‹ Histoire des Grecs depuis les temps les plus reculés jusqu'à la réduction de la Grèce en province romaineChapitre 71 sur 78 · C.éTès a la rcclicrchc de sa fille · texte numérisé non relu

C.éTès a la rcclicrchc de sa fille

Gérés et ses courses errantes, l-cs rites les plus saints se célébraient la nuit, temps propice aux choses mystérieuses et à cette ivresse de l'esprit qui naît de l'imagination surexcitée. Un des plus fameux était la course aux (lambeaux. Ils sortaient de l'enceinte, marchant deux à deux sans bruit, avec une torche allumée, puis, rentrés dans le pams sacré, couraient en tous sens, secouaient leurs torches pour en faire jaillir les étincelles qui purifiaient les âmes, et se les transmettaient de main en main, en signe de la lumière et de la science divines qui se communiquent et qui vivifient. Peu a peu les torches s'éteignaient; alors du sein des ténèbres sortaient des voix mystérieuses et des images effrayantes,

■ Vêlaient les gépkyrwnet ou Tarces du pont.

* La Société arcltéologique (rAthcnt-s a -fait à Ëlnusis d'importantes fouilles : jr donnerai datifi le second volume le plan des ruines du sanctuaire.

^ G'n's tenant deux torehes, debout dans un char traîné par deux dragons ailés. En légende: KOI>U.N n. nOAI^UN KA 4>P0»TUN0C ACIAPKur KAI.... .Monnaie frnppéc pour la eoinmunaut<^ des tivize villes de l'Ionie, sous l'autoriU' de Glaudius Frouto, asiarque et grand prêtre. (Médaillon de bronze à l'elTigie d'Antonin le Pieux.)

que montraient de rapides éclairs. La terre mugissait; on entendait des bruits de chaînes et des hurlements de douleur, l/effroi descendait dans les cœurs.

Après CCS épreuves, qui constataient et affermissaient la foi des fidèles, le poème sacré continuait ii se dérouler : Proserpine était retrouvée, et aux scènes de deuil succédaient les scènes d'allégresse, aux terreurs du Tartare les joies de l'Empyrée : les ténèbres s'illuminaient

Divinités et praires nïunis à Eleusis'.

de mille feux: le sanctuaire s'emplissait de lumière et d'harmonie. Des apparitions merveilleuses, des chants sacrés, des danses rhylhmiques, annonçaient l'accomplissement des mystères. Enfin les voiles lombaient, et Cérès apparaissait dans sa majestueuse beauté.

■ Relief peint sur une hyilric de Ciini«>s, aujourJ'Iiui conserTée au musée de l'Enuilage (d'après le Compif rendu. 1863, pi. III. — Cf. Strube, Sludien ûbtr drn BUd. von Eleutit, p. 33 el suir.). — La composilion comprend cinq groupes de deux personnages ; dans chacun des groupes, l'une des figures est assise, l'aulre debout. Au centre, nous voyons D^niéter et Kora. Déméter, assise sur une pierre, est coiffée du kalalho* et s'appuie sur un sceptre. Elle loarne la tête vers sa fille Kora qui lient des deux mains une lourde lorche. Knlre les deux divinités est un petil autel portatif, au-dessus duquel sont croisées deux gerbes d'épis; les initiés étaient tenus d'apporter des épis ji Eleusis, eu souvenir des bienfaits de la Grande Déesse. Dans les deux personnages qui sont de chaque cAté du groupe central, M. Sirubc a

780 DE L'INVASION DURIENNE AUX GUERRES HËniQURS (H04-490).

Nous n'avons malheureusement que des révélations fort incomplètes, et nous ne pouvons suivre l'ordre des cérémonies, dont quelques-unes étaient comme des sacrements. Les purifications préliminaires, qui lavaient toute souillure, rappellent le baptême, et en buvant le cycéon ou breuvage sacré, l'initié communiait avec la nature et la vie. D'autres rites consistaient dans l'adoration de reliques et d'objets mystérieux qu'on prenait, en les baisant, et qu'on se passait de main en main ou que l'on replaçai) dans la corbeille sacrée, kalathos. « J'ai jeûné, disait la formule des mystères; j'ai bu le cycéon; j'ai pris de la ciste el, après avoir goûté, j'ai déposé dans ta corbeille; j'ai repris de la corbeille et j'ai mis dans la ciste. »

Les fêtes se célébraient à deux époques différentes de l'année, parce qu'il y avait trois de-

