‹ Histoire des Grecs depuis les temps les plus reculés jusqu'à la réduction de la Grèce en province romaineChapitre 38 sur 78 · L.TIniDIiet àA · texte numérisé non relu

L.TIniDIiet àA

Imp FraiVierv

Gravé par Erhacd. Frère»

ATHÈNES ET LA GOiNSTITUTION DE SOLON. 561

hardi, industrieux, comme Test souvent l'esprit de Thabitant des côtes qui reçoivent beaucoup d'étrangers, et des régions qui ne se suffisent point à elles-mêmes; sans cesse, enfin, tenu en éveil par la multiplicité des impressions reçues dans cet air pur et sonore, durant ces nuits transparentes, qui ne sont pas les ténèbres, mais l'absence du jour*. Les Athéniens étaient sobres à cause de la nature môme de leur terroir, où l'on ne trouvait rien en abondance; mais, ce qui valait mieux, ils avaient la sobriété de l'esprit. Chez ce peuple de pensée ingénieuse et délicate, de vie active et pleine, rien d'outré ni d'excessif; tout est netteté, proportion, clarté exquise; rien de lourd, rien de faux; au contraire, une naturelle élégance : Lycurgue n'aurait pas réussi en Attique; les lois pesantes qui tenaient Sparte immobile n'auraient pas eu prise sur ces vives intelligences, sur ces hommes peu disciplinables à une seule règle impérieuse, parce qu'ils tenaient de leur sol touslesgenres d'existence et qu'ils avaient dans les veines le sang le plus mêlé*. Pélasges, Achéens, Ioniens, Thraces, Éoliens, colons orientaux peut-être, tous étaient venus là se rencontrer, non en conquérants, car cette péninsule rocheuse, sans terre et sans eau, ne valait pas un combat, mais en fugitifs, et dans une proportion telle, qu'une seule tribu n'avait pu asservir toutes les autres. Athènes fut l'asile des races helléniques, comme Rome sera celui des races italiotes. C'est pour cela que ces deux cités sont, chacune à sa manière, la plus complète expression, celle-ci de l'Italie, celle-là de la Grèce, toutes deux de l'ancien monde.

Sparte, l'autre pôle de la société hellénique, ne fit en rien de grands

1 L*air de TÂttique est d'une extrême transparence, XafATcpoiiTou.... a^Oipoç, dit Euripide, (Médée, 829), par conséquent aussi d'une extrême sonorité : on y voit et l'on y entend de très loin; de sorte que les sens, ces véhicules des idées, y sont tenus constamment en éveil et y reçoivent des impressions bien autrement vives et multipliées que dans nos climats brumeux. Gcéron dit, dans le De fato, IV : Atheniê tenue cselum; Tfiebis autem crassum. Cf. Hippocrate, DeFair, cap. lv, et Pline, HUt. /ta/., II, 80. Curtius (I, 248), reprenant cette idée, dit : <( Die Âlten als eine besondere Gunst des Ilimmels anzuerkenncn wusstcn, die trockne und belle Atmosphâre Atticas, welche durch ihre besondere Klarheit geeignet war, den Leib frisch und gesund, die Glieder elastisch zu machen, die Sinuc zu schârrcn, die Scele heiter zu stimmen, die Krâfte der Geister zu wecken und zu beleben. » Voltaire ne se trompait donc pas autant qu'on le pense lorsqu'il disait : a U se pourrait que la nature eût donné à Athènes un sol plus propre que la Westphalie et la Champagne à former certains génies, m

* Malgré ce que dit Isocrate (Panégyr., 24, 25), que les AUiéniens étaient autochthones; mais il ajoute, à ce propos, ce fait curieux, que de son temps encore les peuples grecs envoyaient à Athènes les prémices de leurs moissons, obligés par la Pythie môme à accomplir ce devoir religieux, parce que c'était dans l'Attique qu'était née, de l'Attique qu'était sortie l'agriculture pour se répandre dans le reste de la Grèce (ibii,, 31, p. 28. Je cite le plus possible les auteurs grecs d*après les éditions de la Bibliothèque grecque-latine de Didot.)

