CHAPITRE Vin
Nouvelles persëcatïons contre les proleslauis. — Ijes dragonnades. — Le marquis de St-Ruth. — Exploits de ses dragons. — Reprise d'armes en Yivarais. — Echec du comte de Tressé près de Ghalancon. — Refus d'amnistie ofiPerte aux protestants du Yivarais. — Leur défaite par le duc de Noailles à l'Herbasse et autres lieux. — Conversion du ministre Audoyer. — Supplice du ministre Homel. — Soumission des cévenols par le duc de Noailles. — Le comte d'Estrades à Nismes. — Fuite des ministres Icard , Peyron et autres, qu'on exécute en effigie. — St-Ruth et d'Hérapine. — Cruautés de la fîlle aînée du marquis de Portes. -^Résolution du roi d*anéantir le calvinisme en France. — Révocation de l'édit de Nantes* — Huit cent mille proteistants quittent le royaume. — La Bergère de Crest. — I^es petits prophètes. — Gabriel Astier. -^ Le marquis de Folleville et le prophète Valette. — Mort du capitaine Tirbon. — Bâville et de Broglie à Privas. — Combat de Pourchères. — Combat du Cheilaret. — Exploits de Folleville. — Retour de Bâville et de Broglie à Montpellier. — Gabriel Astier est rompu vif à Bays. — Violences des catholiques envers les cévenols. — Vivens, Brousson et Roman. — Assassinat des curés de St-Marcel et de Conquerae, du vicaire de Soudorgues, de Bagard, Gauthier, Claparède et Séverac , par les protestants. — Proposition de Vivens à Schomberg. — Mort de Vivens. — Prise et supplice de Capien et de Carrière. — Fuite et retour de Brousson. — Son entrevue avec la Bergère de Crest. — Sa tête est mise à prix. — Près de cent protestants de tout sexe sont condamnés aux galères ou à une réclusion perpétuelle. — Arrestation et supplice de Brousson. — Roman, arrêté, est délivré par les siens
et passe en Allemagne. — Intrigues de cour. — Nouvelles merveilles de Tesprit prophélique. — Guerre à Textérieuret à Tintérîeur. — Daniel Raoul et Etienne Goût. — Mesures de Bâville.
— Supplice de Raoul et de Floulier. — Massacre du Creux-de- Vaie. — Supplice du prophète Gaspard, et ruine de sa famille.
— Exploits de St-Côme. — Affaire du Pont-de-Montverl. --• Mort de Fabbé du Chayla. — Les camisards. — Roland et Jean Cavalier. — Incursion des camisards en Vivarais. — Le comte Du Roure. — Combat de Vagnas , où le baron de La Gorce est tué avec plus de cinq cenls catholiques. — Autre combat à Vagnas , où les cévenols sont défaits à leur tour. — Arrivée du maréchal de Montrevel en Languedoc. — Ses forces. — Egorgement de quatre-vingts calvinistes dans un moulin. — Prise du château de Pompignan par les calvinistes. — Bataille de Porapignan. où les calvinistes perdent cinq cents hommes.—* Nouvelle incursion des camisards enVivarais. — Charmasson^ sous le nom de Cavalier , tente d'insurger le pays. — Moyens qu'il emploie. — Il est défait par de Julien à Franchesin. — Victoire de Cavalier et de Roland. — Rappel de MontréveL — Revers de Cavalier et de Roland. — Arrivée du maréchal de Villars à Nismes. — Sa conduite envers les camisards. — Son traité avec Cavalier. — Roland, chef suprême des camisards. — Mort de Roland et supplice des siens. — Le dernier chef des camisards et le maréchal de Villars. — Pacification des Cévenr nés et du Vivarais. — Rappel du maréchal de Villars. — Teur lative d'insurrection. — • Justet, de Vais. — Défaite du colonel
• Courten. — Combat de Leyris. — Mort de^Justet et de Billard. — Mort d'Abraham Mazel. — Les alliés à Cette. — Leur expulsion. — Majal Deshubas. — Massacre de neuf cents calvi^ nistes à Prélong. — Mandrin. -^ Les états de Languedoc appellent le Vivarais à la civilisation. — Révolution de 4789.
Les idées religieuses avaient été complètement 4532, étrangères, comme on Ta vu, à la sédition d'Aubenâs. Depuis quelques années, catholiques et proteètants vivaient en assez bonne intelligence, dan§
4682. tout le Languedoc, lorsque Louis XIV conçut la grande , mais funeste pensée de ramener la France entière à Tunité de foi ; dès cet instant commença , envers les religionnaires , un système d'oppression intolérable. Obsédé par un clergé implacable, et croyant faire choses agréables à Dieu, ce prince accorda autant d'édits qu'on lui en demanda contre le calvinisme. Privés déjà des honneurs et des principales charges, les protestants se virent interdire l'exercice de toute profession et même celui des plus vils métiers. Après leur avoir ôté les moyens de pourvoir à leur subsistance par le commerce et le travail, on abattit leurs temples, on persécuta, on emprisonna les plus zélés d'entre eux; on poussa même la barbarie jusqu'à défendre de recevoir leurs malades sous un prétexte de charité. Enfin vinrent les dragonnades (1). Elles commencèrent dans le Poitou en 1682, et, en peu de jours, trente-neuf mille prolestants se convertirent au catholicisme par l'influence de la missim bottée de l'intendant de Marillac.
Du Poitou la persécution passa dans le Languedoc, dans tout le Dauphiné et même dans la principauté d'Orange. Des provinces méridionales elle s'étendit aux provinces du nord et parcourut le reste du royaume. Elle se fit sentir surtout dans les Cévennes et dans le Vivarais. Là , poussés à bout par la démolition de leurs temples, l'interdiction de
(I) C^tti le loin qu'on a donné aui penéeutioiit dirigée» sous Louis XIY contre Iflt protestants , parce qne ^ au lien de se servir de moyens de persuasion pour les ramener kla foi catholique , ou employa la tiolence , et qu'on donna des dragons aux prêtres pour auxiliaire».
DU viviRiis, 373
leurs assenoblées Qt le supplice de leurs plus ar- 4d83. dents zélateurs 9 les religionnaires reprirent les armes; on se livra des combats sanglants, où le désespoir de ces derniers suppléa souvent à leur petit nombre et à leur peu d'expérience contre la muhitude et la discipline d'ennemis aguerris et avides de carnage et de butin.
Le maréchal-de-camp marquis de St-Ruth, anr cien page du maréchal de La Melieraie, dont il venait d'épouser la veuve, était parti de Lyon, par ordre de Louvoia, à la tète du régiment-général des drs^ons et de ceux des Cravattes et de Condé. Il se porta sur la ville de Crest, et, de là, sur la forêt de Saou , située k une Ueue sud de cette ville. Persuadé qu'un parti nombreux de protestants s'y était réfugié, il essaya de l'investir; mais la vaste étendue de cette forêt ne lui permit pas d'en venir à bout. Il y pénétra néanmoins, et fut singulièrement désappointé en n'y trouvant qu'un pâtre inoffensif, qui lui apprit que les insurgés étaient partis dès le grand matin pour Bourdeaux, village voisin, où ils devaient tenir une assemblée le lendemain 29 août.
St-Buih, ayant passé la nuit dans la forêt, se rendit à Bourdeaux dès la pointe du jour suivant; mais les protestants n'y étaient plus : ils venaient de «livre un de leurs ministres qui devait prêcher ce jour-là à Bezaudun. Toutefois les habitants de Bourdeaux > à la vue des dragons, sonnèrent le tocsin et firent avertir le pasteur du danger dont on était menacé. Celui-ci, interrompant son prêche, se mit bravement à la tête de ses ouailles, au nombre de cent cinquante, et attaqua vivement Str-Ruth près
4682. du village; puis se retranchant derrière des murs en pierres sèches, qui soutenaient un vignoble, il résista pendant deux heures à tous les efforts des trois régiments du marquis. Chassé enfin de cette position par les dragons , qui lui tuèrent les cinq sixièmes de ses gens , il se réifugia , avec une vingtaine d'hommes qui lui restaient, dans une petite ferme. St-Ruth les y ayant rejoints, mit le feu à la ferme, et tous périrent dans les flammes en chantant des psaumes.
Un assez fort parti de protestants accouru au secours du ministre et des siens , fut aussi mis en déroute; quelques-uns des chefs étant tombés vivants entre les mains de St-Ruth , il les envoya devant Lebret, intendant du Dauphiné, qui les fit rouer. Parmi eux se trouvaient Goûtant de Saillans, et Moïse Chamier, fils d'un avocat de MontéUmar et petit-fils du ministre de ce nom qui fut tué au siège de Montauban par les troupes de Louis XIIL
St-Ruth poursuivit sa mission en Dauphiné, ovi il parvint à convertir plusieurs familles marquantes , entre autres celle de Condillac, héritière de la maison de Blacons et alliée de celle de Montbrun.
Cependant les protestants du Vivarais, que Louvois avait leurrés d'une amnistie, sur les instances de d'Aguesôeau, instruits de ce qui se passait sur l'autre rive du Rhône, avaient repris les armes dès le <*" septembre. Rassemblés à Chalancon, qu'ils regardaient comme une place inexpugnable, ils s'y organisèrent en bataillons et mirent à leur tète les ministres Brunier et Isaac Homel , pasteur de Soyons, âgé de près de soixante et dix ans, mais d'un courage extraordinaire.
St-Ruth passa le Rhône , le 20 septembDe , et alla 46«f2. prendre position entre Charmes et Beauchastei. Le lendemain, il envoya à la découverte le brigadier comte de Tressé, avec vingt-quatre dragons, qui, une demi-heure après, se virent enveloppés par un corps de montagnards. L'imminence du danger fit comprendre à ce jeune favori de Lpuvois, la nécessité de se retirer. Il parvint à opérer sa retraite sans perdre un seul homme , gràpe à son audace et à Tétonnement dont elle frappa ses ennemis.
Dans ce moment, Daniel de Cosnac, alors évêqye de Valence, Lebret et d'Aguesseau, gouverneur du Languedoc y se concertaient sur l'application d'une amnistie que venait d'apporter de Versailles le marquis de Montanègre, et au bénéfice de laquelle d'Aguesseau voulait faire participer les insurgés du Vivarais. Mais ceux-ci , sur la proposition qui leur fut faite de déposer les armes et d'accepter le pardon du roi , déclarèrent qu'ils ne croyaient point à la sincérité de cette amnistie; que ne voulant pas partager le sort de leurs frères du Dauphiné, ils resteraient armés.
Sur ces entrefaites le duc de Noailles^ nommé récemment gouverneur du Languedoc , débarqua à Charmes, où il apprit que deux mille rejigionnaires étaient campés sur la montagne de l'Herbasse , audessus de ce village. Après avoir poussé lui-même une reconnaissance sur ce point, le lendemain de son arrivée, il résolut de l'attaquer le jour suivant, 26 septembre. En effet, le duc, à deux heures du matin, se mit à gravir l'Herbasse, avec trois mille hommes de cavalerie. Attaqués six heures après par
4682. ce corps y les insurges se défendirent vaillammeni; mais vaincas par le nombre, après une lulte acharnée, ils abandonnèrent le champ de bataille , laissant six cents morts , parmi lesquels se trouvaient le ministre Brunier et dix individus dont les vainqueurs branchèrent les cadavres.
Le même jour^ le duc se rendit à Vernoux , le 27 à Chalancon , et le 28 à St-Fortunat, d'oà il envoya St-Ruth dans différentes paroisses, qui, selon Texpression de d'Âguesseau , furent successivement le théâtre de boitcheries humaines. Les habitants des villages environnants , épouvantés de ces massacres, crurent y échapper ep se réfugiant dans les précipices qui avoisinent Montenac ; mai^ l'impitoyable St-Ruth les y ayant découverts, les mit k mort jusqu'au dernier.
Le vieux Homel , après le combat de THerbasse , poursuivi par les soldats du roi , fuyait d'asile en asile, accompagné d'un autre ministre nommé Audoyer. Ce dernier ayant été pris par les catholiques , racheta sa vie en se conyer|;issant , et en dénonçant la retraite de son compagnon d'infortune. Homel ^ arrêté par des paysans , d'après les indications d'Âudoyer , fut conduit à Tournon et condamné à être roué vif. Il subit son arrêt avec une pieuse énergie.
Le duc de Noailles dirigea ensuite ses troupes sur les Géveanes et le Bas-Languedoc , qui s'étaient aussi soulevés. Sur les instances du comte Du Roure, qui voulait prévenir les malheurs dont l'irritation du duc menaçait le pays, une assemblée de religionnaires fut convoquée à CoUognac, dans le but
DU VÏVARÀIS. 37t
de rédiger un acte de soamissiou. CinqiApte gen- 4682. tildiommes, autant 4e minisires et trente bourgeois notables y assistèrent. Cet acte, conçu dans des termes assez humbles , fut porté à Nismes par le ministre du Collet et deux gentilshommes, au comte Du Roure. Celui-ci les renvoya à Valence , vers d'Àguesseau, qui les invita à se rendre enVivarais, auprès du duc de Noailles; lequel n'ayai^ pas trouvé l'adresse assez respectueuse , fit mettre les députés aux fers. Eu même temps ses troupes partirent pour les Cévennes , qui ne furent pas plus ménagées que le Dauphiné et le Yivarais.
Les protestants de St-Hippolyte avaient refusé de signer l'acte de soumission. Prévoyant la rigueur que pouvait entraîner ce refus , de la part de leurs ennemis , ils envoyèrent , à l'approche des troupes du roi, les femmes, les eufaiits et les vieillards dans des cavernes voisines, et, s'armant le mieux qu'ils purent, allèrent se poster au sommet d'une montagne; mais, peu d'heures après leur départ > sur les instigations d^ plusieurs gentilshommes déjà soumis, et que Tressé avait envoyés auprès d'eux, ils consentirent à mettre bas les armes , sous la condition d'une amnistie complète.
