‹ Histoire des Grecs depuis les temps les plus reculés jusqu'à la réduction de la Grèce en province romaineChapitre 34 sur 78 · Scène de combat · texte numérisé non relu

Scène de combat

ambition des Spartiates. Victoire ou mort! était leur cri de guerre; l'honneur était leur loi suprême, ce Ce qui mérite d'être admiré dans Lycurgue, dit Xénophon, c'est d'avoir su faire préférer une belle mort à une vie déshonorée. Ce grand législateur a pourvu au bonheur do l'homme brave et a dévoué le lâche à l'infamie. Dans les autres républiques, quand un homme est lâche, on se contente de lui en donner le nom ; du reste, il délibère sur la place publique avec Thomnic brave, il s'assied près de lui, il lutte avec lui. A Lacédémone, on rougirait de manger avec un lâche, de toucher ses armes ou sa main; au jeu de paume, les deux camps le repoussent. La dernière place clans les salles de danse et dans les spectacles est la sienne. Dans les rues, il cède le haut du pavé à de plus jeunes que lui. Ses filles partagent sa

* Fragwient d'un vase en terre cuite, découvert à Magoula en Laconic et acquis par Pli. Lp Bas; d'après Le Bas, Voyage archéologique, Monuments figurés, pi. iOo (Revue archéologique*

llolrissure; elles sont exclues des repas publics et ne peuvent trouver d'époux. On lui fait mille outrages. Vêtu de haillons, la barbe rasée d'un côté, il est frappé impunément par ceux qui ne l'évitent pas avec horreur. D'après cela, faut-il s'étonner qu'à Sparte on préfère la mort à une vie condamnée à l'opprobre et à l'infamie? )>

Je n'ai pas encore parlé d'une autre singularité : Sparte n'avait pas de murs. Pleins de confiance dans leur courage, pleins de mépris pour leurs sujets, ils n'avaient pas cru nécessaire d'ajouter à la force des collines où ils avaient établi leur principale demeure. Des fortilîcalions qui, d'ailleurs, n'auraient enveloppé qu'un petit espace auraient séparé une partie du peuple de l'autre et peut-être porté atteinte à la commune égalité. Ils estimèrent que les remparts de Sparte étaient le Taygète, les monts d'Arcadie, la mer et surtout, ce que le poêle préfère aux plus solides murailles, de vaillantes poitrines. L'événement montra qu'ils avaient raison.

Ce ne fut pas sans orages que Lycurgue parvint à établir sa constitution. Ouand il voulut introduire la frugalité avec les repas en commun, les riches, habitués déjà au luxe et à la débauche, firent une sédition et voulurent le lapider; ils le poursuivirent jusque dans un temple et le blessèrent : il eut un œil crevé. Le patriotisme pourtant et le sentiment des dangers que courait la cité à la suite de ces divisions l'emportèrent : les lois furent acceptées.

On raconte qu'après les avoir vu adopter, il fit jurer aux rois, aux sénateurs, à tous les citoyens, de n'y rien changer jusqu'à son retour. Puis, s'éloignant, il alla consulter l'oracle d'Apollon. Le dieu répondit que Sparte effacerait la gloire de toute autre cité tant qu'elle conserverait ses lois. Lvcurgue envova cet oracle à Lacédémone, fit un nouveau sacrifice, embrassa ses amis et son fils, et, pour ne pas dégager ses concitovens de leur serment, se laissa mourir de faim.

Le meilleur commentaire des lois de Lycurgue est l'histoire de Sparte; qu'on la lise, l'arbre sera jugé par ses fruits.

Lycurgue, et je réunis sous son nom toutes les lois dont il vient d'être parlé sans examiner si toutes lui appartiennent, Lycurgue avait tout

1844, p. 722.) — On distingue quatre guerriers combattant auprès d'un cadavre étendu à leurs pieds. Ceux qui occupent le centre combattent avec la lance : Tun est armé d'un bouclier rond, l'autre d*un bouclier ovale avec double échancrure. Derrière le guerrier de gauche est un archer. Comme la plaque de bronze décrite ci-dessus, ce fragment, de style très-archaïque, rappelle les plus anciennes peintures de vases. Il faut en rapprocher également la petite statuette en bronze reproduite plus loin, p. 533. — Cf. Miiiheil, d. d, archdoL InstiL in Athen, lï (1877), p. 318, n' 19.