362 DK L'INVASION DORIENNE AUX GUERRES MÉDIQIES (1104-490).

progrès : dans sa longue et âpre vallée de l'Eurotas, qu'elle ferma aux étrangers, elle prit un génie dur et étroit qui ne s'assouplit jamais, et, en politique, elle oi^anisa dès les premiers jours la forme défmilive de sa constitution, l'aristocratie. Athènes, qui devait aller jusqu'à la démocralie, même plus loin, eut à parcourir plus de chemin avant de trouver la constitution qui convenait à son génie; aussi n'arriva-t-elle que bien pins tard à la puissance extérieure.

Jusqu'aux guerres Médiques, on voit dans l'histoire d'Athènes beaucoup de révolutions, et ces révolutions commencent à Thésée qui succéda à son père Egée, vers 1500, quoique certaines institutions, comme l'Aréopage et la division du peuple en nobles, en laboureurs et en artisans, fussent peut-être plus anciennes. Thésée est, pour ainsi dire, le patron d'Athènes, comme Hercule l'est du Péloponnèse et Quirinus de Rome. C'est un de ces pei-sonnages, moitié homme et moitié dieu, dont le souvenir, embelli par l'imagination populaire, Thésé plane sur le berceau d'une nation. Son histoire était

luant le Slinotaure *-..,, . , . . , , . . ,

véritablement nationale en Attique, et les détails merveilleux de sa vie se trouvaient rappelés sur les monuments, dans la religion, dans les fêtes, dans le calendrier même des Athéniens. Ils ont été précédemment racontés, là où ils sont à leur place, dans l'histoire légendaire. On dira seulement ici que Minerve et Neptune, la déesse de l'intelligence et le dieu de la mer, s'étalent disputés pour savoir qui serait la divinité poliade de la nouvelle cité. Athéna l'emporta et lui donna le siècle de Périclès; mais Poséidon lui assura, pour un siècle et demi, l'empire de la mer.

On n'insistera que sur le fait politique de la fondation d'Athènes comme métropole de l'Attique.

ha. terre aux longs rivages, c'est le sens du nom de l'Atlique*, ouverte de trois côtés à la mer, avait reçu par là et par les routes des montagnes béotiennes des habitants d'origine très différente * .

' Tliéste nu. dpbout à droile. soulève avec effort la pierre d'jEl lira, sous laquelle son père a caché ses scandales et son épée. Copie d'une slalue placée dans rËrechibéion. En légende, AeH|NA,1QlN. (Revers d'une monnaie de bronze d'Alliéncs.)

* Thésée nu, armé de lu massue, tue le llinolaure qui s'alTais»e devant lui. En légende : ASlIjNAIQNJ. (Revers d'une monnaie de bronze d'Atliènes.)

* Acte (Pline, IV, 7) ; 'A:ti»î;v tti- x^?'"- «p*"Ep" »aJ.ouiJ("ïiv 'AEratm (Paussuias, I, 2, 6.)

* Les grands dieux prolecteurs de l'Attique révèlent celte difîérence; c'étaient le Zcus p^lasgiqtie, le Neptune éolien, qui, sur le rocher même de l'Acropole, lit jaillir une

Chaque groupe se cantonna à part, et tous refusèrent d'avoir rien de commun entre eux. Il fallut beaucoup de temps et d'efforts pour réduire ces petits États à douze. les amener à s'unir par des mariages, et à porter leurs différends devant un même tribunal. Ce

premier travail de rapprochement a un nom dans la légende, il s'appelle Cécrops'; le second, qui. des douze bourgades, fit une seule cité et constitua l'unité politique, après l'unité civile, en a un autre, il s'appelle Thésée.

source, et Pallas, l'antique divinilé des rudes montagnards de Pallène cl de In race

' Ce camée, un des plus beaux du Cabinet de France (sardonyx ;i 5 courlies, hauteur I83iiiil)im., larg. 6 cent. 1/j), fut pris, au moyen àce, pour une représenlalion d'Eve et d'Adam au paradis terrestre et on y grava en creux, sur le rebord, une inscription hébraïque, le comntenceinent du 0* verset du chapitre m de la Genéu : k La femme considéra que le fruit de cet arbre était bon à matiRer, » etc. (N* SU du Catalogue.)

* Voy. ci-dessus, p. S2.