Nismes eut bientôt son tour. Trois cents dragons, 1684, arrivés mystérieusement d'Ânduze, sous les ordres du comte d'Estrades, furent diargés d'opérer l'arrestation des zélateurs qui poussaient à la révolte. Les ministres Icard, Peyrol, Brousson et le jeune Fonfrède , fils d'un conseiller au présidial , avertis du danger qui les menaçait par un marchand qui , revenant d'Anduze , avait rencontré les dragons,
4684. sortirent . secrètement de chez eux et s'eufuireilt dans la campagne ; de sorte que les dragons , lorsqu'ils se présentèrent pour les arrêter , ne purent se saisir que du jeune Fonfrède , qui parvint bientôt à leur échapper. Peu de temps après ils se retrouvèrent tous en Suisse. Condamnés par contumace, le 26 juin 1684, ils furent pendus en effigie sur une des places de Nismes. D'autres ministres qui n'avaient pu se soustraire à la persécution, furent livrés au dernier supplice ou jetés dans les bagnes, çivec les principaux religionnaires du pays.
St-Ruth et un aventurier d'Italie qui se faisait appeler d*Hérapine, s'acquirent une déplorable célébrité dans ces malheureuses circonstances, par les torturés auxquelles ils livrèrent les protestants que les dragons mettaient en leur pouvoir. L'histoire accouple à ces deux hommes la fille aînée du marquis Des Portes, tué, en 1629, au siège de Privas. Cette femme , type de laideur et de cruauté , fit partir cent dragons de son château avec mission de lui amener des bourgades vassales tous les récalcitrants qui pourraient tomber entre leurs mains. Au fur et à mesure qu'on lui présentait les captifs , la vieille châtelaine leur faisait lier les pieds et les mains derrière le dos et ordonnait de les suspendre ainsi au fond d'une tour^en guise de lustres (1).
Ces violences furent suivies d'amnisties mal observées, et dont l'infraction était toujours précédée ou accompagnée de massacres et d'exécutions. Enfin le roi, dominé par l'esprit de dévotion que lui suggérait la Maintenon, résolut de détruire la religion
(I) nistoire des Patteurs du désert j par Peyrat, Ioom 4, page 445.
protestante dans tous ses états. II convoqua une as^- 4684. semblée du clergé à St-Germain-en-Laye pour délibérer sur les moyens d'atteindre ce but, et y envoya pour commissaires Boucherat , qui fut bientôt après chancelier, Pelletier et le marquis de Ségnelai. La délibération du clergé ne se fit pas attendre (1) : le 14 juillet 1685, sur le rapport de ses députés, fut 4685. dressé Tédit qui révoquait celui de Nantes et tous les privilèges qui avaient été accordés depuis aux religionnaires. Cet édit fut enregistré le 25 octobre. De sa promulgation vinraat les abjuraj^ons extorquées, les conversions contraintes, les communions forcées, les supplices horribles, la fuite de près de huit cent mille calvinistes (2) qui passèrent à l'étranger, abandonnant tout ce qu'ils possédaient plutôt . que de renoncer à la foi de leurs pères.
Peu de jours après , le marquis de Louvois écrivait au duc de Noailles : « Sa Majesté veut qu'on » fasse sentir les dernières rigueurs à ceux qui ne » voudront pas se faire de sa religion ; et ceux qui » auront la sotte gloire de vouloir demeurer les » derniers doivent être poussés jusqu'à la dernière » extrémité. »
En quittant le pays, les pasteurs avaient dit à leurs ouailles : « L'orage de la colère nous arrache de votre sein pour nous disperser dans l'exil ; mais
(f) « On ditquo le përc Lachaise n'était pas d'afis des violences; que Letel- » lier et Louvois ne voulaient pas la révocation de l'édit de Nantes ; mais que les » eagott l'emportèrent. Quand Louvois vit Taffaire entamée, il la porta à l'extré- » mité. » Mémoires du M. D, L. F.
(2) Voltaire évalue de six k sept cent mille le nombre des calvinistes qui sortirent de France lors de la révocation de l'édit de Nantes. Larrey le porte à plus de huit cent mille.
4685. en notre absence l'esprit du seigneur demeurer^ parmi vous. Jésus sera votre pasteur, 6 brebis d'Israël ! plutôt que de vous laisser sans consolation y il vous parlera par la bouche des simples femmes et des petits enfants (1). »
En effet, dès la révocation de l'édit de Nantes, s'il faut en croire de Jurieu , dans ses Lettres pasto^ raies ^ on aurait entendu, dans les environs des temples démolis, des voix célestes chantant et psal* modiant dans le langage de Marol et de Bèze ; à ces chants §e seraient joints les sons de la trompette, qui auraient accompagné les ministres et les protes^ tants fugitifs jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé un asile au-delà des frontières du royaume.
<686» Alors parut la Bergère de Crest (2) , élève du fa-
(4 ) Rulbiéces , EclaimssemtnU historiques .
(2) « l84>eau VinoeDt, turoommée la Bergère de Crest. Son père tftait uncardeur de laine k Saou. Kée dans l'église protestante, ellel'abjara et parut profiter du soin qu'on prit de l'éeUirer et de l*instruire. Mais la misère Tayant obligée de quitter sa maison , elje se réfugia chez uu laboureur , son parrain , 'qui lui donna set moutons k garder. Ce fut Ik 'qu'un inconwn lui apprit le métier de prophétesse qu'elle fit depuis. Ses 'premiers essais eurent lieu dans des maisons obscures oà le voisinage étant assemblé , elle se jetait sur un lit , et , dans un lommeil simulé , elle prêchait et prophétisait k son aise. Tout son discours consistait en quelques paroles mal arrangées, oîi il n'y avait ni suite ni liaison : Repentei-vouSj mes fri' tes, sortez de Babylone; c'est u^e idotàtrie d!aller à la fnesse , etê. Cependant 09 criait partout au miracle. Ia ministre Jurieu , qui a adopté tant d'autres eitravagancey, se déclara apssi pour celle-ci . La Bergère, quoiqu'elle n'eût qu'envira^p seize ans , animée par la réputation qu'elle avait acquise, enfla son style, et joignit k quelques textes de l'Ecriture quelques lambeaux de permons et des railleries froides contre l'église romaine, auxquelles néanmoins les assistants applaudissaient. On donnait ce spectacle aux personnes les plus apparentes de la contrée ; on y -i^ppelait les amis. IjCs uns y venaient par curiosité et les autres par dévotion. Quand elle veillait , elle ne parlait que le langage du pays; mais dans ses feints enthousiasmes elle s'exprimait en français. Elle parlait quelquefois si vite qu'il était impossible de comprendre ou de retenir ce qu'elle disait , et que quatre bouches pourraient k peipe suffire k débiter tant de paroles. Sur la fin des périodes , eU«
DU yiTÀRMS. 38f
Dieux Duserre. C^tte petite dauphinoise, qûali- 4C86. fiant les convertisseurs de cette époque de marchands et de tricoteurs * d'âmes^ et se disant missionnaire du ciel, se mita prophétiser et à protaettre la prochaine déUvrance de l'église protestante. Elle était âgée de quinze à seize ans, lorsque ses extases et ses visions commencèrent. « Les instructions de la Bergère de Crest, dit de Jurieu, étaient sans méthode et hors des règles ordinaires, par où elles n'en avaient qù'im plus grand caractère de divinité; outre que les inspirés , dans leurs écrits et dans leurs discours, n'ont pas suivi les méthodes humaines. » Du reste , de toutes les prophéties de la Bergère de Cr^sl, une
bégayait et cberchait le fil de son discoirs , comme sî b mémoire lai eût mascjaé. Elle prenait W (on et imitait les gestes d*nn ministre en cbaire. Elle toussait quel- ^efois et ne cirècbait jamais. Tantôt elle élevait sa voix et ses mains , tantôt eUe i'appoyait d'un bras sur le cbevet et gesticulait de l'autre. De temps en temps elle s'agitait en parlant ; et comme elle devenait un peu rouge , les assistants s'écriaient : Qu'elle est belle dans son extase! Souvent elle haussait le drap dont elle était couterte , de peur qn'il ne se passât rien contre la modestie. Partout elle n'ouvrait jamais les yeux , et malgré tous ces mouvements elle contrefaisait bien l'endormie. Gerlan , avocat du Daupbiné , admirateur de cette fille ^ a donné une relation des grâces imaginaires qu'il prétend qtte Dieu avait répandues sur elfe, et if rapporte entre autres une longue séance h laquelle il assista , et où il se dit bien des panmtéa, que l'on écouta néanmoins sérieusement. M. Bouchu, intendant de la province, étant k Crest , peu de temps après cette séance , et en ayant eu avis , donna ordre ^'on lui amenât cette jeune fille. Après plusieurs questions auxqnclîes elle satisfit, étant interrogée sur les discours qu'elle tenait, elle répondit avec les apparences d'une grande simplicité , qui ne laissait pas d'être affectée , qu'à la vérité elle avait entendu dire qu'elle prophétisait en dormant ; mais qu'elle ne le croyait pas et ne le pouvait savoir, puisqu'on ignore ce qu'on fait dans le sommeil. Ce fut son unique réponse. Cependant le maître chez qui elle demeurait et sur qui tombait le principal soupçon de cette supercherie , prit la fuite. La jeune fille fut conduite dans un hôpital k Grenoble , où elle avoua qu'elle avait été dressée k ce manège par un homme qu'elle ne nomma point , mais dont elle décrivit la figure. Après cet aveu , on lui démontra la honte de sa conduite , dont elle parut se repentir si sincèrement que sa vie a été même édifiante. »
Mémoire sur la Bergère de Crest, adressé à M. de Montavsier, par Fléchier, évêque de Nismei , page 399 , tome 2 des lettres de ce prélat.
.1686. seule s'accomplit : ce fui celle où elle annonçait la prochaine mission des petits prophètes (1). L'autoirité ayant reconnu la fraude de ses manœuvres, la fit arrêter et jeter dans un cloître.
4688. L'inspiration des petits prophètes prédits par la Bergère de Crest, commença au mois d'octobre 1 688, dans le Dauphiné. L'esprit prophétique s'empara d'abord de trois ou quatre enfants , puis de quinze, de trente, et ainsi de suite; de telle sorte que dans les derniers jours de mars 1689, on en comptait trois à quatre cents, et qu'enfin plusieurs villagea de cette province n'eurent plus que des prophètes pour habitants.
Ces prophètes tombaient dans les neiges comme frappés de haut-mal , et s'y vautraient jusqu'à ce qu'on les relevât; alors, les yeux fermés , comme des gens qui dorment, ils prêchaient et prophétisaient. On se servait du mot tomber ^ pendant la durée de cette secte, pour dire prophétiser; parce que le symptôme de la prophétie était la léthargie du prophète qui l'exposait à tomber (2).
La délivrance de l'église prolestante , que la Bergère de Crest avait fixée au mois de septembre 1688, ne s' étant point opérée, les petits prophètes
(1) Voir la 5* année des Lettres pastorales du ministre Jurieu, intitulées ; lUfexions sur le miracle arrhé dans la personne d'une bergère du Dauphiné.
(2) « Les extases des prophètes du^^auphiné no consistaient qu'en un assoupiêcement. — D'autres ont cru que c'était une léthargie pendant laquelle ils répétaient sans règle et par le simple moyen de la réminiscence qui leur restait en cet état , ce qu'ils avaient entendu dire ou appris en veillant. C'était de cette manière et dans cet état , qu'ils priaient , chantaient des psaumes , faisaient des promesses k leurs auditeurs, usaient de menaces dans un langage inintelligible à tout autre qu'à des paysans de leurs cantons, p Cérémonies et coutumes religieuses de tous les peuples, lome 4 .
DU YIYÀRAIS. 383
durent nécessairement l'ajourner à un temps plus 4688. éloigné.
La contagion du fanatisme gagna le Yivarais. Ce pays eut bientôt aussi ses petits prophètes , presque tous enfants et incapables de tromper, également simples, également grossiers, et formés par des maîtres qui leur enseignaient la manière de prophétiser. Gabriel Astier, du lieu de Cliou , près de Loriol, jeune laboureur de vingt-deux ans et disciple immédiat de Duserre , fut du nombre de ces derniers. A la belle Isabeau Vincent avait été décerné l'honneur d'insurger le Dauphiné; Astiereutla même mission dans le Vivarais. Il parvint à y organiser une sédition , qui lui valut plus tard le supplice de la roue.
Ce fut à Bays, à Bressac, et aux alentours du château de Granoux, qu'il commença ses prédictions* Poursuivi parBerchu, intendant du roi à Tournon, qui fit incarcérer la seigneuresse de Bays et sa fille, Astier s'enfuit sur les hauteurs de St-Cierge-la-Serre, Là il recommença ses assemblées , souvent composées de plusieurs milliers de personnes. En même temps , des essaims de jeunes extatiques formés à son école , allaient souffler l'esprit de révolte dans celles qui se tenaient à Pranles , Tauzuc, St-Sauveur , St-Michel , Gluiras et St-Geniès , où s'étaient réfugiés ceux des calvinistes de la province qui n'avaient pu ou qui n'avaient pas voulu franchir les frontières du royaume. Le nombre des religionnairea allant toujours croissant, ces villages ne purent bientôt plus les contenir. Dès-lors le siège des prédications s'établit sur les plus hautes montagnes , au milieu des neiges; et les multitudes attirées dans
^688. ces lieux sauvages par la voix de Gabriel Aslier et de ses élèves, ne s'y nourrissaient que de pommes^ de noix et de glands, k Les harangues , dit M. Nap. Peyrat, roulaient d'ordinaire sur la nécessité d'obéir à Dieu plutôt qu'au roi y et de reconquérir la foi par les armes (1). »
Gabriel Âstier , en leur disant que Dieu protégerait leurs efiForts et les garantirait du fer et des balles des catholiques, leur assurait que le prince d'Orange, qui venait de conquérir le trône d'Angleterre , les délivrerait bientôt de leurs oppresseurs avec tine armée de cent mille hommes , et que la foudre du ciel tomberait en même temps sur la chaire pontificale et la réduirait en cendres.
