lieu de les condamner à l'existence sédentaire au fond d'un g\nécée, Lycurgue remit aux femmes esclaves !e soin de filer la laine et de préparer les vêtements' ; quant aux jeunes Spartiates, il voulut qu'elles se missent en état de donner un jour de robustes enfants à la patrie.

II établit pour elles, comme pour les hommes, des exercices du corps, des courses, des luttes, qui les rendaient saines et fortes. Les Phainomérides s'y livraient sous les yeux des citoyens, presque sans

< XénophoD, an contraire, dniis sa République de Lacédémone, l,opposHré<li]calion doniiéi'. de son temps, aux jeunes filles de Sparte à celle qu'elles recevaient dans les au Ires cités dclu firèce : « Elles mangei)! du pain en très petite quantité et Tort peu de mets assaisonnés; ne boivent point de vin et sont assujetties à des travaux sédentaires pour filer la laine el conferlionner tes vêtements, h

* Fragment d'un bas-relief en marbre découvert en Liconie, d'après les Millhnl. d. d. archdologitcken Initii. in Alhfn. VIII (1883), Taf. XVI. Le sujet est le mâme que sur le bRS-relief de Chrysapha, donné ci-dessus, p. 257 ; c'est encore une offrande au mort liéroisé, qui lient h la main le canthare où la jeune fille vprse une liltation. Hais l'œuvre marque im progrés 1res sensible, et la ligure entière est d'une griice peu commune auï bas-reliefs Spartiates.

autre voile que leur vertu*, jusqu'à la vingtième année, âge habituel du mariage. Alors commençaient les soins domestiques qui leur laissaient une grande liberté, sans que les mœurs en souffrissent, parce qu'elles vivaient sous les yeux de tous et qu'elles ne cherchaient point à amollir raustérité farouche de la cité. Cette éducation, qui élevait leurs sentiments et leur courage, leur assura longtemps une influence enviée par les autres femmes de la Grèce. « Vous autres Lacédémoniennes, vous êtes les seules qui commandiez aux hommes, disait une étrangère à la femme de Léonidas. — C'est que nous sommes les seules, répondit-elle, qui mettions au monde des hommes. »

Sparte voulait être l'unique objet de l'affection de ses enfants; afin de n'en rien perdre, elle avait, par ses lois, détruit l'amour (lu père pour le fils, du mari pour l'épouse. 11 était honteux qu'un homme se laissât voir dans la compagnie de sa femme et d'être aperçu entrant chez elle ou en sortant*. Aussi la déesse des douces voluptés était bannie de Lacédémone. Aphrodite y avait un temple pourtant : c'était celui de Vénus, armée non de ses grâces, mais du glaive, et représentée assise, avec un voile sur la tête et des fers aux pieds \

Cependant la vie de famille existait a Sparte, comme dans toute la Grèce : chaque famille avait son foyer, son dieu domestique et son tombeau*. La femme Spartiate était traitée avec respect, et elle montra souvent, aux beaux jours de Lacédémone, une grandeur de caractère, qui fait d'elle la digne rivale de la matrone romaine. « Elle est bien courte, disait un jeune soldat à sa mère en lui montrant son épée. — Fais un pas déplus », répondit-elle. Une autre donnant le bouclier a son fils pour une expédition lui dit : « Reviens dessus ou dessous », c'est-à-dire : « Tue ou sois tué » ; mais point de déshonneur; mieux vaut la mort. Une autre, Démœnéta, envoie ses huit fils au com-

* Aristote dit que, de son temps du moins, ce voile était fort léger. (PoL, U, 6; 1. 1, p. 511, éd. Didol.)

* Cette coutume ne regardait sans doute que le jeune Spartiate qui devait toute sa journée à l'Etat pour les exercices militaires. Polybe dit bien qu'un mari qui avait assez d'enfants c'dail sa femme à un autre, et que trois ou quatre hommes, davantage quand c'éliiient des friTes, pouvaient avoir la même femme, dont les enfants restaient alors communs; et il ajoute que cela était xa\ 7:4T^iov,xa\ xaXôv, xat ouv7)6£ç (XII, 6, 8). Mais ces coutumes doivent avoir été celles de son temps, quand Sparte n'avait plus qu'un petit nombre de citoyens, dont beaucoup étaient pauvres. 11 faut cependant reconnaître que ces mœurs dérivaient naturellement lie l'ancienne législation qui ne donnait d'autre but au mariage que la reproduction.

