‹ Histoire des Grecs depuis les temps les plus reculés jusqu'à la réduction de la Grèce en province romaineChapitre 40 sur 78 · III. — CYLON, ÉPIMÉNIDE ET SOLON · texte numérisé non relu

III. — CYLON, ÉPIMÉNIDE ET SOLON

Les pays voisins de l'Attique étaient, en ce temps-là, troublés par de grandes agitations. A Mégare, à Corinthe, à Épidaure, à Sicyone, l'aristocratie qui avait hérité, comme à Athènes, de la royauté

• Aux temps héroïques radultère n'élait puni que d'une amende (voy. p. 167). L'État se consolidant sur la base de la famille, il y eut plus de sévérité pour le crime qui dénaturait celle-ci. Dracon permit le meurtre de Tadultère pris en flagrant délit. Mais les mœurs autorisèrent une réparation pécuniaire, que la loi de Gortyne en Crète fixa à 50 statères ou iOO drachmes, au profit du trésor. Cf. DémosUiène, Contre ArisL, §55; Contre Neera, § 66.

376 DE L'INVASION DORIENNE AUX GUERRES MÉDIQUES (llOi-490).

héroïque, avait vu s'élever au-dessus d'elle, par l'assistance de la foule, des chefs populaires, des tyrans. Cette fortune tenta Cjion. C'était un eupatride riche et illustré par une victoire aux jeux olympiques. Théagénès, tyran de Mégare, lui avait donné sa (ille et rengageait à l'imiter, ce qui eût consolidé sa propre usurpation. Cylon consulta, comme le faisait tout Grec de ce temps-là, l'oracle de

Athéna auprès de son autel

Delphes, et le dieu lui répondit que, le jour de la plus grande fête de Jupiter, il pourrait s'emparer de la citadelle d'Athènes. Il demanda du secours à Théagénès, lit entrer ses amis dans le complot, et. quand arriva la solennité des fêtes d'Olympie dans le Péloponnèse, persuadé que c'était le temps fixé, il s'empara delà citadelle. « Il s'était trompé, dit Thucydide ; le dieu avait voulu parler, non de la fête célébrée par lesÉléens, mais de celle que les Athéniens solennisaienl à une autre époque de l'année. »

A peine l'audacieuse tentative fut-elle connue, que les Athéniens accoururent en foule de la campagne et investirent la citadelle. Bientôt les vivres et l'eau manquèrent aux assiégés. Cylon et son frère parvinrent à s'évader, les autres s'assirent, en suppliants, près de l'autel de Minerve qui était dans l'Acropole.

* Peinture sur une petite araphore panathénaîque, d'après 0. Benndorf, Griediùche tind

Il se trouvait alors, parmi les archontes, un homme probablement aussiambitieuxque Cylon et qui, autant quelui, aspirait à la tyrannie, car il descendait des anciens princes de l'Atlique, el l'on voit que sou tils se mit en relations ctroiles avec Crésus, i-oi de Lydie, jiuis épousa la fille du tyran de Sicyone, Clisthénès. C'était Sïégaclès, le cliei' de la

grande famille des Alcméonides. Mais Méyaclés n'entendait pas qu'un autre prît ce qu'il n'avait pu encore saisir, et il s'était mis à la tète des citoyens pour enlever aux rebelles le sanctuaire national. L'Acropole reconquise, il restait à priver les Cylonicles de la protection de la déesse. Il leur persuada de se présenter en jugement ; et, comme ils craignaient de perdre le droit d'asile, il leur lit attacher à la statue lie Minerve un fil qu'ils tiendraient à la main. Auprès de l'autel des Euménides, le fil se rompît de lui-même. « La déesse, s'écria Mégaclès, refuse sa protection aux traîtres. « On lapida ceux qui furent pris hors du temple, et l'on égorgea sans scrupule, auprès des autels

SieilUcke VoKnbilder, Taf. XXXI, n° 20, — AUiiina l'iamaclios, année du casque, de l'égide, du bouclier el de la lance, esl debout auprès de son aulel. ' Une de ces scènes sanglantes est peinte sur une coupe de la fabrique d'Euphronios ;

ceux qji s'y étaient réfugiés. Quelques-uns seulement échappèrent, en allant se jeter en suppliants aux pieds des femmes des archontes (612;.