4689. Cependant, le marquis de Folleville, colonel du régiment de Flandres, commandant en Vivarais quatre compagnies d'infanterie et autant de dragons, se mit à la poursuite des religionnaires. Après avoir massacré une de leurs assemblées dans le Velay, il se dirigea stir Tauzuc, où trois mille insurgés se trouvaient réunis. Le 15 février 1689, cette multitude se transporta à S t-Cierge, où un prophète , nommé Valette , lui avait donné rendez-vous. Arrivés à deux cents pas du village de St-Sauveur, qu'ils devaient traverser , ils furent attaqués par le capitaine Tirbon, qui commandait l'avant-garde de Folleville. Les protestants s'armèrent aussitôt de grosses pierres et les lancèrent contre leurs ennemis. Le capitaine Tirbon et neuf des siens furent tués.
A la nouvelle de cet événement, Folleville dépoli ) Mutoirf 4a Pasteurs du déartf tome f , page 4 98 .
DU tIVARAIS. 385
châ on courrier à Bâvilte (1) et à de BrogUé(2) , qui 4689. && trotivaient à MontpelUeiv L^inléndant et le commandant miHlaire accoururent aussitôt en Yivarais^ accompagnés de M. de Chambonnas, évêque de Lôdève. Aidé de ce dernier , Bâville réunît les riîilices, les volontaires et les seigneurs catholîqites du pays , qu'il envoya à Folleville , alors à Lavoulte, et se porta, avec le comte de Broglie, sur Privas, où FeflTervèscence des esjM*its avait atteint son dernier degt-é. Informé que les protestants, au nombre de quatre mille , devaient s'assembler dans cette ville sur les ruines dé leur temple , il prit des mesures pour empêcher cette réunion; mais la plupart de ceux qui y avaient été convoqués se donnèrent rendez-vous au hameau dé Pourchères , situé à deux lieues de là. De Brogliè, en ayant eu avis, àe rendit sur-le-champ à ce hameau , par des chemins presque impraticables. Parvenu à gravir Tescarpement au pied duquel les eaux du Bartras se réunissent à celles du Mézayon , il trouva la foule en prière dans la maison d'un vieux prophète, nommé Paul Beraut.
(f) Nicolas de Lamoignon-Bàf illo , comle de Laanay-Counon , seigneur de Bris/ VangciDeàfe, ChaTagne, Lamotb^-C^anderuer et aaH-e lieux , oonseiller-d'état ^ intendaDt de justice , police et fiuaoces en la province de Languedoc, né è Paris en 4 648 , était le second fib du fameux Guillaume de Lamoignon. Louvois le 6t nommer successiyement aux généralités de Pau, Montauban et Poitiers, et enfin k eellt de Languedoc, oit il fut installé en septembre, I6S5 , lors de la démission àé d'Aguesseau.
(2) Victor-Maurice comte de Broglie, lieutenant-général, né en 4639 , le même qîii fiit fait prisonnier, avec le maréchal de Créqui, par MontecucuUi à la mathen-r reuse affaire de Consarbmck , avait épousé Marie de Lamoignon , sœur de Bà? iUe. Par la protection de ce dernier, il remplaça le lifonien de Rosen , en 1687 , dans le comnùndement militaire du Languedoc.
4689. A la vue des convertisseurs , le prophète et sa fille Sara s'élancèrent contre eux à la tête des assistants. Une lutte sanglante s'engagea. Le prédicant et douze de ses coreligionnaires y perdirent la vie; Sara fut blessée et prise; le reste se dispersa. Le comte de Broglie, ayant brûlé la maison de Beraut, regagna Privas, emmenant la jeune prophétesse (1).
Folleville était parti de Lavoulte avec des milices et une foule de gentilshommes catholiques. A peine engagé dans les montagnes, il apprit qu'elles fourmillaient d'assemblées protestantes. Ne pouvant les attaquer toutes à la fois, et impatient de faire sur une d'elles un exemple qui épouvantât les autres, il se jeta sur celle que Gabriel Astier tenait sur la cime du Cheilaret, entre St-Genest etGluiras. Le prophète et ses compagnons répondirent à l'attaque de Folleville en faisant pleuvoir sur les siens une grêle de pierres; mais bientôt culbutés par leurs ennemis, les protestants se dispersèrent , laissant trois cents morts et cinquante blessés sur le théâtre de la lutte. Folleville, poursuivant ses succès, relança les religionnaires au Besset, à La Palle, sur tous les points, envoyant ceux qui tombaient vivants entre ses mains, à Bâville, qui les faisait pendre à Privas. Après le suppUce de ces malheureux, l'intendant et son beau-frère retournèrent à Montpellier, laissant à l'évêque et au marquis de Chambonnas le soin d'achever leur mission.
4690. Gabriel Astier , qui avait échappé à tous les périls, voulut sortir de l'asile qu'il s'était choisi ; il eut rimprudence, un jour du mois de mars 1690, de
(4) Histoire des Pûitenrs <h iUsert ; par Nap^ Peyrat, tome 4 , page 201 .
paraître à Montpellier, dans le moment où le comte i^oô. de BrogUe passait en revue le régiment de Saulx , sur l'esplanade du Peyrou : reconnue! dénoncé par BD 9ddat dn Vîvarais , il fut arrêté, jugé et rompu vif à Bays, le 2 avril delà même année.
Les calvinistes de la Lozère et des Cévemies fui'ènt encore plus directement en butte aux persécutions* des catholiques , à cause du voisinage des villes où le gouvernement avait de fortes garnisons ; mais ils ne tardèrent pas» à prendre les armes et à se mettre en état de leur tenir tête. Privés de pasteurs et de temples, ils continuaient, au fond des bois, dans les antres de leurs rochers , Texercicè de leur culte. Poursuivis jusque dans ces retraites par les soldats du roi , tous ceux qui tombaient entre leurs mains étaient exterminés ou livrés à des convertisseurs qui leur faisaient subir des tortures affreuses. Abjurez, leur disait-on; et ils repondaient qu'As étaient prêts à sacrifier leur vie au monarque , mais* que leurs consciences étant à Dieu , ils ne pouvaient pas en disposer. Alors les uns étaient pendus par les pieds et à demi-étouffés par la fumée , ou jetés dans un brasier d'où on les retirait à moitié brûlés; d'autres, liés sous les bras avec des cordes, étaient plongés dans des puits , où on menaçait de les noyer s*ils persistaient dans leur croyance. On les empêchait de dormir pendant l'espace de huit jours, et l'on mettait tout en usage pour les priver de sommeil jusqu'à ce qu'ils eussent perdu la raison par l'insomnie et les frayeurs qu'on leur causait. Quelques-uns étaient dépouillés des pieds à la tête et lardés d'épingles ; à d'autres on arrachait les ongles;
4690. enfio des pères et des maris étaient attachés à des poteaux, et l'on violait à leurs yeux leur» filles et leurs épouses. De semblables atrocités , soi» Je règne 4u grand roi y étaient qualifiées ^ par le clergé de Tépoque, de w^ufiURS salut Aiws! (1).
Rie^ de plu$ innocent pourtant que les. assemblées de ces malheureux , dont la ferveur augmentaii en proportion des périls qu'ils couraient, soit en s'y rendant, soit en rentrant chez eux.
£n retownant à Montpellier, de Bâvitle eLde RrogUe avaient pris la nouvelle route des Cévennesi^ avec qjudques compagnies de dragons et de milicet, Ils traversèrent Àubenas, Joyeuse et Genouillac, et se dirigèrent vers Florao,, en suivant le torrènl du Tarn. Un peu au-dessus du» Poi^t-de-M(Hi vert, M entendirent tout-à-coup le tambour e t virent une? co*lonne de trois ou quatre cents cévenols oomm^wléâ par Vivons (2), qui était revenu de l'exil pour prendre le commandement de ses coreligionnaires insur-? gés. Quelques instants suffirent aux beaux -frères pour mettre en fuite Vivons et les siens. Vivons leur éch^pa et parvint à trouver un refuge au milieu des rochers , où Claude Brousson, rentré en France presque en même temps que lui , ne tarda pas k le rejoindre.
BàviUe , instruit du retour de ce dernier , mit h sa poursuite les milices des Gévennes; mais elles ne
(IjDeLinrey^ Béj^fif iff XoiiM J/r,tome4 , page2<6.
(2) Françoîi Viyens, de VtlleraqgBe, exerçait la profesiion de cardeur de laiiM, lorsque rinsorrection éclata. Il a? ait d'abord passé en Hollande pour se soustraire au sabre des cenrertisseurs. Il était de petite taille , boiteux de naissance , mais reb^Miié, audaeieaxiet doué d'une rare éloquence.
DU VIVARAÎS. â89
purent arrêter qu'on autre prédicant ^ nommé ium. Roman, qui fut pris aux environs de Barre ^ et conduit à St-Jean-du-Gard , vers la fin de 1680* Traduit devant l'intendant et le comte de BrogUe^ ceux-ci lui promirent la vie à la condition qu'il leur iûdi(pierait la retraite de Yivens et de Brousson : « S'il n'y a pas d'autre moyen de salut pour moi > répondit R<»nan, iaites-moi exécuter sur l'heure; je suis aussi prêt à mourir que vous à me c^dam-^ ner. »
Le comte de BrogUe , outré de cette réponse , le saisit par les cheveux, et lui ayant donné deux ou trois secousses, lui dit que s'il n'y avait pas de bourreau , il le pendrait lui-même (1 )•
Jeté dans un cachot, d'où il ne devait sortir que pour marcher au supplice , Roman fut sauvé par une servante du château de St-Jean , où il était détenu, qui s'introduisit près de lui au milieu de la nuit et lui fournit les moyens de s'évader; de sorte que le lendemain, lorsque le bourreau vint le chercher pour le pendre, Roman se trouvait en sûreté parmi ses coreligionnaires cévenols.
C'était moins à Brousson qu'à Vivons qu'en voulait Bâville; car le prédicant de Valleraugue, homipe de tête et d'action , était plus à craindre que l'éloquent et pacifique prédicant de Nismes. Il s'attacha donc particulièrement à la poursuite de Vivons. Ayant mis sa tète au prix de cinq cents louis d'or, il fit mourir plusieurs personnes soupçonnées de lui avoir donné asile. « C'est alors, dit M. Nap. Peyrat, que Vivons résolut, lui proscrit, de venger se*
('i) Mémoire de Boman, chét par Court.
4690. malheureux hôtes, et, du fond de sa caverne ignorée , d'effrayer leurs tyrans par une justice d'autant pUis terrible qu'elle devait être mystérieuse et prompte comme la foudre. Quelques jours après, les curés persécuteurs de Sfr-Marcel et de Conquérac furent tués : ce dernier de la propre main de Vivens ; le vicaire de Soudorgues reçut, en portant le Saint-Sacrement, un coup de poignard en plein midi; Bagar|}, ministre apostat devenu premier consul deLasalle, Gautier, Claparède, Sévérac, officiers des milices, furent trouvés morts dans leurs maisons Qu sur les chemins. Sévérac avait saisi un prédicant qui fut envoyé aux galères. Pour que sa mort servit de leçon , Vivens laissa sur son cadavre un billet dont voici le sens :
c Du désert, touchant le sort de Judas. y> Passants, ne soyez pas surpris de [sa mort, parce que cet f impie a Tendu le sang innocent , etc. (4). »
C'est-à-dire que Vivens eut recours à l'assassinat pour se venger de ses persécuteurs. Il ne s'en tint pas là : Vivens fit proposer au duc de Schomberg , alors réfugié en Savoie avec son fégiment , de faire une descente en Languedoc avec dix mille bommes,^ dont une partie serait jetée dans les Cévennes , où, lui, Vivens, à la tête des insurgés du pays, irait recevoir ces auxiliaires entre Durfort et Lasalle. Schomberg ayant accepté ce projet, le plan d'insurrection fut porté à Nismes par le prédicant Henri ; un ^uide des réfugiés , nommé Gabriel Pic , devait le remettre au ministre Pictet , de Genève , corres-
(4) Htstéire dt* PasUwt du déiert , tome 4 j page 222.
BU VIVÂRAIS. 391
pondant du duc de Schombei^. Ce Pic fut arrêté -1694. et fouillé aux portes de cette ville : on trouva^ cousus dans sa culotte , le fatal mémoire et une lettre en chifiFres à la date du 8 mars 1 6^1 , signée Olivier, pseudonyme du cardeur prophète. M. dlberville, résident de France à Genève , envoya ces papiers à Bâville, avec Témissaire, qui fut pendu peu de jours après à Montpellier.
Tel fut le résultat de cette machination, k ce désappointement succéda un revers plus funeSIe pour Vivons. L'un de ses compagnons, nommé Languedoc, étant tombé entre les mains des agents de Bâville, fut conduit à Alais et mis à la torture. K désigna quatre dragons de la garnison d'Anduze comme ayant été séduits par Vivens. Ces dragons , arrêtés à leur tour , avouèrent le fait et déclarèrent que , le soir même , ils devaient s'aboucher avec Vivéns , qui s'était réfugié dans une caverne entre Alais et Anduze. A la nuit, M. de Chanteraîne , commandant la ville d' Alais, suivi de quelques milices, se dirigea vers cette caverne, guidé par Languedoc. Ils y arrivèrent à la pointe du jour. L'ouverture de l'asile de Vivens était obstruée par des broussailles et couronnée d'une sorte de parapet que formait le rocher. Vivens, qui se trouvait dans la grotte avec deux de ses compagnons , Carrière et Capieu , entendit le bruit des pas de ses ennemis. Brûlant aussitôt tous les papiers qu'il avait sur lui , il prit son fusil et vint se placer à l'entrée de la grotte. Voyant que tout espoir de salut lui était enlevé , îl résolut de vendre chèrement sa vie; Après avoir tué trois de ses ennemis et grièvement blessé un quatrième,
4691. Viveus couchait en joue M. de Gbanteraipe , et c'en était fait du commandant d'Alais, si Jourdan, de Bagard , lieutenant des milices qui était monté parderrière sur le rocher, n'eût abattu Vivens d'uB coup de mousquet. Les troupes se saisirent aussitôt du cadavre du prophète , de Capieu et de Carrière, et les transportèrent k Mais. I^q corps de Vivens fut brûlé, et ses deux compagnons périrent au gibet par
4693. ordre de Bâville, en 1692.