528 DE L'INVASION DORIENNE AIX GlERRES MÉDIQI'ES (1104-490).

combiné avec une rare sagacité pour rendre Sparte immuable et sa constitution immortelle. Mais il y a un grand ennemi des choses de ce monde qui veulent être éternelles, ce vieillard à tète chauve et à barbe blanche que l'antiquité armait d'une faux. Les législateurs n'aimcnl pas plus que les poètes à compter avec lui; ils disent volontiers qu'ils ont bilti un édilice plus solide que l'airain : le temps marche, tout s'écroule'. Sparte le brava pendant des siècles, mais parce qu'elle sacrilia davantage la liberté de ses citoyens qu'elle tint sous la plus rude discipline. Elle a longtemps duré; elle, n'a pas vécu. Dès que cette constitution inflexible et, à certains égards, immorale, qui était établie en dehors des conditions habituelles des sociétés, fut ébranlée, sa décadence fut rapide, irrévocable.

Lycurgue avait voulu immobiliser l'homme cl la terre, le nombre et la fortune des citoyens; (^ à la fin, il n'y eut pas de cité où la terre fut plus mobile, la condition des citoyens plus diverse, leur nombre plus réduit^.

Il avait singulièrement amoindri les droits de la propriété individuelle pour fortifier le pouvoir de l'État; et Aristote dit : « A Sparte, l'État est pauvre, le particulier riche et cupide. »

Il avait méconnu les lois de la nature dans le sort et l'éducation des

femmes, et Aristote, accusant leure mœurs, leur avidité, même leur

courage, voit dans leur licence une des causes de la chute de Lacé-

démone.

11 mit les Hilotes sous la terreur; ils la renvoyèrent à leurs maîtres.

11 défendit les longues guerres, mais il avait rendu la guerre at-

' Eschyle dit adinirnblcment bien : « Le temps marche; c'est un grand inattre. a {P^ométhée enchaîné, 981.)

* Tète bfirbuc d'Hercule, coirTée de la pnti de lion, h droite, i^ AAKEAA1M0MQN. iN'ui améliores debout, autour de chacune desquelles s'enroulo un serpent; dans le champ, deui monogrammes. (Bronze du Cabinet de France, n' 1908.)

» Les acquisitions faites a la suite de guerres heureuses donnèrent aux Spartiates d'autws terres que le domaine primitivemeut accordé à chacun d'eux et qui, n'étant pas soumises aui conditions du premier al lotissement, purent, sans doute, être distribuées par les pères â leurs (Ils puînés, ou cédées et vendues. De la sorte, il s'opéra une conccntralion des propriétés qui, se combinant avec d'autres causes, eut pour n''sultat d'enrichir les uns et d'appauvrir les aulres. Dès le temps de Tyrtée, il y avait à Sparte des riches et des pauvres, (Aristote, PoL, V, 6, t. I, p. 575; de même, Hérodote, VU. 13i, et Thucydide, 1, fi.) Lichas, qui tenait table ouverte à Sparte pour les étrangers accouru» à ses fêtes, fit en 430 courir un cltar â Oljrapie; les riches seuls pouvaient se donner ce luxe. (Thucydide, V, 49.)

trayante en délivrant le soldat des règles sévères imposées au citoyen ; et ce fut par la guerre, par la victoire que sa république périt.

Il ôta toute liberté d'action à ses concitoyens; il assigna à chaque instant de leur vie son emploi; enfin, pour parler comme Rousseau, qui s'entendait, lui aussi, en paradoxes politiques : « Ses lois dénaturèrent l'homme pour renforcer en lui le citoyen »; et Sparte, devenue une cité révolutionnaire, mourut faute d'hommes;

Il avait proscrit l'or et l'argent, pour proscrire la corruption ; et nulle part, depuis les guerres Médiques, la vénalité ne fut si ordinaire, si éhontée.