* Pausanias, in, 15, 11.

* Vov. Fustel de Goulanges, La propriété à Sparte, (BulL de rAc. det êc, mor., 1880, p. 645.)

32'2 1)E L'INVASION DORIENNE AUX GLERRES MÉDIQUES (1104-490) bal; loiis y restent. Elle ne répand pas une larme, mais dit : « Sparle, je te les avais donnés alin qu'ils pussent mourir pour toi! »

Lycurguc voulut que les Spartiates eussent des mœui-s austères.

Point de luxe; il y mit bon ordre par sa lourde monnaie de fer, doiil

on ne pouvait transporter la plus pelJli'

somme que sur des chariots ', et qui n'avaii

point cours au dehoi-s. Mais si Lacédémoiie

ne frappait pas de monnaie d'or", elle fii

recevra beaucoup quand elle sera deveinii'

Mumiaie despaiie^ i>uissante, et la vénalité spartiale laissera.

dans l'histoire de la Grèce, des exeniplt-s

fameux. Comme Lycurgue chassait le luxe, il chassa le commerce

qui l'amène à sa suite. Les étrangers auraient apporté des idées

nouvelles : l'entrée de Sparle leur fut intei'dile, excepté à cerlaliis

jours. Un Spartiate ne pouvait, non plus, voyager sans la pemiission

■ des magistrats, et il y avait peine lii'

mort pour celui qui s'établissait e» pays

étranger : c'était un déserteur.

Il tendit au même but par l'insliliition des repas en commun auxquels tout Spartiate, même les rois, élail tenu d'assister sous peine de pci'dre ses droits politiques, à moins que l'absent n'eût l'excuse d'un sacrifice ou d'une chasse prolongée qui promettait aux convives un présent pour le festin. Ces repas, appelés phidities, étaient sobres'; chacini

Monnaie de Spaiic*.

' Polvbe, VI, 10. Celle défense doit t'tre d'une dale postérieure à Lycurgue, puisqu'il n'i avait pas encore de monnaie à celle époque en Grèce. (Voy. ci-dessous, au chap. xii.) Allient' (VI, 21) rapporte, d'après Posidoiiius, qu'il était dél'eiidu de ^rder de l'.irgenl d.ins la TÎIIf l'i que Inul ce que l'Ëtat possédait de iiiélnl précieux était douné eu garde d'abord aux Arcadiens, plus lard au temple de Delphes.

* Thorax, un lieutenant de Lysandrc, Tul condamné à mori parce qu'on trouva de l'or dut lui. (Plutarque, Lyt., 2ô.)

s Busle viril, imberbe et diadème, à droite. ^. A.\ (pour AVKI-:AAniOMQ>') et A\. initùilfs d'un nom de magistrat. Aigle debout â droite. (Bronze du Cabinet de France, n" 1870.)

* l:•^OPQN. Tête laurée d'Apollon h di-oite. ^. A.V (pour AAKEAAnEOMQN) . Diane tenant une torche et s'avanç:ant à droite; â ses cùlés, son cUien courant. Le tout dans une courotiue de lanrii'i (Bronze du Cabinet de France, n' 1890.)