L'année suivante, Brousson retourna en Suisse, de là ^1 Hollande, où les pasteurs confirmèrent la consécration qu'il avait reçue des prophètes, et revint qn France au commencement de septembre 1695» Poursuivi de nouveau, il rentra en Suisse
4697. en 1696; enfin, après la paix éphémère de Riswicli: (1697), il reprit, par le Jwv^f le dieqiin du limguçdoCi £tt traversant l^ Dauphiné, il eut nue enlre^vue avec la bergère de Grest, qui venait de recouvrer la liberté. « La prophétesse de Saou lui confirma la vérité de toutes ces merveilles (celles de Textase des petits prophètes du pays) qui excitaient fiion admiration : les enfants à la mamelle prononçant les oracle^ du Seigneur, des étoiles n^raculeuses se levant daUjÇ le^ ciel , des concertai H^lodieux ré^npant dans les niïées, et la cîoie d'une montagne habitée depuis ^n an par des voix angéliques; et \e vieil apôtre du désert, d'une foi aussi candide que la jeune Bçirgère, répondait: Gçr^jipeiQ6nt ce sont autant de ^gnes |infaillible$
4698. d^ la prochaine délivrance d'Isr^^ ! » (l),
I^s rive^ de la Drôme, Çrousapn pas^ a fiu Viva*?
(I) Nap. Peyrat , Bist dei Pasteurs du déicrt, îome 4 , ptgc 246.
l>u vivàrais. 393
v^l^is, et se rendit dans les Gévennes au mois 46W» d'avril 1698.
L'intendant Bâville, informé de son retour, ne négligea aucun moyeq de s'emparer de sa personne. La tète de Brousson avait été mise au prix de six cents louis d'or : BftviUe haussa de cent louis cette odieuse priipe , et mit sjoir les traces du prédi* cant, contraint de se réfugier dans 1q creux des rochers, autant de milices qu'il lui fut possible d'en recruter. Après avoir échappé à plusieurs etmbuscades d'une manière presque miraculeuse, Brousson passa le Rhône et se réfugia à Orange , où le rpi Guillaume, par le traité de Eiswick^ avait obtenu le rétablissement du culte protestant.
Plusieurs temples avaient été ouverts dans cette petite principauté, et, tous les dimanches, les religionnaires de la rive droite du Rhône allaient s'y réunir. Bâville , pour mettre un terme à ces mouvements, établit à Roquemaure cm commandant spécial, nommé de Julien, natif 4'Orange et ancien page de Guillaume, récemment c<Hiverti au oathq^ licisme , et lui donna l'ordre de faire arrêter et conduire à ^ismes tous ceux que se^ gens pourraient rencontrer allant ou revensMit du côté d'Orange. Ui^ grand nombre de religionnaires , pris en flagrant délit, dans l'été de 1698, furent envoyés dans les prisons de Montpellier. Bientôt après , sur l'ordre de Louis XIY, qui voulait en fimr avec l'église réformée , soixante-seize d'entre eux furent condamnés aux galères çt di^-neuf femmes à une réclusion perpét^elle , par jugements de^ 24 et 26 septembre.
Brousson repassa le Rhône, traversa lesC^ennes,
4698. se dirigea sur Béziers, et de là sur Castres. Il visita successivement les églises du comté de Foix , de la Guienne et du Béarn. Il était sur le point de se rendre dans le Périgord et le Poitou , lorsqu'il fut arrêté à Oleron par la maréchaussée , et conduit à Montpellier , où il arriva le 30 octobre. Amené sur la sellette , le 4 novembre suivant, il fut convaincu d'être l'auteur de la déclaration de Toulouse , qui , en 1 683, avait insurgé le Languedoc et le Dauphiné , et d'avoir , de concert avec Vivens , tenté d'introduire en France le duc de Schomberg et une armée étrangère. On le condamna à être rompu vif; mais Bâville, par commisération, ordonna qu'il subît le supplice du gibet avant d'être roué. L'exécution eut lieu le même jour, à cinq heures du soir, sur la place du Peyrou. Son corps fut enlevé à la nuit et inhumé dans la citadelle.
4699. De tous les prédicants cévenols , il ne restait plus que ce Roman sauvé en 1 689 par la servante du château de St-Jean-du-Gard. Pris, par suite d'une trahison , aux environs de Ners , dans la nuit du 9 au 1 0 août 1 699 , il fut conduit dans une auberge de Boucairan , attaché aux pieds d'un lit et gardé à vue, en attendant l'arrivée d'un détachement qui devait l'escorter jusqu'à Montpellier. Mais à la nouvelle de son arrestation , des jeunes gens des environs accoururent armés à Boucairan , enfoncèrent les portes de l'auberge , et ayant massacré les gardiens de Roman, ils le rendirent à la liberté. Roman s'enfuit dans les montagnes, et lorsque les troupes royales arrivèrent; il se trouvait à l'abri de leurs recherches. Elles se mirent aussitôt à la poursuite
de ses libérateurs, et parvinrent à se saisir >d*nii 4699. grand nombre d'entre eux, que Bâ ville fit transférer de Nismes à Toulouse. Deux de ces malheureux, Bernard , de Marvéjols , et Bonnafoux , de Cardet, furent roués vifs, et dix-sept de leui-s compagnons jetés dans les bagnes. Quant à Roman , il trouva le moyen de sortir de France; et l'on suppose qu'il mourut en Allemagne quelques années après.
Vers la fin de l'année 1700, les troubles reli- 4704. gieux paraissaient expirer dans le Languedoc. Bâville, vainqueur de l'insurrection, tournait ses regards du côté de Versailles et aspirait au gouver-^ nail de la France , où semblait l'appeler la mort de Barbezieux, fils de Louvois. Le père Lachaise , or-* gane des jésuites à la cour>et grand ami de Bâville, qu'on pouvait considéra en quelque sorte comme chef de leur parti , fit quelques ouvertures à Louis XIV touchant l'intendant du Languedoc ; mais le vieux roi n'était pas disposé à subir la tutelle d'un second Louvois ; de son côté , la Main tenon , maîtresse des volontés du monarque , frémissait à l'idée d'un rival qui ne pouvait manquer de lui disputer l'empire qu'elle exerçait sur lui ; enfin les ministres Beauvilliers , Pont-Chartrain et Torci ne redoutaient pas moins que la favorite l'entrée au conseil d'un homme capable de les renverser. Ceux-ci , de concert avec la Maintenon , manœuvrèrent de manière à faire remplacer Barbezieux par Ghamillard, homme faible, mais d'une grande probité. On fit entrevoir au roi que la guerre avec l'étranger étant imminente, il convenait de laisser Bâville en Languedoc, afin d'y contenir les populations qui profiteraient sans doute des événements pour se soulever de nouveau.
^701, En effet, Charles II, roi d'Espagne, mort en novembre 1700 , avait légué son trône au duc d*Anjou, Louis XIV , en acceptant ce legs pour sou petitfils, venait.de susciter contre lui une nouvelle coalition , à la tète de laquelle figurait Guillaume d'Orangd , qui traînait à sa suite toutes les nationé protestantes de l'Europe.
Pendant que les souverains coalisés contre là France faisaient sourdement des disposition^ pour l'attaquer , l'esprit prophétique passait du Yivarais dans les Cévennes. Il y fut importé par une vieihé fille qui exerçait, dans les hameaux des deux bords dé l'irdèche , la profession de tailleUse dliabits ambulante , vers l'automne de 1700. « Il se manifesta {l'esprit prophétique), dit M. Nap, Peyrat, qui se complaît évidemment à retracer une foule dé prodiges extraits du Théâtre sacré des Cétmnes et d'un grand nombre de Prophètes, il se manifesta, parmi les cévenols , comme partout et dans tous les temps, comme dans les sibylles grecques et les prophètes hébreux. C'était le pectus anhelans et le rabiefera corda ^umm^ de la sibylle de Cumes; c^était l^oeil farouche, Voir sombre et le poil hérissé de Calehas; c'était le génie mélancolique de Saal , qu'assoupi&faaient les sons xle la harpe de David. Plusieurs de ces extatiques tombaient comme morts; d'autres restaient debout, haletants; quelques-uns étaient à peine agités;* mais presque tous éprouvaient de violents transports accompagnés de soupirs, de saQgtots^, de gémîssemente parfois, et même de ruisseaux de larmes. On eût dit une lutte où le prophète se débattait sous l'étreinte de l'esprit ^^ qui,
BU VIVARÀIS, 397
victorieux CBÛn, le domptait, le maîtrisaH et le for- 47(M. çait à prononcer l'oracle. Il s'emparait de ses or-^ ganes rebelles et constraisait^ sur ses lèvres , chacpie phrase, syllabe par syllabe, à l'insu de» l'inspiré, qui balbutiait sans en entendre le sens ni même le soQ. Il s'adressait direcl^nenrt au prophète , et toujours ainsi : Je te dis, mon enfant^ je f assure mon enfant! C'était la formule consacrée de toute ré-^ vélation, toujours rendue en fiançais, qui était comme la langue sainte. L'inspiration passée, le prophète reprenait l'idiome roman des Cévennes. L'esprit leur apparaissait sous la forme d'une colombe de feu. Une fois un prophète s'écria : k Voyez-» vous la colombe qui descend sur Cabrit? » Aussitôt Cabrit tomba comme foudroyé et s'agita dans une violente extase. Dès ce jour l'esprit fut sur lui, et passa sur son fils. Celui-ci , prêchant dans les grolted. de Conquérac, le transmit à plusieurs assistaiit^ , du nombre desquels était Abraham Mazel , fameux de^ puis comme l'un des chefs deâ enfants de Dieu... » (c Toutefois, poursuit M. Nap. Peyrat, l'esprit œ descendait que rarement sur les vieillards et jamais sur les riches et les savants. Il visitait la jeunesse et l'indigence , l'infortune, les cœurs simples des pâtres , des laboureurs , des filles nubiles et des enfants » (1).
(4) IqI comoMiioe It Bomeselaliire de» faite que r auteur a reeueillif. Noutei» oHeroiif quelques-uns afin d^en démontrer rdlMurdité , et de donner une idée' de Pétat morid ote la perséeutioo aratt rédiMt les populations protestantes.
« Au uiois d'afril do la méoo aiiBétt^l70>l) , un jeune booinie du Maiillon , nommé Etienne Goût, revenait un soir de la magnanerie où il traraillait k St^Jean* da-^ard ; au bas de la daeeUte de S^ean il trouva , couché sur le chemin , «s inçllard saisi d-un (rmm cfiwMî : • Mun ptore , ètes-Toiis malade , lui dit^il T 9 — A genoux , k genoux , d mon iils ! s'écria le ? ieillard. Que t'importe mon
4704. Le nombre des prophètes s'accrut à tel point dans le Languedoc , qu'à la fin de la première anpée , on y en comptait plus de huit mille.
Cependant la guerre venait d'éclater. Louis XIT,
■ mal ! C'est de ton salut qu'il s'agit , et de celui de tes frères ; tu raceompliras
■ par le moyen de l'esprit ; il est en rooi par la grftce de Dieu t Approche-toi , 6
■ mon fils f et reçois-le dans ce baiser. ■ Etienne le recueille sur les lèvres du ricillard , et s'en va évangélisant de bourgade en bourgade. »
« Deux de mes amis, Antoine Coste et Denis Talon, dit Pierre Vemet, de Beauchastelf et moi, allâmes visiter (mai 'ITOI ) Pierre Jonquet, notre ami commun tu moulin de l'Eve , proche Yernoux (en Yiyarais). Comme nous étions ensemble, une fille de la maison vint appeler sa mère qui était avec nous, et lui dit : Ma mère, Tcnex Toir l'enfant ! Ensuite de quoi la mère elle-même nous appela , nous disant que nous fussions voir le petit enfant qui parlait. Elle ajouta qu'il ne fallait pas nous épouvanter , et que ce miracle était déjà arrivé. Aussitôt nous courûmes tous. L'enfant, ègé de treize ou quatorze mois, était emmailloté dans son berceau, et il n'aTtit encore jamais parlé lui-même ni marché. Quand j'entrai avec mon ami , l'enfant parlait distinctement en français d^une voix assez haute, vu son ftge , en sorte qu'il était aisé de l'entendre par toute la chambre. Il exhortait , comme les autres que j'ai vus dans l'inspiration , kj^faire des oeuvres de repentance ; mais je ue fis pu assez d'attention à ce qu'il dit pour me souvenir d'aucune circonstance. La chambre où était cet enfant se remplit ; il y avait au moins vingt personnes ) et nous étions tous priant et pleurant autour de son berceau. . . »
a Une fille de Gallargues , nommée Marguerite Bolle , ma parente , en la compagnie de qui j'allais à une assemblée avec douze ou quinze personnes , tomba en extaie dans le grand chemin, raconte Durand Page ; l'esprit lui dit ; Je te dis, mon enfant, que je ferai tomber une lumière qui vous indiquera te lieu que tous cbercbei. Elle ajouta que nous pouvions marcher sans crainte. Alors nous vîmes une lumière tombant du ciel comme une fusée ; et comme nous savions la carte du pays, nous jngoftmes avec certitude du lieu de l'asicmblée , qui était h un bon quart de lieue de Ih... A cinq cents pas plus loin, la mélodie des psaumes nous attira... t
a Je me trouvais avec une compagnie d'environ quarante personnes, que je conduisais dans une assemblée , dit Claude Arnassan , de Montels ; quand nous arri- Tàmes au lieu désigné, nous n'y trouvâmes personne, et nous jugeâmes qu'il y avait eu quelque raison pour faire l'assemblée dans un autre lieu. Comme nous étions en peine de ce qu'il fallait faire, l'un d'entre nous dit : Mes frères, prions Dieu, et il nous adressera ! 11 n'eut pas sitôt mis les genoux en terre qu'il parut une lumière en l'air comme une grosse étoile , qui s'avança vers le lieu où était l'assemblée , k une demi-lieue de là (chose qui était arrivée une infinité de fois ). Aussitôt que ce litmbetu céleste eut disparu y nous entendîmes le chant des psaumes et nous joignlmeanos frères...» Histoire 4e8 Paslewndu dètert, tome 4, pages 274, 272 et 278.
obligé d'envoyer ses armées en Espagne et en Italie, no4 . retira presque toutes les troupes qui opprimaient les protestants dans les contrées méridionales; ceuK-ci, voyant les prêtres catholiques privés de leur appui, firent entendre des cris de vengeance que répétèrent à la fois les échos des montagnes des Cévennes , de la Lozère et de TArdèche. Un mouvement s'opéra sur tous les points. Daniel Raoul, du diocèse d'Uzès, fut le premier à donner le signal. Au mois de mars 1701 , il se précipita , à la tète d'une foule d'exaltés, dans l'église de Valleraugue, brisa le tabernacle et foula aux pieds te Saint*Sacrement et les vases sacrés qu'il renfermait. Presque en même temps , le prophète Etienne Goul, à peine âgé de vingt ans, souleva et entraîna une multitude de jeunes gens par ses prédications et se livra à des excès du même genre.