« Thésée, dit Plutarque, réunit en un seul corps tous les habitants de rAtlique. Dispersés auparavant en plusieurs bourgs, il était difficile de les assembler pour délibérer sur les affaires publiques; souvent même ils étaient en guerre les uns contre les autres. Thésée

parcourut les bourgs, pour proposer son plan et le faire agréer. liCs simples citoyens et les pauvres l'adoptèrent sans balancer. Afin de déterminer les hommes plus puissants, il leur promit un gouvernement sans roi, dans Thésée» lequel, uc sc réservant que l'intendance de la guerre et l'exécution des lois, il mettrait pour tout le reste une entière égalité entre les citoyens. Il en persuada quelques-uns ; les autres cédèrent par crainte. Il fit abattre dans chaque bourg les prytanées et les maisons de conseil, cassa tous les magistrats, bâtit un prytanée et un palais commun dans le lieu où ils sont encore aujourd'hui, donna à la ville et à la citadelle le nom d'Athènes et établit une fête pour tous les citoyens sous le nom de Paiiathénée%^ . » Leur divinité poliade fut Pallas-Athéna, dont la statue était tombée du ciel '.

En d'autres termes, l'Attique, anciennement divisée en plusieurs États, comme les autres provinces de la Grèce^ avait été contrainte de reconnaître la suprématie de celui qui s'était agrandi plus que les autres, parce que son port lui ouvrait la mer*, et qu'il pouvait tout tenter, ayant en cas de revers un roc aux flancs abrupts, mais à la cime aplanie, qui était pour le peuple et pour ses dieux un refuge inexpugnable^ Cette révolution qui mit l'Attique dans « la ville couronnée de violettes »% laissa pourtant subsister des divisions que l'on retrouve à l'origine de presque toutes les histoires, les tribus, les phratries et les familles. Il y avait 4 tribus, comptant chacune T) phratries, subdivisées à leur tour en 30 yewj, ce qui faisait 560 familles politiques. Ces familles, comme les gentes romaines, ne

* Le liéros vient de soulever la pierre qui cachait Tépée de son père Egée.) Pierre gravée du Cabinet de France. Sardoine de 14 millim. sur 10; n* 1705 du Catalogue.)

* C'est également le récit de Thucydide, II, 15.

*• 4>iîjjwj Ô6 U ««"^ sysi laatûi Ix TouoùpovoîS. (Pausanias, ï, 6, 6.)

* Ce port fut, jusqu'à Thémislocio, celui de Phalère.

' L'Acropole est un rocher aplati, de forme ovale (voy. p. 19), long de 900 pieds, Iarg« de 400, en ayant 2400 de circuit, et escarpé de toutes paris excepté à l'ouest. Périclès eu fera le plus beau lieu de la terre.

* A cause de son origine ionienne. En grec tov signiHe violette. Quand les Athéniens se furent illustrés, ils répudièrent, comme certains parvenus, leur origine et leur nom. (Hérodote, I, 143.)

si

renfermaient pas seulement des hommes alliés par le sang, maïs aussi des hommes unis par des sacrifices communs en l'honneur du héros ou du dieu qui était supposé l'ancêtre de toute la race, par le droit d'hériter l^s uns des autres, à défaut d'héritiers du sang, par l'obligation de mutuelle assistance et par la possession d'un autel, d'une sépulture et d'un trésor communs. Chaque ywo; renfermait un cer^ tain nombre de ytmfizm ou chefs de famille naturelle. Gjlte oi^anisation reposait sur un sentiment qui malheureusement s'affaiblit dans notre Europe, le culte de la famille, la vénération des aïeux. Athènes regardait comme un malheur public l'extinction d'une seule de ses familles, moins parce qu'elle perdait des citoyens que parce que les ancêtres, les mânes, les dieux tutélaïres de celte "'^^'^'dAihïne"'!"'''"' maison, allaient rester sans honneurs, et peut-être devenir eux-mêmes sans affection pour une cité où le feu des sacrifices ne brûlerait plus sur leurs autels déserts.

A côté de cette division religieuse et sociale des phratries et des familles, il y en avait une autre plus politique et beaucoup plus récente. Chaque tribu se subdivisait en trois tritlyes ou tiers, et en douze naucrarie$. Les quarante-huit naucraries des quatre tribus étaient des divisions territoriales, dans chacune desquelles les naucrares ou principaux propriétaires levaient l'impôt ainsi que le contingent militaire du district, el plus tard se réunirent pour équiper une galère, afin de protéger l'Attique contre les pirates. Les prjlanes des naucrares composaient, à Athènes, un conseil suprême.