Lc kalalhot de Démêler*. < i>. ■,. ,. , . i ■ i. •

grés d initiation, comme trois ordres de clencature, car les initiés formaient bien, dans le sens primitif du mot, un clergé*. Les petites Éleminies, qui élaient une préparation aux grandes, npoxdBapaii, avaient lieu au mois des premières fleurs, anthestérùm (février), lorsque la vie, se réveillant au sein de la terre, annonçait le retour de Proserpine à Eleusis; les Grand» myttères, au mois des coui-ses sacrées, boédromion (septembre), quand la nature allait s'endormir et la fiancée d'Iladès retourner vers son époux, dans le sombre

à gauche le hiérofJianle, a droite le sacrificateur (tipciit i iit'i ^jiA, p. 3S). Celiii-ci, vêtu comme ie sont ordiuiiremcnt les sacrificateurs, lient de la main droite un porc, la victime consacrée dans les sncnlices offerts à Déméter, et de la gauche des #pis, le hiérophaule, conioimé de mjrle el revèlu dune glola spleiidide, en partie dorée, porte un thyrse; derrière lui se dresiie un trépied. Le thyrse convenait au prêtre d'Iscchoss le trépied à l'interprète des signes de« sacrifices. Hiérophante el sacrificateur se tournent l'un vers Triplolêmi', l'autre vers Athétia. La déesse, est armée du casque et de la lanc*, mais l'égide ne couvre pas sa poitrine. Deux divinités assises ferment de chaque cdté la composition : à droite, Aphrodite, la tète couverte d'un voile ; à gauche Arlémis. Toutes deui s'appuient sur leur sceptre. Devant Aphrodite se tient un prêtre, peut-être le dadouqiie: devant Artéinis se placerait le héraut sacré. L'un et l'autre portent une longue torche. Sur celle 1res belle et très intéressante composition, voyei encore Overbeck, Griediitdie Atinilmythologie, II, p. 675-680.

* Ptolémée Philadelphe avait institué à Alexandrie la procession du kalaUau de Uëmétcr, qu'on plaçait sur un char traîné par quatre chevaux blancs. La médaille d'Alexandrie que nous donnons ici retrace celle scène. Un voit le kalathos rempli de fleurs et d'épis, sur un cliar conduit par quatre chevaux. Dans le champ, la date Lir {= an 13). Grand bronze à l'effigie de Trajan. (Il'après Daremberg et Saglio, Dicl. de* antiq. gr. et rom., 1. 1, p. 1071.)

' KX^fii, la part tirée au sort.

séjour. On n'était admis qu'au bout d'une année à la dernière initiation Vépoptie ou contemplation suprême.

L'homme a toujours fait cette offense au juge suprême de supposer qu'il réglerait sa sentence non sur les actes de la vie, mais sur les dévotions du temple, et l'on s'est dit l'élu des dieux pour avoir rempli certaines pratiques que d'autres n'accomplissaient pas. Les initiés d'£leusis comptaient résolument sur les béatitudes éternelles qu'Homère

InilJalion d'UérakIèd et des Dioscures aux pcliis mrslércs'.

et Hésiode réservaient à quelques héros. « Bienheureux, dit rhjTnne homérique à Démêler, bienheureux les mortels qui ont vu ces choses! Celui qui n'a pas reçu l'initiation n'aura pas, après la mort, une aussi belle destinée dans le royaume des ténèbres*». — « 11 y croupit, ajoute

' Peinture! d'un vase du musée Brilanniijue (d'après Lenorm an 1 et deWille, Élite det m<mument* céramographiquet, liJ, pi. 65 a. — Cf. St rube, ouv. cité, p. 10 pt suW., p. 54. — Overbeck, Griechitcke Kunttmylhologie, II, p. 669 el suiv.). — Au centre, comme sur l'hydrie de Cumes (p. 779), nous voyons Démêler assise et Kora debout. Triplolème est également au premier plan, assis sur son char. Les deux déesses tournent la tèle à droite vers l'un des Uioscures qu'introduit le myttagogo*. Le Dioscure porte la branche ou bacchoi dont il a été parié plus haut; le mystagogos porte une torche. Au second plan à gauche, également précédés du myslagogos, apparaissent tians le bas Héraklés reconnaissable à sa massue, et le second des Dioscures. Dans le fond, on aperçoit les colonnes de l'Ëleusinion d'Agra:. (Sur l'initiation des Dioscures, voy, Xénoplion, HellinitiMi, VI, 3, 6.)