Bâville , voyant la sédition grossir par l'influence de Textase, qu'il qualifiait avec raison de jonglerie^ prescrivit des mesures sévères contre ceux qui prétendaient en être atteints , et menaça de la peine de mort tout individu qui jouerait le rôle d'inspiré. Ne pouvant réprimer l'extase, il prit le parti de faire enfermer les soi-disant petits prophètes de tout sexe dans des forteresses et dans des couvents. Plus de trois cents furent envoyés dans les prisons d'Uzès. Plusieurs d'entre eux , les moins âgés , recouvrèrent la liberté peu de temps après; mais les autres, au nombre de deux cents, furent contraints à prendre du service ou condamnés aux galères.
Etienne Goût , qui les avait dressés à ce métier , fut pris, en décembre 1701 , et conduit dans la cita-
4701. délie de MontpeIKer. Daniel était aussi tombé entre les mains de ses ennemis, dans les bois de Torhac^ près d'Anduze, avec trois de ses disciples: Floutier^ Rey et Bourelly ; ils furent transférés à Nisnaés et condamnés , Daniel à être rompu vif, Floutier , à la potence, et Rey, auit galères; quant à Bourelly, il fut envoyé aux armées. Daniel supporta le supplice de la roue avec un cotirage sans exemple : il fallut cent trois coups de barre pour lui briser lés os et lui ôter la vie.
Les assemblées étaient continuellement poursuivies par les milices , ce qui amenai de grands massacres; lé plus important fut celui du Creux-de- Vafie, pr^ des (MUères, en Vivarais, le 14 septembre 1701. Un grand nombre de protestamts restèrent sur le carreau; une barque et deux charrettes purent à peine suffire pour transporter leê blessés à Montpellier. Le prophète Gaspiard et quelques autres furent condamnés au gibet; trois de ses enfante furent envoyés aux galères; te quatrième mourut dans un cachot, et la maison paternelle fut réduite en cendres. « Ainsi, dit Court, dans un même jour, sa femme se trouva sans mari, sans enfants et sans biens. »
Dans la nuit du 6 au 7 novembre, les milices tuèrent , à Tomac et près d'Uzès , trente-trois reliai 702. gionnaires; vers la fin dé février 17{fâ, elles pendirent, au Pont-de-Montvert, quatre hommes et quatre femmes du même culte, et imposèrent Florac de huit cents livres , pendant que le baron de Sf- Gôme faisait sabrer les assemblées nocturnes de St-C6me , des bois de Candiac et des bruyères de
Vauvert et brancher le prophète Petit- Marc et 47û2. Hontbonnoux, de Bemis.
€es rigueurs ne firent qu'accroître l'exaspération des Enfants de Dieu ( c'est ainsi que se qualifiaient les cévenols); des murmures, ils passèrent aux menaces. «Dieu, disait un de leurs prophèteis, fera tomber du ciel dans la iradlée de St-Privat, pour consoler Jes fidèles, un temple de marbre blanc orné de filets d'or et de l'écriture des tables de la loi. » — « Bientôt, disait un autre, Dieu montrera au peuple une échelle qui touchera de la terre aux portes du paradis » (1).
Dans le même temps , Durand Fage présidait une assemblée nocturne à Gallargues. La prophétesse BoUe lui dit : « L'épée que tu portes servira à détruire les ennemis de la vérité. »
V Esprit donnait , dit-on , de semblables avertissements aux autres prophètes. Voici , du reste , ce qu'on lit, à ce sujet, dans l'ouvrage déjà cité de M. Nap. Peyrat , à qui nous empruntons une grande partie des faits dé cette triste époque : u Abraham Mazel, Salomon Couderc et Pierre Séguier reçurent simultanément, par une révélation directe , confirmée de visions symboliques , Tordre positif de cfca*ser les frêlares et de fain la guerre aurai. En adorant ce commandement souverain , les pâtres ne pouvaient concevoir comment eux pauvres gens, simples jet rustiques, réussiraient à expulser des prêtres si puissants et à vaincre un si grand monarque. Les assistants furent même scandalisés d'un projet qui leur parut inexécutable; et les plus croyants n'es*
(l)Louvrel«uil.
4702. péraient qu'en levant les yeux vers celui qui donna la force au berger béthlééniite d'abattre les lions avec la houlette et les géants avec la fronde. Pendant qu'ils flottaient ainsi, Etienne , que l'on croyait mort, et que Bâ ville avait oublié dans les cachots, reparut tout-à-coup.
» L'ange du Seigneur m'a délivré! leur dit le prophète. Il m'a fait sortir , comme saint Pierre , à travers les gardes et les portes de fer! » Etienne communiqua son esprit et sa fougue à ses amis ; ordonna des quêtes pour des achats d'armes , et fit des amas de poudre et de balles. Il annonça que Dieu susciterait bientôt en France quarante mille prophètes , à la tête desquels se mettrait un puissant monarque. Ce libérateur attendu était sans doute Guillaume d'Orange. L'apparition simultanée de l'esprit prophétique donnait à ces armements un caractère providentiel et à ce prince une miraculeuse auréole. Des bruits de guerre résonnaient sourdement dans tous ces déserts. — « Sonnez du cor en Sion , s'écriaient les prophètes, car un peuple paraîtra et se répandra sur les montagnes avec la rapidité de l'aurore ! Ses pas auront la vitesse du cheval et le retentissement des chariots ! Ses enneii(iis pâliront en le voyanl ! Invulnérable , il se précipitera au travers des lancer; il escaladera les murailles el s'emparera des cités! Ah! qui pourra résister aux légions de l'Eternel ! Sonnez du cor en Sioii! Sanctifiez le jeûne; publiez l'assemblée solennelle! Que les sacrificateurs pleurent entre le jiorche :et l'autel ! Car l'Eternel est ému des maux de son peuple ! Il a dit : Consolez-vous ! Je vous
DU VIVÂBAIS. 403
délivrerai de l'armée du septentriorv ! Je la balaierai 4702. dans le désert; et toute la terre sentira l'infection de ses cadavres ! Sonnez du cor en Sion î » (1).
On conçoit avec quelle puissance de pareils discours devaient agir sur des populations que le malheur et la persécution avaient poussées au fanatisme.
D'un autre côté, s*il faut en croire Louvreleuil, les prêtres voyant leurs ouailles déserter les églises et abjurer la religion de leurs pères pour passer sous les bannières de Calvin, jetèrent les hauts cris : « Nos paroissiens nous quittent, disaient-ils (c'est Louvreleuil qui parle); ils ne veulent plus garder Tabstinence des viandes , ni les fêles chômées par Téglise; le prône et le catéchisme leur sont en dégoût et nos mystères en horreur; les prêtres les plus éclairés et les plus vertueux ne sont rien pour eux auprès de leurs prophètes ; notre foi se ruine de jour en jour ; et , si l'on n'y porte remède , elle va périr dans les Cévennes. »
A ces véhémentes exhortations, l'abbé du Chayla (2), prieur de Laval , inspecteur des missions du Gévaudan et archiprêtre des Cévennes, accourut à Mende, où il passait ordinairement l'hiver, et donna le signal de l'insurrection en livrant les chefs du peuple à l'intendant Bâville. De là, il se rendit à Melouze , puis à Moissac , à St-Roman , à Vebron et enfin au Pont-de-Montvert , vers la mi-juillet 1702, Dans ces entrefaites , un certain nombre de cévenols des deux sexes , que l'archiprêtre expulsait de
(4) Histoire des Pasfenrs du désert, tome I, page 286. — Joët n. [2] Prononcez Chélla. C'était un cadet de la maison dé Langlade j originaire di| Aévaudan.
4702. leur pays , et à la tête desquels figurait un muletier de Canues, nommé Massif, qui l^s conduisait à Genève, se dirigeait vers le Vivarais, dopt les routes offraient plus de sûreté que celles de la rive gauche du Rhône ; mais à peine avaient-ils fait quelques lieues, qu'ils tombèrent dans une embusc^e dç milices , commandées par le capitaine d'Escalier , qui les envoya à l'abbé du Chayla. L'archiprêtre fit partir les femmes pour Mende et retint les hommes au Pont-de-Montvert, oii le subdélégaé Leblanc, de Florac , vint instruire leur procès. .
Le diinanche suivant, 23 juillet, le prophète Séguier , de Magestavols (1) , présidant une assemblée sur la montagne du Bougés, déplora le malheur des prisonniers du Pont-de-Montvert et excita son auditoire à prendre les armes pour les délivrer et exterminer Varchipritre de Mohc qui les retenait. Salomon Couderc prit ensuite la parole et prétendit avoir reçu de V Esprit l'ordre positif de massacrer les prêtres; enfin Abraham M^el termina la séance par cet apologue biblique : « Mes frères, j'eus naguère une vision : je vis de grands, bœufis noirs fort gras qui broutaient les plantes d^n jardin; et une voix me dit : Abraham , chasse ces bœufs ! Comme
{i) « .... Le DantoD sauvage des Cé?enDes. Son nom signifie flioif<oiiii«iK*, comme s'il eût été prédestiné de toute éternité h être un fnoisiontieur d^hommes. Il étail etrdeur el demeurait k Bligesttyob , hameau situé tu sud du Bougés. C'était un ifrand homme sec et hrun , au TÎsage noir ^ maigre et long , sans dents supérieures « âgé de cinquante ans environ. Qu'on n'oublie pas de se le figurer «Tec ses longs cheveux et cet air mystique et sauvage que lui donnaient l'extase et la vie du désert , et l'on aura l'image fidèle du prophète de Magestavols. Cet homme terrible avait résolu le massacre général des prêtres, el de mettre leur sang entre les cévenols insurgés et leurs implacables tyrans. »
Louvreleuil , Fanaiwme retumveU. — Nap. Peyrat , Histoire des Pasttun dm • dùert
BU VITÀRAIS, 405
je n'obéissais pas , la voix me dit encore : Abraham, 4702. chasse ces bœufs! Alors je les chassai. Or, selon que l'Esprit me l'a révélé depuis , ce jardin, c'est l'église de Dieu; les bœufs noirs qui la dévastent, ce sont les prêtres ; et la voix qui me parlait , c'est i'Etemel, qui m'a ordonné de les expulser des Cevennes » (1).
Ces dernières paroles excitèrent au plus haut point Tenthousiasme de la multitude, qui y répondit par les cris : Aux armes ! Mort aux prêtres de Baal !
Dès la chute du même jour , les trois prophètes dont nous venons de parler se jetèrent dans les villages et les hameaux d'alentour, et ayant rassemblé un grand nombre de leurs adhérents , ils leur indi^* quèrent pour point de réunion , vers le soir du lendemain, la cime de la partie septentrionale du Bougés dans le bois d'Altefage , à l'endroit appelé les trois faus (fagi et alta fagus] (2).
(4) Théâtre ioeréf Abrabam Masd ^ Ntp. PeyraC.
(2) Dans un ouTrage réoemmcDt puUié par M. HerBadt Kotwalde, intitulé : Jean Cavalier y on Us camisarde et les cadets de la croix, on trouTo une description trèsHsxacte de cette localité. Voici ce qu'on y lit :
« Cette montagne, couronnée par un bois de chênes et de pins aussi ?ienx que les foloêt-aréeomiquet qui habitaient ces pays snrbon temps de nos aïeux les gaulois, est une dé celles qui séparaient les tolces des helviens.'On TOit encore, sur lacôta méridionale, la roche carrée d'où le chef des druides exhortait les celles à la prière, leur enseignait la morale , le respect des enfants envers les pères et les vieillards , et la grande vertu des anciens pleuples, FhospitaKté. On ne pourrait dire positivement si cette pierre fut ainsi taillée par les soins des hommes ou si le temps , en émoussant ses angles, lui a donné la forme qu'elle a de nos jours; mais, il est certain que le barde , ou poète gaulois , y faisait entendre les sons d'un instrument qui ressemblait beaucoup k notre lyre, et excitait ainsi le courage de ses frères menacés par lei phocéens de Marseille ou par les romains... Cette pierre est h peu près à miette de l'Altofage. Au bas de la montagne est «ne espèce d'enceinte circulaire couverte de chAtaigniers et d'autres arbres... Ello est environnée de montagnes moin»* élevées I mais d'un accès si difficile, k cause des rochers aigus et souvent taillés k pie
AOG GUERRES CIVILES
4702. Le lemiemain, à l'heure convenue, les calvinistes, ayant à leur léte Séguier, Salomon, Abraham et autres , descendirent du point de leur réunion sur le bourg du Pout-de-Montvert, distant de deux lieues environ de l'Altefage.
L'archiprêtre occupait la plus belle maison de ce bourg, située dans la partie septentrionale, du pont ou le Rioumal tombe dans le Tarn; elle avait appartenu à un calviniste nommé André , tué par les soldats de Noailles, dans les dragonnades de 1685.
A dix heures du soir , les montagnards, armés de pistolets , de haches et de faux , se présentèrent devant Thabitalion de Tabbé du Chayla et le sommèrent de remettre en liberté les prisonniers; sur son refus , les assaillants brisèrent les portes et mirent le Jeu à la maison. L'archiprêtre voulant se sauver par une fenêtre , tomba mort sous une grêle de balles. Il était alors âgé de cinquante-cinq ans. Sept ou huit de ses gens , entre autres. Roux, prêtre instituteur du bourg, furent également tués. Les insurgés mirent aussitôt le feu à la maison , qui fut dévorée par les flammes (1).
qui sont diiséininéf irrégulièrement ^r leurs revert escarpés et des précipices qoMb forment entre eux , qu'il faut absolument connaître le pays pour arri? er dans ce désert. L'étranger découvre bien de grandes gorges qui séparent les roclies élevées et sans verdure ; il aperçoit même aisément des cLemins pratiqués au milieu des fofidriferes qui font mille détours et conduisent vcff ces gorges situées au-dessus d'eux i n^ais s'il essayait de les Kuiyre et d^ 8*y enfoncer sans guide , il courrait le risque d'être plus d'un jour et plfis d'une |i|iit avapt de rptrpuyer une route praticable et sûre. • Tome ^ , pages 9 et 10.