Ce meurtre fit pourtant accuser Mégaclès de sacrilège, et celle accusation pesa sur toute sa maison, celle des Alcméonides, même sur sa postérité. Les partisans de Cylon, ou plutôt les ennemis des grands, étaient nombreux. Us réclamèrent vengeance, au nom de la religion violée, au nom des dieux, qui allaient cesser d'avoir des regards favorables pour une ville où leurs sanctuaires n'étaient plus inviolables, et les discordes recommencèrent à troubler la cité, se débattant entre la démocratie qui montait et l'aristocratie qui ne voulait pas descendre. Les Mégariens, chez qui, peut-être, Cylon s'était retiré, en profitèrent pour s'emparer de l'île de Salamine, qui commande les approches des ports de Mégare* et d'Athènes. Les Athéniens ne pouvaient, sans honte ni péril, la laisser aux mains de leurs ennemis; ils firent de grands efforts pour la reprendre; mais, après des alternatives de succès et de revers, cette guerre traînant en longueur, ils s'en dégoûtèrent à un tel point que, pour n'en plus entendre parler, ils défendirent, sous peine de mort, de proposer -une nouvelle tentative.

Dans Athènes se trouvait alors un descendant de Codrus qui vivait, sans distinctions publiques, au milieu de la foule de ses concitoyens. Dans sa jeunesse, il s'était livré au commerce pour réparer les brèches faites a son patrimoine {)ar son père. 11 avait beaucoup voyagé, recherchant à la fois, parmi tant de peuples qui passaient sous ses yeux, la fortune par le négoce et la science par l'étude des mœurs et des choses. Il avait la réputation d'un sage, mais d'un sage tempéré, qui ne méprisait point les délices de la vie, la bonne chère, l'amour; qui même chantait ses plaisirs dans des vers assez légers, entremêlés, il est vrai, de bonnes et profondes maximes : il s'appelait Solon.

Il fit d'abord un singulier usage de son talent poétique. Avec toute la jeunesse d'Athènes, il supportait impatiemment la honte de la dernière guerre ; mais une menace de mort était suspendue sur la

nous la reproduisons d'après Gerhard, AmerL Vasenh.yluî. CCXXVI. — Achille (AXIVEA'VS «>), Tépée levée, s*apprêtc à frapper le jeune Troïios (TROIVOS)qui s*esl en vain réfugié près di* Tautel d'Apollon. Sur Tautel est une branche de laurier que Troîlos y a peut-être déposée.

* La vue de Mégare (p. 579, d'après Stackelberg<. la Grèce^ etc.) est prise de l'E. La ville el racropole occupaient, à droite, au pied des monts Géroniens, les deux hauteurs où l'on voit aujourd'hui les maisons du village moderne. La hauteur sur laquelle on distingue les ruines d'un château fort, au bord de la mer, à gauche, dominait le port de Mégare, Nissea, qui était relié par des Longs-Murs à la ville.

lète de quiconque parlerait de Salamine : Solon contrefit l'insensé et joua quelque temps ce rôle. Un jour, il arrive sur la place publique, l'air égaré, et déclame à haute voix des vers qui commençaient ainsi : « J'arrive en héraut de la belle Salamine et je vais vous redire les vers harmonieux qu'Apollon m'a dictés. » On l'écouta : c'était un fou. Mais il arriva que, lorsqu'il eut fini, toute la multitude accourue était folle avec lui et il n'était plus question que de reprendre Salamine, Tile aimable, comme le poète l'appelait. Nommé chef de l'expédition, il vainquit les Mégariens par une ruse, fit dans l'île une descente, et la replaça sous la domination athénienne (604): Cependant cette affaire ne se termina point là ; les Mégariens s'obstinaient à reprendre à leur tour l'île aimable. Après s'être fait beaucoup de mal, les deux partis remirent le différend à l'arbitrage de Lacédémone, qui prononça en faveur des Athéniens, sur la foi, dit-on, d'un vers que Solon avait intercalé dans Vltiade et qu'il donna pour un vers d'Homère.

La sagesse et la résolution de Solon décidèrent du succès de celte guerre; mais, pour faire comprendre les idées de ce temps, il faut citer un expédient auquel il recourut et qui fut une ruse de guerre d'un caractère particulier : à force de sacrifices, il gagna les deux héros indigètes qui protégeaient Salamine et qui passèrent du côté des Athéniens* . Ceux-ci du moins ne doutèrent pas que les honneurs rendus aux héros salaminiens ne les eussent décidés à favoriser un peuple qui leur croyait tant de crédit pour les affaires humaines. Avant d'attaquer les Platéens, Archidamos invoquera aussi les dieux de cette ville et leur demandera de la lui abandonner.