Il bannit les arts*,. excepté pour son temple d'Apollon à Amyclées; en cela il réussit. Pausanias cite bien cinquante temples à Lacédémone, mais il n'en reste pas une pierre. C'est qu'une piété rustique, et non point l'art, les avait construits. Si l'on met à part un certain goût pour la musique, la danse et une poésie sévère, Sparte resta une cité barbare au milieu de la Grèce, un point sombre dans la lumière; elle ne connut même pas bien le seul art qu'elle pratiquât, la guerre; du moins en ignora-t-elle toujours certaines parties.

Aristote l'a dit : faite pour la guerre, Lacédémone se rouilla dans la paix, comme une épée dans le fourreau. Toutes ses institutions lui apprenaient à se battre, aucune à vivre de la vie de l'esprit. Vertu égoïste et farouche, elle a pu contenter l'orgueil de ses enfants et

* Aristote, PoL, n, 6, dit de Sparte : àiidikzTo $i3c t^v ô^iyocvOçuniav, et Xénophon, Hellén,^ m, 3; Rép. de Lacéd., 1 : r, Itizd^vri tc&v u^LtyavOpcaTcoTdTuv noXeuv o\>oa. Ce manque d*homiTies ne s'applique pas à la population tout entière mais au corps des citoyens pleno jure. A une époque où Ton n'en comptait plus qu'un très petit nombre, les Étoliens emmenèrent de la Laconie, en une seule fois, 50 000 esclaves.

* Ou du moins il les interdit aux Spartiates, mais ceux-ci appelèrent quelquefois des artistes étrangers. Dès le sixième siècle, Bathyclès, venu de Magnésie du Méandre, sculpta le trône colossal d* Apollon à Amyclées. U ne changea pas Tétrange statue du dieu, sorte de pilier de bronze auquel on ajusta une tète, des bras et des pieds ; mais il décora le trône de statues et de bas-reliefs dont Pausanias (III, 18, 6) a donné la description. Plus tard, en souvenir de la Ticloire d*iEgos-Potamos, Aristandros, probablement le père du grand sculpteur Scopas, représenta, dans le même temple, Sparte sous la figure d'une joueuse de lyre. {!d,, ihid., 5.) La restauration du trône d* Apollon à Amyclées, donnée p. 551, est celle que lit Quatremère de Ouincy, dans son Jupiter olympien, pi. VI, p. 196; pi. YII, p. 210. De pareils essais sont parlicolièrement difficiles, et il n*est pas étonnant que Tinterprétation du même texte de Pausanias par Quatremère et par Théod. Pyl dans VArchûoiogische Zeitung, 1852, Taf. XLIII et p. 4165, ait donné, lieu à des restitutions dilTérentes. Ce qui est hors de doute, c'est que la statue d'Apollon ressemblait à une colonne de bronze : du corps on ne voyait que le visage, les mains et l'extrémité des pieds. La statue n'était d'ailleurs pas l'œuvre de Bathyclès. Elle avait pottr base un tombeau en foi^e d'autel : celui d'Uyakinthos. Sur tous ces points, Quatremère de Qoincy et Pyl sont d'accord : les difficultés commencent avec le trône.

gagner les éloges de ceux qui admirent la force et le succès; mais qu'a-t-elle fait pour le monde? Machine de guerre bonne pour détruire, incapable de produire, qu'a-t-elle laissé? Pas un artiste, pas un homme de génie, pas même une ruine qui porte son nom, tant elle est bien morte tout entière, comme Thucydide Favait prédit*, tandis qu'Athènes, si calomniée par les rhéteurs de tous les âges, montre encore les ruines majestueuses de ses temples, où l'art moderne des deux mondes vient chercher l'inspiration, comme nous cherchons dans ses poètes, dans ses philosophes, l'éternelle beauté.