(I) Voici dans quels termes M. Nap. Peyrat rapporte cet éténement : «... Du Chayla voit que sa dernière heure est venue ; il donne l'absolution à ses genS| qui du haut de l'escalier refoulent les assaillants. Gbaptal, Tun de ces demien, a la face effleurée par une balle. — « Enfants de Dieu » s'écrie le prophète , armes » bas ! Geei nous arrêterait trop ! brûlons dans sa maison le prêtre et les tatellitea t de Baal ! • A ces mots, ils entassent les chaises, les paillasses des soldats, les
DU TIVARAIS. 407
A la nouvelle des événements du Pont-de-Mont- ^702. vert , le marquis du Chayla , neveu de Tarchiprêtre, le comte de St-Paul, son frère, le comte de Morangier, son cousin, le comte César de Peyre , lieutenant-général , et quelques autres gentilshommes du pays se dirigèrent vers ce bourg avec un millier d'hommes qu^ils venaient de lever sur leurs terres. Pendant ce mouvement, le comte de Broglie marchait sur le même point avec des milices commandées par le capitaine Poul, vieux militaire qui avait fait les guerres d'Allemagne, de Hongrie et des Alpes contre les vaudois. De Broglie arriva le 29 au Pont-de-Montvert , et Bâville , qui s'était rais en route en même temps , se porta sur Alais pour tenir en respect les Basses-Cévennes.
bancs de la chapelle Toisine, et y mettent le fea. Il prend rapidement dans cet boiseries vermoulues. L'archiprétre et ses gens se réfugient dans un cabinet voûté sous les combles ; ils nouent è la fenêtre leurs drapr de lit tordus en cable, et rarcbiprëtre tente le premier de se laisser glisser dans le jardin ; mais il tombe et se rompt une cuisse, et ne peut que se cacher dans le feuillage de la haie de clMure; les autres descendent après lui, et quelques-uns s*élancent dans le Tarn, qu'ils trafevsent sous le feu des insurgés. Cependant Vincendie avait dévoré la charpente; le toit s'était écroulé , et la Oamme dépassant les combles , montra aux conjurés lé malheureux arcbiprétre blotti dans son buisson. — « Le voilà I le voilà! garrottons
• ce damné persécuteuri » Du Cbayla leur demanda la vie. — « Si je suis damné,
• leur dit-il tristement , voulez-vous vous damner aussi ? » Séguier arrîve ; « Ah 1
• te voilà persécuteur. des enfants de Dieu ! non, non, point dé grâce; PEsprit
• veut qu'il meure I • Et il lui porta le premier coup. Tous les autres le frappèrent après lui. « Voilà, disaient-ils , pour mon père expiré sous la » oue ! voilà pour mon
• frère envoyé aux galères ! pour ma mère morte de chagrin l pour ma sœur, pour
• mes parents , pour mes amis en exil , eu prison , à la misère 1 » 11 reçut cinquante-deux blessures , dont vingt-quatre étaient mortelles. Son intendant , son coisinier et quelques soldats fureni massacrés- aussi. Les psisonniers intercédèrent en faveur d'un domestique et d'un soldat qui les avaient traités avec douceur, et on leur fît grâce. Toute la nuit le prophète et ses compagnons , agenouillés autour de ces cadavres , chantèrent les psaumes, dont la farouche harmonie se mêlait au bruissement des flammes et an murmure des torrents. A l'aurore ils se retirèrent et;, psalmodiant toujours , remontèrent le Tarn vers Frugères. • Hittoir^ des Pasteurs du dé$ert, tome 4 , pages 297 et 298.
4702. Oû se jeta à la poursuite de Séguier et de ses compagnons. Foui , les ayant atteints sur le plateau de Fontmorte , saisit le prophète de sa propre main au milieu du combat , et le fit prisonnier avec deux des principaux de sa bande ^ Pierre Nouvel , de Vialas, et Moïse Bonnet, de Peyremale, et les conduisit à Florac. a Chemin faisant, ditBrueys, Poul, qui n'avait pas l'âme tendre , s'avisa de dire à Séguier : « Eh bien , malheureux ! présentement que je te tiens, après les crimes que tu as faits, comment t'attends-tu d'être traité ?» — « Gomme je t'aurais traité moi-même , si je t'avais pris , répondit le prophète héroïque. »
Traduit devant ses juges, il répondit à toutes leurs questions par des passages bibliques.
Séguier fut condamné à avoir le poignet coupé et à être brûlé vif. Cet arrêt reçut son exécution le 12 août. Nouvel fut rompu vif à Ladevèze, et Bonnet, pendu à St-André-de-Lancize.
Après ces événements, les cévenols se retirèrent sur l'Altefage , où coururent les joindre les protestants du Vivarais et une multitude de catholiques qui , ne pouvant subvenir à la capitation et aux autres impôts dont ils étaient accablés, avaient pris le parti de faire cause commune avec eux.
Plusieurs bandes se formèrent , et à leur tête parurent des chefs jusqu'alors inconnus , marchant et guerroyant avec un cortège de ces prophètes dont nous avons parlé. Ces bandes reçurent différentes dénominations : Le clergé les qualifia de fanatiques, et les habitants du plat pays leur donnèrent le nom de camisards, à cause des justaucorps de toile
DU VlVàRAIS. 409
qu'ild portaient et qui , de loin , ressemblaient assez 4702. à des chemises; d'autres disent que ce nom de camisard vint de camisade , attaque nocturne , où Tennemi peut être surpris en chemise. Quoi qu'il en soit , ces gens-là ne trouvant pas à subsister dans les lieux s^restes où ils s'étaient rassemblés, se répandirent bientôt dans les vallées du voisinage. Us commencèrent par piller les prêtres et les moines, puis les hameaux , les villages , les bourgs et finalement jusqu'aux villes murées^ qu'ils attaquaient avec une audace extraordinaire.
Tel était l'état des choses dans les Gévennes et 4705. dans le Vivarais, lorsque Louis XIV, alarmé du progrès des camisards dans ces contrées , fit partir le maréchal de Montrevel avec ordre de les réduire (1).
Roland , chef principal des camisards (2) , voulut prévenir l'arrivée du maréchal par l'expédition du Vivarais , arrêtée depuis quelques mois et suspendue à cause des neiges. D'après son plan, le jeune Cavalier (3), arrivé depuis peu de Genève, devait partir
(IjLabeaume-Montrerel appartcniit à une des plus anciennes familles de la Bresse. Son père , Ferdinand comte de Montrevel , gouverneur de Besançon , aval' livré la Franche-Comté à Louis XIV. Le plus jeune de ses fils, Nicolas-Auguste , était né dans cette province, en 4646. — Maréchal-de-camp en 4688 , lieutenantgénéral en 1693 , maréchal de France en janvier 4703 , il venait de recevoir en même temps que cette dignité celle de gouverneur du Languedoc. 11 était brave, mais d'une fatuité révoltante et dépourvu de talents.
(2) Ce Roland était né au Mas-Soubeyrand , en 4 675. Enrôlé fort jeune, il avait fait les campagnes des Alpes avec le maréchal Catioat. Après la paix de Riswick, il revint dans les Gévennes avec quelques notions sur l'art militaire qui contribuèrent à le placer è la tète des camisards.
i3) Jean Cavalier , devenu si célèbre , était né en 4 685 au hameau de Ribaute , voisin du bourg d'Anduze. Filsd*un laboureur protestant , et Talné de trois garçons, il avait été d'abord berger k Vézéoobre , puis apprenti boulanger à Anduze. Plus tard , en mars 4704 , les poursuites du curé de Ribaute le forcèrent h se réfugier k
410 GUERRES CITILBS
.4703. pour insurger les Boutières. Dès-lors les Cévenneà deviendraient le point central des corps de bataille dont le Rouergue et le Vivarais formeraient les ailes, qui, en se déployant, devaient atteindre, d'une part, jusqu'à l'Océan, et, de l'autre, jusqu'aux Alpes. Cavalier, ayant quitté Bousquet , où il se trouvait, se mit en marche pour les Boutières, dans les premiers jours de février 1 703 , avec huit cents hommes et trente mulets , chargés de bagages ; il avait pour guide le prophète Dortial, dont le nom mystique était St-Jean, natif de Chalancon, et député de ce pays. Dans sa marche de Bousquet à St-Jean-des-Agnels , où il arriva le soir même, Cavalier réduisit plusieurs villages et quelques châteaux et incendia trois ou quatre églises. Après avoir passé la nuit à St-Jean-des-Agnels , dont il avait mis en fuite les habitants, il le livra également aux flammes et marcha sur Barjac. A peu de distance de ce lieu, ses éclaireurs firent la capture du jeune comte Scipion Du Roure (1), l'un des trois lieute-
Genève , où il travailla un an dam une boulangerie ; au bout de ce temps il revint k Ribaute el participa au meurtre de l'abbé du Gbayla. Cavalier, k l'époque dont il s'agit; avait dit-buit ans. « Il était , dit-on , blond , gracieux de figure, de petite taille f mais robuste ; il avait le cou court y la Tace colorée , des yeux bleus , vifs et saillants, et une grosse tète, d'où tombait, sur de larges épaules, une belle et tiottante cbevelure. » Nap. Pcyral, d'après Cavalier, M"* Dunoyer, sœur Dcmerez, de rincarnatipn.
(1) Le père du comte Scipion Du Roure avait été tM.é vingt ans aupai^vantk la bataille de Fleurus. Cette vieille maison a pour armes un chêne, dont elle tire son origine ( Roure dans l'idiome du pays signifie chêne ) , et pour devise de vetustale robur. Elle était déjà en grande réputation au ^14* siècle. Deux cents ans après, Tun de ses cadets devint favori du duc d'Anjou , qu'il suivit dans la conquête de Naples. 11 devint souverain du duché d'Urbin et chef de la famille deUa Rùvere , d'où est sorti le pape Jules II. Guillaume Du Roure, premier du nom, s'étant marié avec Urbaine Grimoald, nièce du pape Urbain V, suspendit la tiare pontificale aux branches de son chêne Son mariage lui procura h fief de Grizac , dont le Bourges faisait partie.
DU VlVARÀlS. 411
naots-géûéraux du Languedoc, et gouverneur du 4705. Pont-St-Espril, lequel, à la nouvelle du départ de Cavalier pour les Boutières , était parti précipitamment d'Uzès afin de Tarrêler à son passage deTArdèche. Amené devant Cavalier, celui-ci le reconnut sur-le-champ et lui demanda par quel hasard il se trouvait là. Le comte lui répondit qu'en se rendant à son château de Banne, il s'était égaré. Cavalier eut l'air de le croire , et le remit lui-même sur son chemin; ensuite il poursuivit sa marche sur Barjac , où il arriva sur le midi à la tête de ses gens. Cependant le mouvement de la colonne cami^ sarde avait jeté l'alarme parmi les habitants du Vivarais, qui cherchèrent bientôt un refuge dans la ville de Vans et dans les châteaux de Banne et de Chambonnas. Les principaux seigneurs accoururent avec un grand nombre de montagnards , pour seconder le colonel de lauviac, qui avait pris position avec deux cent cinquante hommes près du bac de l'Ardèche. Le comte Du Roure vintsemet^ tre à la tête de ce corps ; mais trop faible pour attaquer Cavalier, et voulant donner au maréchalde-camp de Julien (1 ) , qui accourait avec dix-huit
(4) Ce M. de JuUea éUit natif d'Orange. Voici ce qu'en dit M. Nap. Peyral, d'après les Mémoires de Boisel, baron d'Aigailkrs : « M. de Julien, ancien page da roi Guillaame , arait fait ses premières armes en Irlande ; il passa en Piémont dans le régiment de Scbomberg, succéda à ce colonel, tué k Marsailles; fit avec les débris de ses bataillons une active et brillante campagne de partisans , et s'illustra surtout par la défense de Goni. Mal récompensé , à son avis, du duc de Savoie , rambitieux aventurier se retira à Genève , offrit son épée à la Franco et son âme k l'église , et reçut de Louis XIV une pension et le grade de brigadier. Gouverneur de Barcelonnelte, dans les Alpes, puis de Roquemaure, sur le Rhône , l'apostat se montra impitoyable envers les vaudois , naguère ses compagnons d'armes et ses botes , ainû qu'envers les cévenols naguère ses coreligionnaires ; enfin Chamiltard ,
4703. cents hommes sur les derrières du chef camisard, afin de le mettre entre deux feux , le temps d'arriver sur les lieux , crut devoir parlementer. Il envoya donc un officier à Cavalier pour lui demander le jnotif qui lui faisait prendre les armes. Cavalier répondit qu'il y avait été contraint par les vexations et les cruautés inouïes des catholiques envers ses coreligionnaires ; mais qu'eux et lui étaient prêts à les poser ou à les employer au service du roi , dès qu'on leur accorderait la liberté de conscience et la délivrance de leurs frères retenus dans les bagnes. En même temps il continua sa marche et arriva à Vagnas , où il passa la nuit du 9 au 1 0 février.
Quoiqu'il fût convenu que le comte Du Roure attendrait de Julien dans la position qu'il avait prise, ce seigneur, en apprenant l'entrée de Cavalier à Vagnas , résolut de lui livrer bataille avec ses propres forces, afin de pouvoir s'attribuer toute la gloire d'un sacxîès qu'il regardait comme à peu près certain. En conséquence, il partit le 10 de Vallon, avec un corps de six à sept cents hommes, infanterie ou cavalerie, et marcha contre les cévenols, ayant à la tête de son avant-garde le vieux baron de La Gorce (1), fraîchement converti à la foi catholique.
ton patron , Venvoya en qualité de maréebal-do-canip exterminer les Enfants de Dieo. Julien était un des types brillants du guerrier mercenaire : brafe, babile, infitjgable ) pillard , barbaro, sans foi ni loi , mais capable, par intérêt, d'humanité et de dévouement à son roi et k son Dieu du moment... » Bktoire des Pasteurs <ht désert , tome 4 , page 576.