Ces naucrares appartenaient à la classe des riches, des nobles, ([iii formaient dans la ville dé Thésée une aristocratie assez semblable à celle qu'on trouve dans la cité de Romulus, ici les patriciens, là les eupatrides, les uns et les autres tenant le peuple dans la dépendance. A Rome, où la guerre amena un second peuple en face du premier, les plébéiens furent promptement assez forts pour contraindre les patriciens à compter avec eux; à .Athènes, où il n'y eut pas de vaincus qui, introduits dans la cité après leur défaite.

' Revers d'un tétradrachined'Athènes.—-ClioueUedebout sur une amphore renversée. 0» )it, dans le ctiamp, ASE, el les Irois noms de magistrals suivants : AlTÏANIAPOSi, l'AArKOl. kAE04>AN[l]£). A gauche de la cliouetle, une cigale, symbole du nom de Cikrops et de l'aulocblhooie. Sur l'amphore, \; dessous, ME, marques d'atelier. (Beulé, leë Monnaies ttAthène», page 3S6.)

368 DE L'INVASION DORIBNNE AliX GlEIiRES MÉDIQUES (H04-490).

vinssent accroilre ïncessammentle nombre et la puissance du peuple, l'aristocratie resta pendant plusieurs siècles inébranlable.

Selon les légendes recueillies par Plutarque, ce fut cette arislocratic qui renversa Thésée. « Durant une absence du héros, les Tyn-

darides. Castor et Pollui.

envahirent l'Atliquc pour reprendre Hélène, qu'il avait ravie; et, dans Athènes même, un mouvement se fit contre lui. Mnesthée.

descendant d'Érechthéc , essaya de soulever lesprin-

TélradracliniL' d'Alhéues porunl, au rc(oi-s, Castor et l'ulliw'. (.[pau^ citovens COnIre

l'homme qui leur avait ùté l'empire qu'ils exerçaient chacun dans leurs bourgs, et qui,

Retour des Dioscures*.

les renfermant dans une seule ville, les avait rendus ses sujets ou

' Au droit, lÈle de Minerve à droite, avec le casque à crinière orné de griffons et de chevain au galop. ^. Chouette debout sur une amphore renversrà. Dans le champ, on lit : A8E et Ic^ trois noms de magistrats suivants : MKIQN, ErprKAE:i|Jklll|, A^KAII[ni.UUS|. A droite de la chouette, les Dioscures, Casioret Pollux, delwut, s'appuyautTraternellemenl ''un sur l'autre, l'un tient une lance, l'autre une palère. Sur l'amphore, la leUre B, et dessous, ME, marques d'atelier. (Pièce du nouveau sljle. — Beulé, op. cil., p. 339.)

* Peinture sur un vase de la fabrique d'Ëxékias, .peintre et céramiste, d'après les Jfwtim. delf Inil. archeot.. H, tav. XXU. — Les Dioscures, Kastor (KASTOP) et Pollui (FOWiEVKES) sont reçus à leur retour parleurpère, Tyndare(TVNl\PE05),et leur mère, Léda (VEiA).Léda tend une fleur A K^tor qui lient son cheval Kylaros (KVVAPOS) à la main. Devant Tjodare, un jeune esclave porte un siège sur sa tète; une fiole est suspendue à son bras droit

plutôt ses esclaves. Mnesthée excitait aussi les hommes du peuple, on accusant auprès d'eux Thésée de ne leur avoir laissé qu'une liiierté imaginaire, qui, dans le fait, les avait privés de leur patrie, de leurs sacrifices, et. au lieu de plusieurs rois légilinies, bons et humains, leur avait donné pourmailre un étranger et un inconnu. >' Thésée, de retour, fut contraint de s'exiler à Scyros, où il mourut. Mnesthée atteignit le but de ses intrigues, il régna; mais, après lui, la royauté fut rendue à la Camille de Thésée, qui la conserva jusqu'au temps où l'invasion dorienne bouleversîi la (!rèci\

Ce n'est pas que l'Attique en ait èlé atteinte; les envahisseurs ne touchèrent qu'au dernier moment sa frontière; mais, dès les premiers jours, elle fui l'asile des vaincus, .^près l'invasion éoliennc, les Minyens, les Tyrrhènes et les Gépliyréens de Jiéolie cherchèrent" un refnge au delà du Cithéron, et y apportèrent, avec le culte de Déméter. l'usage de l'écriture dqà ancien aux environs du lac Copaïs. Les fugitifs de Trézéne franchirent le golfe Saronique et peu[)lèreut les dèmes de Sphettos et d'Anaphlystos, vers cette pointe de l'Attique qui se termine au cap Sunion. D'Égine vinrent les Eacides dont Miltiade et timon descendaient; de Messénie, la postérité de Nélée et de Nestor.