• !n Cererem, 481-i83.

782 DE L'INVASION DORIENNE AUX GLERRES MËDIQUES (1104-490).

Pindare, dans le bourbier d'IIadès, tandis que rhomme purifié par l'initiation a connu avant d'être mis en terre le commencement et les fins de la vie; après sa mort, il habite avec les dieux. » Et Sophocle : « Seuls, ils ont la vie éternelle. » On croyait même que durant la célébration des mystères, Tàme des initiés participait à l'état' des bienheureux*. Dans le tableau des Enfers peint à Delphes par Polygnote, deux femmes étaient représentées, qui, nouvelles Danaides, portaient des vases sans fond d'où l'eau s'échappait. Une inscription disait qu'elles n'avaient pas été initiées, ce qui signifiait que sans l'initiation la vie s'écoule et se perd.

Ces idées n'étaient point très anciennes, car la question de l'immortalité de l'àme était toujoure restée obscure, et les conceptions d'Homère et d'Hésiode avaient suffi aux besoins religieux du génie grec jusqu'au sixième siècle. Alors la voie où l'hellénisme s'avançait fut élargie par trois puissances nouvelles : les philosophes, qui agitèrent déjà de bien téméraires questions; les , . . .„ . I poètes dramatiques, dont la main hardie remua

Les treize villes de la com- * t »

inuiiaulé des Ioniens of- profondément le vicux moudc des légendes hé-

frant mi sacrifice*. /» i • o •

roïques; enfin de pieuses confréries, qui prétendirent donner satisfaction à des curiosités plus exigeantes que celles des temps passés. Il a été question précédemment des premières écoles de philosophie', et il sera parlé plus loin du drame. Mais, à la suite des mystères, viennent naturellement se placer les associations qui s'aventuraient, par delà le culte officiel, en des régions ténébreuses où l'homme cherchait ce qui pouvait calmer ses inquiétudes.

Dans presque toutes les religions, en dehors du culte domestique, réglé par le père de famille, et du culte public, soumis à des rites traditionnels sous la surveillance des magistrats, il s'est pratiqué des dévotions particulières qui, croit-on, conduisent à une vie plus sainte et

< Sophocle, fragm. 348 de Tëdit. de Didot; Pindare, fragm. 103 de Fédii. de Bœckh.

* Apollon Clarios assis dans un temple tétrastyle. Ikîvant le temple, on voit debout treize personnages représentant les treize villes de la communauté des Ioniens. Ces personnages, levant la main, forment un demi-cercle autour d'un autel allumé et d'un taureau qui va être sacrifié. En légende : EHI CTP KA KAAAICTOr lEPEûC lûNÛN KOAOcMMÛN. Au centre : TO KOlNON TÛN lUNÛN. (Revers d*un médaillon de bronze frappé à Colophon, à l^efOgie de Trébonien Galle.)

' Voy. ci-dessus, p. 652 et suiv.

NSTITUTIONS GÉNÉRALES. 785

souvent mènent à de dangereux désordres. Dans la seconde moitié du sixième siècle, on commença à parler des livres d'Orphée contenant les révélations nécessaires pour arriver à la vie bienheureuse. Aristote, qui ne croit pas à l'existence de ce personnage mythique, attribue les vers qu'on Taisait courir sous son nom à Cercops, un philosophe pytha- |j;oricien, et au poète Onomacritos, tous deux contemporains des Fisistratides'. Quelle qu'en fût l'origine, cette poésie qui répondait à certaines aspirations provoqua la formation de sociétés an sein desquelles les idées religieuses plus étudiées, plus raffmées, se dégagèrent pou à peu des conceptions grossières du culte populaire. Secte moitié philosophique , moitié religieuse, l'orphisme, qui trouva dans Athènes un lieu d'élection, développa l'idée de l'harmonie du monde , garan t ic par l'observance des lois morales et, pour .Naissuncu do Dionysos Zagieus'.

la rémission des fautes, par

les actes expiatoires qui assuraient la jouissance, après la mort, des plaisirs élyséens. Dionysos Zagréus, le dragon né, dans la Crèle ou la Thrace sauvages', de Zeus et de Pereéphoné, la Junon infernale, et le Dionysos des monts béotiens que parcouraient les bacchantes furieuses', furent réunis par les Orphiques en une seule divinité khthonienne, qu'ils associèrent sous le nom d'Iacchos, à Démétcr et à Kora. Ce rapprochement était naturel : Cérès, qui avait semé le blé, Bacchus, qui avait planté la vigne, se complétaient mutuellement comme étant la double expression d'une même force, l'énergie vitale de la nature. Mais le grain qui, enfoui dans le sol, se développe el,