De Julien arait été envoyé en Languedoc comme habile chef de partisans. Dans an conseil où se trouvaient de Broglie , Bàville et plusieurs ofCcters supérieurs , il émit Vavis de passer au fil de Tépée tous les protestants des campagnes et de brûler lears habitations, prétendant ^ne c'était le seul moyen d'en finir avec eux.
{i) é Henri Merle, baron de La Gorce, était le petit-fils du fameux capitaine calviniste, Mathieu Merle , fils d'Antoine ; bourgeois d'Ozès, et de Marguerite de
DU yiVÀRÀis. 413
Averti de ce mouvement, Cavalier sortit prompte- 4705. ment du bourg , et alla s'embusquer, avec ses gens, dans le bois de Yagnas.
La fusillade s'engagea au milieu de la nuit , entre les camisards et l'avant-garde des catholiques- Dès les premiers coups le baron de La Gorce eut la cuisse brisée de plusieurs balles. Le comte Du Roure étant acC'Ouruà son secours, Cavalier ordonna une charge à la baïonnette , qui fut exécutée avec autant de promptitude que de précision. Ecrasés ou dispersés par cette manœuvre audacieuse et meurtrière, les catholiques se réfugièrent derrière les arbres , et essayèrent de lutter encore quelque temps; mais ce fut en vain : à peine une soixantaine d'entre eux purent échapper au carnage par la fiiite. Quant au baron de La Gorce , il ne devait plus revoir son manoir de Salavas; trouvé encore vivant parmi plus de cinq cents cadavres , il fut achevé à coups de crosse par les cévenols. Tel fut le résultat du premier combat de Vaguas .
Le lendemain , de grand matin , Cavalier se mit à ^ la poursuite des fuyards. En arrivant sur l'Ardèche, il vit le comte Du Roure qui, lés ayant ralliés, se
Virgile. Mathieu l'illustra parson dpée^ acheta les seigneuries de La Gorce (cent seize feux) et de Salavai (soixante-quatre feux), de la maison d^Apchier, branche atnée de celle de Joyeuse, dont le tronc commun est Chàteauneuf-de-Randon, ainsi nommé du château célèbre qui se rendit au cercueil de Dnguesclin. Henri IV con* fera la noblesse (1583) à ce vaillant homme , qui , à la tète des cévenols , avait assiégé et pris treize fois le Malzicn ; deux fois Mende , Anbert , Issoire ; une fois Espagnac , Balsiègo , Quezac , Bédouès , le obâteau du Bois , et gagné le combat de Malet. Il mourut l'année suivante (1584). Henri de I^a Gorce devait être un vieillard presque centenaire , puisque son aïeul était mort depuis cent vingt ans et son père depuis entiron quatre-vingts ; mait il était vert encore et belliqueux. . .. • Nap. Feyral, Hist. des Past. du désert j tome 4 y page ^86. -" iilémoirts du fMrquis d'Âubays.
414 GUEftRES CIVILES
I7W. disposait à lui disputer le passage de cette rivière, à l'aide des habitants de Vallon, qui s'étaient joints à lui. Ne pouvant la franchir à cause de la profondeur et de la rapidité de ses eaux , grossies par l'abondance des neiges , et vivement assailli par le feu des catholiques, le chef cévenol ramena ses troupes à Vaguas.
Cependant le maréchal-de-camp de Julien , à qui le comte Du Roure avait expédié un messager pour l'instruire de sa défaite devant Vaguas, était parti en toute hâte de Lussan, où il venait d'arriver, il se dirigea sur Barjac et y entra à la pointe du jour, après avoir marché toute la nuit. Cet officier avait sous ses ordres le régiment de Tournon, deux bataillons de Hainaut, deux cent cinquante soldats de la marine et autant de milices, que venait de lui amener le comte de Florac. Après avoir embusqué ses troupes dans le bois de Vaguas , il s'avança à la tête de ses grenadiers contre les camisards. Ceux-ci ayant reçu une première décharge , voulurent riposter; mais ce fut impossible , tant la neige avait humecté leurs fusils. Cavalier ordonna alors une charge à la baïonnette, qui refoula Julien et ses grenadiers dans le bois. Les cévenols ayant eu l'imprudence de s'y engager , donnèrent dans l'embuscade , et les troupes royales en firent un carnage affreux; plus de deux cents d'entre eux restèrent sur le carreau. Cavalier perdit en même temps ses bagages et presque tous ses chevaux. Réduit à chercher son salut dans la fuite, il s'enfonça dans le bois et parvint à SB dérober aux périls qui l'environnaient.
De Julien fit peu de prisonniers. Tous les cami-
sards qui toiubèrenl en sou pouvoir fureut passés 4705« par les armes. Une vingtaine d'entre eux seulement furent envoyés et pendus à Alais.
Tandis que Cavalier s'efforçait d'échapper à ses ennemis, Ravanel et Câlinât, autres chefs camisards, ralliaient quelques brigades. Ils l'attendirent dans le bois jusqu'à la nuit tombante; ne le voyant pas reparaître, ils le crurent mort ou prisonnier. Alors ils passèrent le torrent de la Cèze à la nage , près de Rochaigude , où Esperandieu, l'un de leurs collègues , se noya avec deux ou trois autres , et gagnèrent , à travers les balles des catholiques , le village de Bousquet , où ils se trouvèrent enfin en sûreté.
Quant à Cavalier, il parvint à se rendre sain et sauf à Vézénobre, chez un nommé Lacombe, dont il avait autrefois gardé les troupeaux.
Raslelet, major de l'armée camisarde, fut moins heureux : fait prisonnier dans la mêlée par le maréchal-de-camp de Julien, il fut conduit à Alais et rompu vif par ordre de Bâville. Ainsi finit l'expédition des camisards en Vivarais.
Le maréchal de Montrevel était arrivé le 10 février au Pdnt-Sl-Esprit , avec vingt pièces d'artillerie de gros calibre, cinq mille boulets, quatre mille mousquets , cinquante milliers dépendre et dix mille hommes provenant des armées d'Italie et d'Allemagne; à ces troupes devaient bientôt se joindre cinq cents miquelets envoyés du Roussillon, sous le commandement du manchot de PalmeroUes, celles de Julien , trente-deux compagnies de fusiliers . de la province et les dragons du Petit-Languedoc ,
4703. aux ordres du marquis de Tornac, leur colonel , et un grand nombre de milices. Cette armée formait un effectif de près de soixante mille hommes, ayant pour chefs le maréchal de Montrevel, les lieutenantsgénéraux de Peyre, Du Roure, de Calvisson; les maréchaux-de-camp de Julien, de Tournon et Gévaudau; les brigadiers La Planque, Parât et Lajonquière; les colonels St-Cernin, Jacques de Castagnet, marquis de Fimarcon , qui venait de se distinguer à Crémone , en repoussant le prince Eugène , et un grand nombre de gentilshommes de haute renommée.
Le maréchal , dès son arrivée , avait fait publier une amnislie en faveur des rebelles qui déposeraient lès armes; mais leurs chefs en étant exceptés, cet acte n'eut aucun résultat.
La guerre recommença. N'ayant pu réunir assez de forces pour attaquer les camisards sur tous les points, Montrevel, en attendant les secours que la cour lui avait prorois, se contenta de les faire harceler par divers petits corps qu'il jeta, partie dans les Cévennes, partie en Vivarais.
Il se trouvait à Nismes dans les premiers jours d'avril; informé que quatre-vingts calvinistes, la plupart femmes et enfants , s'étaient assemblés pour prier dans un moulin situé à la porte des Carmes, il s'y transporta avec un fort détachement de dragons. Le moulin fut investi , et leis malheureux qui s'y trouvaient furept égorgés jusqu'au dernier.
Cet acte de barbarie augmenta l'exaspération des mécontents. Des murmures s'élevèrent de tous les coins de la ville. Le maréchal, craignant une sur-
prise, fit désarmer toute la bourgeoisie. La guerre 470S. civile prit dès-lors un caractère sérieux. Pendant qu'il se précautionnait contre le soulèvement des autres villes , dont il avait également ordonné le désarmement, les paysans des environs s'emparèrent des points qui leur offraient le plus de moyens de défense. Ils se saisirent entre autres du château de Pompignan, près de St-Hippolyte, le premier jour de mai. Siontrevel , voulant les chasser de celte position, y envoya ses dragons et de l'infanterie avec le brigadier La Planque. Informés à temps du danger que couraient ceux du château, les camisards, sous les ordres de Roland, marchèrent promptement à leur secours et arrivèrent sur les lieux à minuit, au nombre de quinze cents. Ils firent trois décharges successives sur les assiégeants , et dès que le jour parut^ ils les abordèrent en gens déterminés, la baïonnette au bout du canon. Pendant que le briga*^ dier La Planque se défendait courageusement, il lui survint un renfort de dragons qui le mit en état de repousser et de disperser les camisards ; ceux-ci laissèrent plus de cinq cents morts sur le champ de bataille. L'action dura jusqu'à dix heures du matin. Le château fut pris, repris, pillé, saccagé; les hommes, les femmes et les enfants qui s'y trou* vaient furent égorgés.
Dans ces entrefaites^ les bruits les plus alarmants se répandirent dans tout le Languedoc. On parlait d'une insurrection imminente dans le Dauphiné , et d'une prochaine descente de vaudois dans les Gévennes ; on assurait môme que déjà des mouvements avai€[nt eu lieu sur la rive gauche du Rhône , depuis
4705. MoDtélimar jusqu'à Andance ; que les îles de Lavoulle et du Pouzin étaient devenues le théâtre de conciliabules présidés par le prophète Jolicœur , et que les pêcheurs de ces îles traïasportaienl nuitamment d'une rive à Tautre des cotitrebandiers savoyards qui 5 sous prétexte de vendre du tabac et de la poudre , venaient annoncer aux protestants l'arrivée de leurs frères des 4lpes.
Ces rumeurs déterminèrent Roland à tenter une seconde expédition en Vivarais , afin de protéger les opérations de ces auxiliaires. Le prophète Dortial , dit St-Jean , député des Boutières , passa , à la tête de deux brigades cévenoles , la rivière d'Ardèche au Pont-d'Arc, où il était attendu par Charmasson^^e Chame, et se dirigea, avec ce dernier, sur le Haut-Vivarais. Louis Mercier, homme influent dans ces localités, se joignit à eux. Mais tous leurs efforts pour réchauffer les esprits de leurs coreligionnaires , que la violence des convertisseurs bottés avait singulièrement refroidis, furent inutiles; à peine purent-ils réunir une centaine d'hommes dont ils formèrent une troisième brigade.
Charmasson, qui avait emprunté le nom de Cavalier , afin d'inspirer plus de confiance aux recrues , se mit à la tête de la troupe et proclama l'insurrection. Il commença la campagne en incendiant les habitations des prolestants que la peur empêchait de participer à son entreprise , espérant que le désespoir et la misère les forceraient à prendre les armes; puis se jetant sur les églises, il les fit piller et sacsagar <iepuis l'Ërieu jusqu'au Doux.
Le maréchal , informé de ces désordres , fit partir
DU VIVARAÏS. 419
de Julien avec six cents hommes , grenadiers de Haï- 4 703. naut, dragons de St-Serninetmiquelets. Ce général, remontant vivement la rive droite du Rhône , se porta sur Privas , où Dumolard vint le joindre avec les milices du Bas-Vivarais. Ils se mirent ensemble à la poursuite des bandes de Charmasson, qui avaient déjà brûlé les églises de Gluiras, St-Fortunat, St-Maurice, St-JuIien-ie-Roux, Bruzac, Sl- Jean - Chambre , St- Barthélémy -le -Pin; enlevé quelques armes à St-Julien-du-Serre, mais vainement attaqué la ville de Tournon. Traqués au nord de TErieu , Charmasson et les siens s'enfuirent vers le sud de cette rivière. Julien ayant suivi leurs traces, apprit bientôt qu'ils s'étaient jetés sur le village de Franchesin, situé à une heure de là. Voulant rendre leur retraite impossible, il envoya Rouville, l'un de ses lieutenants, sur la droite, et St-Sernin sur la gauche de ce village; et, gardant le centre avec ses grenadiers, il forma son avant-garde de ses miquelets. La marche des catholiques était protégée par une éminence qui les déroba à la vue des protestants jusqu'à l'entrée du village. Ceux-ci étaient alors en prières. Instruits de l'arrivée de l'ennemi , par leurs sentinelles , ils coururent aux armes et se disposèrent au combat; mais en peu d'instants ils furent culbutés et mis dans une déroute complète. ' '
Maître du village , Julien en châtia les habitants ; ensuite il éparpilla ses troupes dans cette partie du Vivarais, pour empêcher l'insurrection de s'y propager. De concert avec Courten , qui était accouru parle Rhône avec ses suisses, des troupes furent
420 GUERRES CIYILES
nos. jetées sur l'Ardèche afin de couper la retraite aux débris des bandes de Charmasson.
Pendant qu'on supposait Cavalier dans ié Vivarais, embusqué dans les Devois-de-Martignargues (1 ), il écrasait les troupes catholiques que Montrevel avait envoyées sous la conduite du brigadier de La Jonquière: un colonel, un major, trente-trois capitaines ou lieutenants , et cent cinquante soldats étaient tombés sous les coups de ses camisards, sans autre perte que celle de deux hommes. Cette victoire lui livra une grande quantité de pierreries, d'or, d'argent, de riches épées, d'écharpes, de vêtements, de panaches et de beaux chevaux; il s'adjugea celui de La Jonquière, qu'il montait, dit-on , plus tard à la bataille d'Almanza.
Trois jours après, Roland remportait aussi une victoire éclatante au pont de Salindres, sur le Gardon , contre l'armée catholique , commandée par le marquis de Lalande.