Au résumé, et c'est la leçon qu'il faut tirer de cette histoire: Lycurgue eut beau décréter pour Sparte l'égalité des biens, qui est contraire aux conditions de la nature comme à, celles de la société, nulle part, en Grèce, les inégalités sociales ne furent aussi grandes*. Mais de sa discipline, il subsista longtemps quelque chose, et ce fut elle qui valut à Lacédémone sa puissance et sa renommée, car cette singulière ordonnance sociale frappa les autres peuples d'étonnement. »

Les Spartiates ont aussi donné un grand exemple de sobriété et de mépris pour les passions, la douleur et la mort. Ils savaient obéir et mourir. La loi était pour eux, suivant la belle expression de Pindare et de Montaigne, « la reine et impératrice du monde' ». Reconnaissons-leur encore une vertu qui les honore, le respect pour ceux à qui les années ont mis sur la tête la couronne de cheveux blancs.

» HUt, I, 10.

* Grote, dans son Histoire de la Grèce, chap. th, ad fin,, dit : « Lycurgue imposa h ses concitoyens les mêmes exercices assujétissants, les mêmes habitudes de vie, d*oisiveté d'honiine bien né, de vigueur illettrée; il ordonne que toutes choses soient les mêmes partout : chère, costume, travaux, privations, patience, châtiments, subordination; c*est une leçon instructive, du moins, bien que peu satisfaisante, pour les observateurs politiques, de voir qu'avec toute cette égalité de procédés .1 fmit par créer une communauté dans laquelle non seulement Tamour de la prééminence, tô «piX6Ti[i7v, mais même Tamour de l'argent, t6 91X0- ^^uoTov, se sont puissamment et spécialement développés. » (Traduction de Sadous, tome ID. p. 347.)

* NiSfjLo; 6 ff^tttv paatXeù; Ovoticov re xa\ àOovd^Tttv. (Pindare, fragm, 151, édit. Boeckh.) Cf. Hérodote, m, 38. Le Digeste (I, 3, 2) attribue ce mot au stoïcien Chrysippe. Montaigne (1, chap. xxii) appelle la loi : « La royne et emperière du monde. » Sparte, pour qui nous sommes si sévères, parce que nous croyons que tout peuple est comptable envers rimraanité, a eu de chaleureux défenseurs : Barthélémy, dans Anacharsis, a réuni les jugements favorables. Tous les ennemis d'Athènes et de la démocratie sont pour elle : Thucydide, qu'Athènes punit d'un exil mérité; Xénophon, si odieusement partial pour sa patrie d'adoption; Platon, rêveur sublime, qui plus encore que Lycurgue mit sa république en dehors des conditions de Thumanité; Isocrate, le rhéteur macédonien, etc. Ceux qui comptent Aristote parmi ses partisans n'ont pas lu le chapitre vi du livre U de sa Politique. Platon lui-même est bien sévère, au livre VU de la Réptihlique, pour les panégyristes eathousiastei de Lycurgue.

RESTAURATION OU TRÛNE D*APOLLON k. AMYCLÉES. (Voy. p. 5S9, n. 3.)

SPARTE ET LYCUBGUE. 533

Le poète aristocratique de la Béotic, qui, comme un autre Dorien, Théognis de Mégare, haïssait la foule populaire, eut de l'admiration pour la cité « où régnait, sous des rois héréditaires, la sagesse des vieillards et les lances des jeunes hommes, les chœurs de la muse et la douce harmonie ». Simonide vit mieux ce qui fil ta grandeur de Sparte : il appelait Lacédémone « la ville qui dompte les hommes', Jauaffî^ëporo;. » Cet empire sur soi-même donne hahituellement l'empire sur les autres, et, longtemps, les Spartiates les ont eus tous les deux.

■ Phitarque, Agit., 1.

* Staluetle en bronze, découverte & Dodone, aujourd'hui au musée de Berlin; d'apri's une photographie. — Le bras droit levé tenait une lance : du bras gauciie, le guerrier se couvre avec unbouciier du type béotien. La statuette ofTre des analogies frappantes avec les guerriers des Trontons d'£gine, qui seront donnés plus loin; elle remonte également aui premières aunées du cinquième siècle.

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