> Suivant Athénée, IV, 19, d'aucuns se dédommageaient de la frugalité du repas puhlic en recommençant chez eux A dinerau sortir de la table commune. Les Spartiates avaient l'IwbJtude de beaucoup manger. D'après les chiffres donnés par Thucydide, IV, 10, la ration d'un hoplite lacédémoiiieu était par jour de 2 chenices de rariue = 2 litres, ou en kil(ç. l,6ïli donn-int 1,839 de pain, plus S cotyles de vin=0'",54 et un morceau de viande, ce qui dépasse de beaucoup la ration de uo3 soldais ; car ils n'ont pas de vin et seulement 750 grain-

fournissait une part égale de farine d'orge, de vin, de froment, de figues et une légère contribution pour les assaisonnements ou la viande. On ne pouvait y ajouter que le produit de la chasse ou une portion des victimes immolées aux dieux. Celui qui était trop pauvre pour rien apporter était exclu des tables et déchu de ses droits de citoyen. Leur mets favori, par lequel commençait le repas, était ce brouet noir qui fît faire la grimace à Denys de Syracuse. « Il y manque vraiment quelque chose, dit le cuisinier qui le lui avait apprêté. — Et quoi donc? — De vous être baigné dans TEurotas. » Les vieillards

\At^,/

Pâtissier devant son four

assistaient à ces repas ainsi que les enfants : on y racontait avec éloge les belles actions, on y flétrissait les actions honteuses, on s'y exerçait à une raillerie agréable et piquante*.

Cet usage entretenait parmi les Spartiates une confraternité dont s'étonneraient quelques-uns de nos plus hardis utopistes qui, si souvent, prennent pour des nouveautés d'antiques, mais fort peu vénérables, vieilleries. Celle-ci, mauvaise à tant d'égards, avait pourtant un avantage. Des convives d'une même table devenaient, en temps de guerre, les soldats d'une môme section, de sorte que chacun, combattant sous les yeux de ses amis, en avait plus d'ardeur ^

Tout citoyen pouvait châtier les enfants d'autrui. En cas de besoin, il était permis d'emprunter les esclaves d'un voisin, ses chiens de

mes de pain. Les Spartiates, demandant plus que nous à la force du corps, mangeaient davantage. Comme les héros d*Homère, ils prenaient leurs repas assis.

* Groupe en terre cuite, de Tanagra, au musée du Louvre. Ci". 0. Rayet, Monuments de Vari antique^ IV* livraison, pi. XUI (Cuisinier et coiffeur).

* On retrouve ces tables communes non seulement en Crète, mais à Mégare, à Corinthe, jusque chez les Ënotriens dltalie.

^ Denys, U, 23.

324 DE L'INVASION DORIENNE AUX GUERRES MÉDIQliES (1104-490).

chasse, ses chevaux, à condition de tout remettre dans le même état et à la même place. Les Spartiates poussèrent même quelquefois l'abnégation du propriétaire jusqu'à des conséquences que Xénophon admire beaucoup et qui répugneraient singulièrement à nos idées sur la sainteté des liens de famille '.

Hormis la guerre et les exercices par "lesquels il s'y prépare, les seules occupations du partiale sont la chasse et la conversation dans les lieux publics, où il s'habitue à cette façon de parler brève et sentencieuse qu'on a appelée le laconisme. Aux tables communes, on se dédommageait de cette réserve apprêtée : on y parlait librement, mais rien de ce qui s'y disait ne devait transpirer au dehors. Celui qui présidait au repas répétait souvent aux convives, en leurmontrant la porte:

« Par là, pas un mot ne doit sortir. » Une fois quitte de ses devoirs envers la patrie, comme le Spartiate méprise l'industrie, le commerce et tout travail manuel, comme il ne se soucie pas plus de philosophie que de beaus-arls et de littérature, bien qu'on lui apprenne quelques vers et un peu de musique *, il jouit de cette oisiveté qui lui semble l'apanage de l'homme libre. On raconte qu'un Spartiate, se trouvant à Athènes, apprit qu'un citoyen de cette Tille venait d'être condamné à l'amende pour cause d'oisiveté, lls'élonoa fort et demanda à voir celui qu'on punissait pour s'être conduit en homme, par le juste mépris qu'il montrait pour des travaux serviles.

• El ft [ifvroi 0U[i6a(ij ^epaiôi vixt l/uv t^ irptsfiilni inofuoEï, îmjtou i^fhi oûni te xiî

^jyijV ti-[OoOE()), TOUTcv lr.aio\iiyai tuvoimnioaoOa'..... Ka\ T6Ù7(jt mifioï in-,(i]oiï, i^iiri™ (iï) rZtai-.t xal '[cnafav if^iri, r.ihmTa tiv ïy:vTtt Ix TBiJTnt TCxvoTKietiifiai. {République de Lacédémone, I. p. 679, édit. Di'dot.)