Ainsi l'Attique reçut alors des habitants nouveaux, surtout de vieilles familles, puissantes par le nombre de leurs serviteurs, par

* D'après le Tour du Monde, l. X\SU, p. 79- Le village moderne de Saint-Georg€S domine toute l'ile.

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leurs richesses, par les traditions religieuses et héroïques qui s'attachaient à leur nom, et qui se trouvèrent assez fortes pour s'emparer violemment du pouvoir à Athènes. Afin de sauver la vanité nationale, les Athéniens racontaient autrement cette révolution : les étrangers se seraient étahlis en simples particuliers dans l'Atlique ; peu de temps après, un roi de Thèbes, en guerre avec Athènes, provoqua en combat singulier Thymœtès, descendant de Thésée, qui refusa le

Le cap Sunion'. [Voyez p. SCO.)

défi. Le Messénien Mélanthos l'accepta à sa place, vainquit par une ruse le roi thèbain et fut en récompense nommé roi par les Athéniens. Ce qui est certain, c'est que Mélanthos laissa le trône à Codrus. son fils, et que ses fi-ères furent les chefs des Alcméonides, des Pisistralides et des Péonides, trois familles qui tinrent le premier rang à Athènes.

Sous le règne de ce Mélanthos, i'Attique reçut encore, de gré ou de force, les Ioniens de l'Égialée, expulsés de leur pays par les Achéens, et d'autres émigrés d'Épidaure, de Phlionte et de Corinthe. Les nouveaux venus y portèrent un sentiment qui s'y enracina, la haine du nom dorien. Codrus régnait à Athènes lorsque les Dorîens, poursuivant les

' D'après le Tour du Monde, t. XXXIV, p. 552. Dans le fond, on découvre l'ilc de Zéa, l'ancienne Céos.

peuples qu'ils avaient chassés du Péloponnèse, envahirent la Mégaride et TAttique. Ici encore l'histoire complaisante cache probablement une défaite sous une tradition héroïque dont il n'était pas permis de douter à Athènes. Un oracle, disait-on, avait révélé que si les assaillants tuaient le roi d'Athènes, leur défaite serait certaine. Ils s'étaient donc promis d'éviter avec grand soin de l'atteindre. Mais Codrus savait le sacrifice exigé par le dieu et l'accepta. Il se rendit, déguisé en paysan, dans la campagne qu'occupaient les ennemis, provoqua la colère d'un de leurs soldats, en le blessant avec sa faux, et se lit tuer. Quand les Doriens apprirent qu'ils avaient frappé le roi d'Athènes, ils désespérèrent du succès et rentrèrent dans le Péloponnèse (1066?).

Il — ABOLITIOiN DE LA ROYAUTÉ; L'ARCHONTAT; LOIS DE DRAGON.

Apres la mort de Codrus, on prétendit que nul n'était digne de lui succéder, et, sous ce prétexte, la royauté fut abolie (1045?). Cette révolution fut faite par les chefs des nouveaux venus, Éoliens et Ioniens, qui, réunis à la vieille noblesse d'Athènes, formaient l'aristocratie politique et sacerdotale des eupatrides (nobles) ou des pédiéens (hommes (le la plaine), par opposition aux anciens habitants refoulés dans les montagnes ou sur les rivages, ce qui les fit appeler hypéracriens ei paraliens. Cantonnés dans Athènes, dont ils occupaient la forteresse, ils se disaient tous de sang royal; ils étaient les chefs militaires et les prêtres du peuple. Ainsi une aristocratie étrangère, de connivence avec l'aristocratie nationale, menaçait d'étouffer les antiques libertés et d'assujettir l'Attique au régime des castes que subissaient les pays situés de l'autre côté de l'isthme. Ce despotisme fut à la longue miné par l'esprit des institutions qu'on attribue à Thésée, et par l'activité laborieuse de cette population qui, forcée de recourir à l'étranger pour sa nourriture, demanda au commerce et à l'industrie les moyens d'échange que son sol ne lui fournissait pas.