La part que Solon prit à la guerre de Cirrha accrut la considération dont il jouissait ; c'était, croyait-on, par ses conseils que la ville coilpable avait été prise. Il se servit de l'influence que ses services lui donnaient pour calmer les dissensions qui déchiraient toujours la cité. Les parents de Cylon et ceux de Mégaclès se faisaient une guerre acharnée; il persuada aux derniers, qu'on appelait les sacrilèges, de se soumettre au jugement de trois cents des plus honnêtes citoyens de la ville. Ils furent condamnés et bannis ; on déterra les ossements de leurs morts et on les jeta hors de l'Attique.

Ce sévère châtiment fit disparaître un élément de discorde; mais il y en avait tant d'autres, que les troubles continuèrent. D'ailleurs on croyait avoir vu apparaître des spectres, des fantômes ; et une peste qui

* Plutarque, Solon, 9 (voyez, p. 239, le culle des héros).

désola TAttique parut un effet évident de la malédiction des dieux. Les victimes annonçaient qu'il fallait purifier la ville souillée par des crimes et des profanations. Pour calmer l'anxiété des esprits, on fil venir, d'après les conseils de l'oracle de Delphes, le Cretois Épiménide \ C'était un ami des dieux; il passait pour fils de la nymphe

Les Euinénides *.

Balte, et on racontait sur lui de mystérieuses histoires. Dans sa jeunesse, un jour que son père l'envoya à la recherche d'une brebis égarée, il entra dans un antre écarté pour éviter la chaleur du jour. Le sommeil l'y surprit ; il y dormit cinquante-sept ans. Tout était

» Niese {Ztir Ge^chichle Solons und seiner Zeil^ 1882) soutient que l'histoire d'Épimônidc n'est qu'une légende ; et cela est vrai au moins pour une partie de ce que l'on raconte.

* Bas-relief en pierre calcaire, conservé au musée d'Argos, d'après les MHtheil, d, d. archàol. Instit. in Athen, IV (2879), Taf. IX. — Deux personnages, un îiomme et une ferarn*», à droite, sont représentés debout, dans l'attitude de Tadoration, devant les trois Euménides. Celles-ci tiennent de la main gauche une fleur, de la main droite un serpent. L'inscription, incomplète, donnait les noms de ceux qui avaient olTerl cet ex-voto aux Ëuméuides : B|a£v?«w

étrange et imposant dans sa personne : ses longs cheveux, son regard sombre et profond, la solennité de ses gestes, sa gravité orientale. Il avait une merveilleuse connaissance des choses de la religion et de la nature. On voulait qu'il connût toutes les propriétés des plantes et qu'il sût lire dans l'avenir.

Son apparition produisit un vif effet sur le peuple curieux d'Athènes. On s'empressa de faire tout ce qu'il ordonna. Il fit conduire sur la colline de l'aréopage plusieurs brebis blanches et noires, et les laissa aller. Chacune fut immolée au lieu où elle s'arrêta, et un autel y fut consacré aux dieux inconnus. Six siècles plus tard, saint Paul devait éloquemment rappeler ce souvenir et montrer aux Athéniens son Dieu dans le dieu inconnu d'Épiménide. Il coûte à dire que ce sage respecté exigea le sacrifice d'une victime humaine; on en trouva deux, assure-t-on : Cratinos et Âristodémos, deux jeunes Athéniens liés d'une étroite amitié, s'offrirent au couteau sacré pour le salut de la patrie. Épiménide fit encore construire sur la colline de Mars un temple des Euménides, près duquel se réunit ensuite l'aréopage. 11 introduisit quelques changements dans le culte, et interdit aux femmes, à la mort de leurs époux, ces barbares témoignages de douleur, qui laissaient sur leur corps et sur leur visage de longues et hideuses traces. Quand il eut accompli ses réformes, il partit. On voulait le combler de présents et de richesses ; il n'emporta qu'une branche de Tolivier de Minerve, et un traité d'alliance entre Athènes et Gnosse sa patrie.

La mission d'Épiménide eut pour résultat de ranimer chez les Athéniens le respect des choses saintes, d'abolir, au nom de la religion, certains usages cruels, et surtout de chasser les craintes superstitieuses et vagues. Il avait été éclairé sur les vrais besoins de la cité par Solon, qu'il avait associé à toutes ses mesures, et qui, peu (le temps après, fut lui-même appelé à donner des lois à son pays (594).

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