' Ils faisaicnl profession d'ignorer les sciences, et en géiiérnl ne savaient ni lire ni écrire et rarement compter. (Isocrate, Panath.; Plalon, Le premier Hippiat.)

' Plaqne en bronze, découverte en Crèle, aujourd'Jiui au musée du Lou\Te. — Deux chasseurs, doni l'un lient son arc à la main, se disputent un bouquetin ou œgagre. Ces deiii figures de slj'le très archaïque rappellent les plus anciennes peintures de vases. Cr. Hilchliôfer, Oie AnfSnge det' Knnit m Grieckenland, p. 168 el suiv.

SPARTE ET LYCURGIE. 525

Celte uniformité de vie ne donnait pas aux Spartiates l'esprit souple, ingénieux, hardi, plein de ressources et promptement familier avec rinconnu, que les Athéniens durent à un mélange harmonieux d'exercices physiques et de culture intellectuelle. Aristote les trouve g^rossiers, Isocrate est bien près de les appeler des barbares*, et leur histoire les montre très superstitieux. C'était le cas de beaucoup d'autres; mais ils l'étaient à l'excès: mauvaise disposition pour la l>onne conduite de la vie, puisque c'est la sagesse remise au hasard et la soumission de la volonté à de prétendues puissances surnaturelles. Ils s'embarrassaient pour peu de chose. Cela se remarque môme à la guerre : un siège, la mer, tout ce dont ils n'ont pas l'habitude les déroute. A Platée, il leur faut attendre les Athéniens pour forcer les retranchements de Mardonius; les sièges qu'ils entreprennent ont une durée homérique. Ira, Ithôme.

L'organisation militaire des Spartiates a fait, dans l'antiquité, l'admiration d'hommes très compétents, tels que Thucydide et Xénophon. Une discipline rigoureuse fortifiée par le sentiment de l'honneur, une hiérarchie qui, allant du roi au simple chef de file, assurait la régularité des mouvements, une ordonnance avec une cohésion que le bataillon sacré des Thébains et la phalange macédonienne auront seuls à un degré supérieur, enfin,raspect imposant de ces beaux hommes aux traits graves et immobiles, de ces rangs hérissés de piques, de ces vêtements écartâtes que portent les guerriers, de leurs casques et de leurs boucliers d'airain au sombre éclat, de leurs bataillons qui s'avancent au son des flûtes, d'un pas lent ou pressé, que rien n'arrête, tout cela arrache à Xénophon ce cri d'enthousiasme : « Vous croiriez que la seule république de Sparte a produit de vrais guerriers, tandis que l'art militaire est resté dans l'enfance chez la plupart des nations. » Celles-ci avaient bien des citoyens qui, à l'occasion, devenaient des soldats; Sparte seule posséda ce que nous appellerions une armée régulière et permanente qui lui eût soumis la Grèce entière, si cette ambition, qu'elle conçut après ^Egos-Potamos, lui était venue avant Marathon. Platon disait de Sparte qu'elle était moins une ville qu'une armée campée sous la tente.

Cependant on prétend que Lycurgue chercha à modérer l'esprit belliqueux des Spartiates, qu'il leur défendit de faire la guerre pendant certaines fêtes, et qu'il établit des trêves sacrées. Il leur donna du

* Aristote, Politique, passina, et Isocrate, Panég,, 209.

moins pour la guerre quelques maximes fort sages ; en voici plusieurs : c< Ne pas faire longtemps la guerre au même peuple, » pour ne pas lui apprendre à la bien faire. — « Ne pas poursuivre trop loin l'ennemi vaincu » : c'est lâche et quelquefois dangereux. — « Xo pas dépouiller les morts avant la fin du combat ^^ : c'est imprudent.

La constitution de Lycurgue était surtout propre à faire des héros, et elle en fil. Sei^vir la patrie et mourir pour elle, voilà la plus grande

Page 1