< Lob<;;:k {Aglaopliamuê, liv. II, p. 315) in«*t au sixième su'cle le commun ccinenl de la secle orphique. L'opinion d'Ariïlule sur Orphée esl rapportée par Cicéroii, de Nat. Deomm, l, 58,

■ Proserptiu-, mère de Dionysos, assise sur un Irdne, remet l'enfanl mj'sliqno à llitliye qui le prend dans ses bras. Gérés deltoul, voilée, reconnaissable li son bouquet d'épis et de pavots, assiste à celle scène. Ilitliyie esl debout à demi nue; Cérès et Proscrpine sont cntièremeiil velues. (Camée sur sardunyx â deux couches. Haut. 5ti inill.; larg. 40 mill. Cabiiicl de France, n* 59.)

> Hérodote (VU, 111) parle d'un peuple llirace, les Sali-es, qui habitait les cimes des moiils et que personne n'avait jamais soumis ; il possédait un oracle de Dionysos.

* Voyez les Bacchantet d'Euripide.

après la moisson, recommence une vie nouvelle; le rameau qui, vei^ doyant au printemps, se charge de fruits à la maturité, puisse dessèche pour revivre au renouveau, étaient ainsi le symbole de l'existence humaine et des espérances d'outre-tombe', en même temps que l'image de la passion des deux divinités qui, tour à tour, semblaient mourir et ressusciter. Aux premières fleurs qui s'épanouissaient, on chantait la naissance de Dionysos; l'hiver venu, lorsque la nature était en deuil et

Airivùc de Dionysos chct Ikarios*.

la terre inféconde, on pleurait sa mort. Dépouillé de son caractère bestial et orgiastique, il devint le représentant des forces productives, le principe de la vie universelle, le médiateur divin entre la terre et le

' S. Paul, dans son Épilre 1 aux Corinlliiens (iï, 36), reprendra celte image du graiu de blé comme symbole de la résurrection.

* Si-lon la légende, Ikarios vivait à Alliènes sous le roi Paiidion : il donna l'hospitalité à Dionysos, qui, en récompense, Ini apprit à cultiver la vigne. (Pausanias, I, ^, 4; Apollod., 111, 4, T.) La gravure représente l'arrivée du dieu, d'après un bas-relief en marbre du musée de tapies. — La scène se passe aux abords d'une grande maison qu'on voit au second plan. Dionysos, alourdi par l'ivresse et soutcim par un salyrisque qu'il semble écraser, fait son entrée cLei Icarios. le type héroïque du cultivateur atbénien. Icarios est étendu, à cOlé de sa femme Pbanatliéa, devant une table chaînée de mets, auprès d'une colonne sur laquelle se dresse riiennès d'une divinité d'ancien style. Le dieu, épuisé, \a prendre place â côté de ses bûtes sur un lit de repos, et tend à grand'petne son pied droit au satyrisque qui le déchausse. Il est suivi de son cortège bi'uvantet titubant : c'est d'abord un salyrequi porte le Ihyrse énorme de son dieu, puis Silène qui souffle violemment dans mie double flûte, enfin deus autres satyres, dont le dernier soutient une bacchante épuisée. Il existe d'asseï nombreuses répliques de ce bas-relief, notamment au Louvre. [Voy, Frdlmer, tiotîce de la sniIpUire antique, v\° S04. — Cf. dans le Dictionnaire det antiquité» grecque* et romaine*, la noie 532 de la p. 606.)

ciel, le libérateur de nos maux, par l'ivresse bachique ou prophétique dans la vie ordinaire, par l'ivresse morale dans les mystères, enfm, par la félicité promise dans le royaume des ombres à celui qui aura su vaincre ses passions. La vertu, qui n'était comptée pour rien dans l'ancienne théologie, reprend ses droits. Le Destin n'est plus le seul maître de l'homme' ; CQiui-ci devient personnellement responsable, et l'Enfer se moralise, comme la vie s'est spirilualisée. Par toutes ces raisons, le Dionysos d'Eleusis présidait à la vie et à la mort, et son culte était tout à la fois joyeux et triste, joyeux jusqu'à la licence, triste jusqu'aux

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