Athènes ne devint pas Sparte, et la Grèce fut sauvée d'une uniformité stérile, par laquelle le monde eût perdu le riche développement de l'esprit athénien.

Jaloux du pouvoir royal qui leur faisait ombrage, bien que depuis l'élection de Mélanthos, ce pouvoir fût aux mains d'un d'entre eux, les eupatrides le dépouillèrent de ses principales prérogatives; ils le transformèrent en une magistrature à vie et responsable, et le titre pompeux

de roi fut remplacé par celui de chef, ou archonte. Ils consentirent pourtant à laisser cette autorité affaiblie à Médon, fils de Codrus, et à douze de ses descendants; mais, le principe de l'hérédité une fois aboli, et celui de la responsabilité imposé, nulle barrière ne devait plus arrèterune aristocratie soupçonneuse : en 752, la durée de Tarchontat est restreinte à dix ans. Quand sept archontes décennaux se furent succédé, la lente décomposition de la royauté s'acheva. Les eupatrides voulurent avoir, chacun, leur part du pouvoir : ils firent décider que, tous les ans, on élirait neuf archontes, oî èwéx (685).

Trois d'entre eux se partagèrent les anciennes prérogatives de la royauté. Le premier, Y archonte éponyme, donna son nom à l'année; représentant l'État, il était le protecteur légal des veuves et des orphelins, le gardien des droits des familles et des phratries. Le deuxième. y archonteroij a\^iU comme le rexsacrificulmde^ Romains, des fonctions religieuses, charge qui lui donnait de la considération, comme gardien légal de la religion, mais point d'autorité doctrinale; il présidait Taréopage et les tribunaux où étaient jugés les crimes d'impiété et d'homicide; enfin il devait avoir épousé une vierge de pur sang athénien, la (SaTi^.tvva, qui elle-même offrait certains sacrifices et chaque année, aux Anthesléries, jurait qu'elle n'avait point commis d'adultère*. Le troisième, V archonte polémarque y commandait l'armée et décidait dans les différends entre les citoyens et les étrangers. Les six derniei's, noramos archontes thesmothèles^ connaissaient des causes nombreuses qui n'étaient pas du ressort de leurs collègues. Chacun des neuf archontes avait le droit de publier des décrets.

A côté de ces magistrats suprêmes, tous sortis des familles nobles,

étaient le prytanée des naucrares, exclusivement composé aussi d'eupatrides, et le sénat de l'aréopage, où seuls encore ils entraient, puisqu'il était formé d'archontes sortis de charge. Ils occupaient donc toutes

Jeton (le Thcsinothètc*. , • . . • -i n» . i

les magistratures; mais ils allèrent plus

loin, et la servitude civile menaça de se joindre pour le peuple à la

servitude politique : car elles ont coutume de s'entraîner l'une l'autre.

Les nobles possédaient toute la richesse: ils portèrent l'intérêt de

* Sur l'archonte paaiXsu;, Yoy. Hauvelte-Besnaull, de Arcfwnie rege, 1884.

* Jeton de plomb, d'après le napvaaa6;, n" de février 1883. — D*un côté, un A, première lettre du nom des Athéniens; de l'autre quatre chouettes, avec une branche d'olivier entre chacun des couples, et Tinscription et9{xo66T(ov (OESMOBETÛN).

Targent jusqu'à l'usure, ou plutôt ils exigèrent de ceux qui labouraient leurs terres des redevances trop élevées, « Les pauvres, dit Plutarque, accablés par les dettes qu'ils avaient contractées envers les riches, étaient contraints'de leur céder le sixième du produit de leurs terres; ou bien, réduits à engager leur propre personne, ils se livraient à leurs créanciers, qui les retenaient comme esclaves, ou les faisaient vendre en pays étranger. Plusieurs mêmes vendaient leurs enfants, leui*s filles, leurs sœurs, ce qu'aucune loi ne défendait, ou fuyaient leur patrie pour se dérobera la cruauté des usuriers*. »

Frappante analogie de la situation de TAttique à cette époque avec celle de Rome un siècle plus tard! Le pauvre, à la merci du riche, n'a pas de loi écrite à invoquer : quelques coutumes appelées lois royales, voilà la règle unique et impuissante que reconnaissent les tribunaux. Les juges, d'ailleurs, ne sont que des eupatrides, puisque leur classe

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