4704. Enfin après un an de luttes continuelles , le mare* chai de Montrevel, ne pouvant réduire les montagnards du pays, demanda son rappel. Dans ce court espace de temps, il avait brûlé cinquante-six villages et un nombre infini de maisons rurales , "tant dans le Yivardis que dans les Cévennes. Au moment de son départ , un grand mouvement se manifesta dans la première de ces contrées. Les camisards du Vivarais , sous la coûduite de Roland , étaient convenus de se joindre à ceux des Cévennes et de passer tous ensemble dans la Savoie pour renforcer les
(I) DêvUt MûrtiêUfera { ehampcselitairet de Mars). Ce déierl «fait jé(4 tioiiMcré par les romains au dieu Mars.
troupes du duc. L'exécuUon de ce desseiu, qu'em-- 4704. pécha l'arrivée du maréchal de Viliars (1) , pouyait avoir de graves conséquences dans la position cri-tique où se trouvait alors le royaume; car c'est à cette époque que commencèrent les revers de Louis XIY.
Cavalier et Roland venaient d'éprouver de grandes pertes 9 le premier à Nages, le second à St-Sébastien y lorsque le maréchal arriva à Nismes. Il fut plus sage et surtout plus humain que MontreveL Après avoir passé deux jours dans cette ville , où il avait fait son entrée le 20 avril, il la quitta pour aller reconnaître le pays. Dans sa tournée, il mandait les consuls des villages et les engageait à f^ire des dé^ marches instantes pour ramener ceux des habitants de leurs communautés qui s'étaient joints aux camisards; en même temps il faisait assurer aux mécontents , par les principaux de la contrée , qu'il n'était pas venu pour les tourmenter , mais bien pour leur procurer la paix et la tranquillité ; que le rd était OQtièrement disposé à leur accorder l'une et l'autre, et qu'il ne tenait qu'à eux d'en ressentir les bienfeite.
Ces paroles firent une impression profonde sur des cœurs flétris par de longs malheurs, et fatigués d'hostilités qui les réduisaient à la dernière détresse.
Le maréchal ne s'en tint point à ces exhortations
(4) Laaii-Hector, maréchal| marqois de Villan, aé eo •! 655, étapl fiU de Pierre, marquis de YillarBy cbefalier des ordres du roi , d'une ranillc noble et ancienne, originaire de Lyon. Sa taille était au-dessus de la moyenne, U avait une figure d'aigle et le regard flamboyant. Doué d'une imaginatioD ardente , il joignait k l'intrépidité toutes les qualités qui distinguent le héros accompli.
n04. toutes paternelles • persuadé qu'il ne pouvait rendre de plus grand service à l'état, dans les circonstances où l'on se trouvait, que de disposer le chef suprême des camisards à déposer les armes, il ne craignit pas de s'abaisser jusqu'à traiter d'égal à égal avec un garçon boulanger que les événements et sa bravoure avaient placé à la tête des révoltés. Il négocia avec lui un accord dont voici les principales dispositions :
1 ** Amnistie générale ;
2** Liberté à Jean Cavalier de sortir du royaume avec ceux des siens qui voudraient le suivre;
3"* Délivrance des exilés et des prisonniers faits depuis le commencement de la guerre;
4** Enfin restitution aux protestants de leurs biens confisqués.
Des otages furent donnés , et la négociation eut le nîême caractère d'apparat que si elle avait eu lieu de potentat à potentat (1).
Ce traité fut loin toutefois de satisfaire tous les gens du parti de Cavalier : Ravanel , son lieutenant, le qualifia de traître et de faux frère ; Catinat , l'un de ses officiers , s'efforça de ranimer l'animosité des
(\) Après son traité avec le maréchal de Villars , Cavalier se rendit à la coar de Versailles, où il avait été mandé. Mal accueilli par Louis XJV et irrité de l'espèce de surveillance dont il devint l'objet, il alla demander du service au duc de Savoie ; de Ik , il passa en Hollande j puis en Angleterre , où il fut très-bien accueiHi par la reine Anne. Il se distingua , dans la guerre de succession , k la bataille d'Almanza, où k la tète de régiments protestants qu'il avait formés lui-même , on le vit charger les troupes françaises k la baïonnette , manœuvre terrible qui plus lard devait bouleverser toute la science militaire. Parvenu au grade d'officier-général , Cavalier mourut gouverneur de File de Jersey , en \ 740. On dit que vers la fin de ses jours il avait perdu l'humeur farouche qui signala d'abord sa carrière militaire, el qu'il ''lait m^me, dans la sticiélé, d'un commerce doux el î»f;r«*ah]e.
DU VIYARAIS. 423
camisards, et Roland déclara qu'il aimait mieux 4704. périr que de suivre son exemple.
Outre les avantages qu'il obtint par cet accommodement, Cavalier reçut, de la part du roi, la promesse d'un brevet de colonel.
Cependant , les débris des camisards avaient élu Roland pour leur chef; mais il ne jouit pas longtemps de ce titre. Parât, commandant de la ville d'Uzès, ayant été informé qu'il s'était jeté avec cinq de ses lieutenants dans le château de Castelnau , y envoya quelques officiers avec une trentaine de dragons. Avisé de leur arrivée, Roland prit la fuite avec ses compagnons; mais ils furent atteints à peu de distance de là. Roland se battit en désespéré , et fut tué par un dragon, qui lui tira un coup de mousquet à bout portant. Ses cinq lieutenante ayant été pris, ils subirent le supplice de la roue.
Toutes ces pertes réduisirent à très-peu d'importance le parti des révoltés , et le gouvernement cessa dès-lors de s'en occuper sérieusement. Néanmoins quelques-uns parcouraient encore le pays, sous le commandement d'un vivarois nommé Rouvarel, dont le maréchal avait beaucoup entendu parler, mais qu'il n'avait jamais vu. Cet homme, sentant sa cause désespérée et voulant sauver le petit nombre de camisards qui lui restaient, se présente un jour devant M. de Villars : « Est-il bien vrai, monseigneur, lui dit-il , que vous ayez promis une récompense de mille écus à celui qui vous livrerait mort ou vif le chef des camisards? » Le maréchal répondit affirmativement. — « Cette récompense me serait due, monseigneur, reprit Rouvarel, si je ne m'en
4704. étais pas readu indigne par ma mauvaise conduite; mais j'ai une si grande confiance en la clémence du roi et en votre générosité, que je vous apporte moimême cette tête criminelle , dont vous pouvez disposer à votre volonté. » A ces mots, il se jette à genoux. Le maréchal, le forçant à se relever, lui fait compter les mille écus promis et expédier une amnistie pour lui et quatre-vingts de ses gens, qui vinrent , dès le lendemain , apporter leurs armes h son hôtel. Le héros de Denain était seul capable d'une ^i belle action dans ces moments d'irritation et de despotisme.
4705, J,es troubles des Cêvennes et du Vivarais paraissant apaisés, le maréchal de Yillars fut rappelé en janvier 1705. Alors la France avait à combattre à la fois contre l'Espagne , la Hollande , l'empire Germanique, l'Angleterre et la Savoie. Les états-généraux avaient établi à La Haye une commission chargée de suivre les événemants de celte partie du Languedoc et 'd'en faire un foyer d'incendie pour le royaume. Des projets d'insurrection qui devaient y favoriser une descente avaient été proposés par quelques intrigants ; mais tous leurs efforta n'aboutirent qu'à y faire entrer quatre chefs de camisards qui furei^t saisis et brûlés vifs , en 1 705 , sur une des places de Nismes.
4709. En 1709, alors que la France humiliée parles armes étrangères était sur le point de succomber , ai^rès un hiver des plus désastreux (1), les mêmes
(4) « Oo observa , «lit an historien , que dans les provinjces méridionalet le froid devança de quelques jours celui qui se fit sentir du côté du septentrion. Dès le 4** janvier 4709, la rivière d'Ebre , en Espagne, commença à se glacer, quoique
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menées se renouvelèrent de la part de ses ennemis. ^'^^^ Un ancien lieutenant-général de cavalerie fut envoyé dans le Vivarais pour y exciter un soulèvement , d'autant plus dangereux, qu'il n'eut plus seulement pour prétexte la liberté de conscience , mais encore Taffranchissement des impôts dont le pays était accablé. Par cette dernière raison les catholiques se joignirent à l'insurrection.
Il se forma , sur la montagne des Isserlels , audessus du village de Châteauneuf, près de Vernoux, un rassemblement considérable de camisards , à la tète desquels figuraient Juslet, de Vais, homme doué d'une force et d'une intrépidité extraordinaires, Abraham Mazel , Dupont et Billard , qui avaient servi avec distinction sous Jean Cavalier. MM. de Vocance et Du Bay , le premier, zélé catholique, l'autre, protestant, mais liés d'une pure affection, quoique appartenant à des cultes différents, avaient été tués par les gens de Justet, dans une rencontre près de Mézilhac. Le colonel Courten, alors en garnison à Yernoux, envoya plusieurs détachements suisses contre cette bande; mais ils furent exterminés près de Gilhoc. Courten marcha
4e«K joars auparavant le temps îtd ti doux qu'on avait de la pehie^à se promener ai| soleil sans être incommodé de sa chaleur. Le 8 janvier , le froid devint si violent.en Provence, en Languedoc et en Dauphiné , qira le Rh6ne , le plus rapide fleuve de l'Europe, fut g1(|cé en plusieurs endroits. La (|eléo ne commença k P«riS| en Angle < terre, en Hollande, que dans la nuit du 5 au 6 du môme mois ; et les vieillards ne purent trouver dans leur mémoire aucun exemple d*un hiver si rude. On trouva qu'en quelques endroits les glaces avaient jusqu'à cinq pieds d'épaisMur. De grof arbres se fendirent par l'Aprelé du froid. Les #eoles ^ les spectacles , la plupart de» tribunaux furent interrompus à Paris , les boutiques fermées et les travaux cessés. Beaucoup d'enfants et de vieillards ne purent supporter la rigueur de la saison , surtout ceux qui n'avaient pas les commodités pour s'en garantir. On trouva def familles entières mortes de froid dans les maisons. »
4709. lui-même avec tout ce qui lui restait de son régiment : il ne fut pas plus heureux. Battu près de St- Fortunat^^uisà St-Pierreville, il fut contraint de se retirer avec des pertes considérables.
Dans ce moment on répandit que Jean Cavalier, revenu de l'étranger, se trouvait parmi les camisards et que c'était a la présence de ce chef redouté qu'on devait attribuer la défaite de Courten et des siens. Ce bruit jeta la terreur dans toute la contrée. Courten , alarmé comme les autres, appela à son secours le duc de Roquelaure , alors gouverneur du Languedoc , et l'in tendant-général Bâville , qui se rendirent immédiatement à Yemoux , oii ils organisèrent une armée de cinq à six mille hommes, composée de gens du pays et de troupes tirées du Dauphiné.
Les révoltés , informés qu'ils allaient être attaqués dans leur camp des Isserlets par une armée royale, renvoyèrent tous ceux d'entre eux qui étaient sans armes et allèrent prendre position sur la montagne de Leyris, située au milieu de précipices affreux, au fond desquels coule le torrent de Bresson.
L'armée royale se mit en marche le 8 juillet; à minuit elle arriva au pied du Leyris. Les camisards, au nombre de deux cents, suivant Brueys (1 \ et de quatre-vingts seulement, d'après Court et Gebelin (2), dédaignant l'avantage de leur position, qui leur permettait de faire beaucoup de mal sans courir trop de danger, descendirent de leurs retranchements et s'avancèrent vers elle jusqu'à portée de pistolet
{\) BiiUnre du fanatisme ^ lome 5 , page 68. (2) Histoire des camisards , tome 3 , page 527.
DU VIVABAIS. 427
(à dix pas, dit Brueys) , mirent un genoa en terre 4709. et firent une décharge que l'armée royale reçut bravement; mais elle s'élança aussitôt sur eux à la baïonnette et les mit en déroute. Justet, à la vue du massacre des siens , se précipite au milieu des ennemis , renverse à droite et à gauche ceux qui veulent lui résister, s'empare d'un drapeau que porte un officier, et terrassant ce dernier, il cherche à se frayer un passage dans la mêlée. A ce moment , deux grenaidiers veulent l'arrêter : il les saisit à la fois par les cheveux et les secoue avec tant de violence qu'il les eût brisés, dit Brueys (1), si un de leurs officiers , venant à leur secours , n'eût percé Jùstet de plusieurs coups, sans pouvoir lui faire lâcher prise qu'aprte les avoir entraînés tous deux par terre et expiré sur eux.
. Plus de cent vingt camisards , parmi lesquels se trouvait Dupont, perdirent la vie dans ce combat. Les autres n'échappèrent à cette boucherie que pour tcfflaber plus tard entre les mains de Tautorité, qui les livra au dernier supplice. Billard , qui avait été l'un des principaux lieutenants de Jean Cavalier, fut mis à mort peu de jours après par un paysan des environs de Serres. Son corps fut exposé sur une roue, près de Vemoux, et livré aux outrages les plus dégoûtants. Dans la suite , on planta une croix dans cet endroit , qui reçut le nom de croix de Billard.
Cette défaite ne découragea pas entièrement les 4740^ débris des camisards. L'année suivante , Abraham Mazel étant parvenu à en rejoindre deux des princi-
(I) ffiWoire du fanatisme, lomc 5, paiî*" 6». — Àthum du VivaraiM, par M. Albert l>«l»oys , page 1)7.
4740. pauK, Claris et Montbonnoux, fugitifs comme loi depuis l'affaire de Leyris, résolut, de concert avec eux y de tenter un nouveau soulèvement dans les Cévennes et dans le Vivarais, où ils devaient être secondés par un nommé Gbambon. Tout était disposé pour leur entrée en campagne : ils n'atten<< daient plus que des fonds qu'ils devaient recevoir de Genève. Un certain Coste, d'Uzès , chargé de les leur remettre, leur donna rendez-vous, le 17 octo-» bre 1710 , dans une ferme appelée le Mas-de-Cou-^ teau et située à un quart de lieue de cette ville. Pendant qu'ils les recevaient , la maison fut investie par xme troupe de miquelets. Abraham et Costa cherchèrent à se réfugier sur les toits; mais les miquelets les y ayant découverts , les tuèrent à coups de fusil. Claris , blessé , voulut s'enfuir par une fenêtre; maisjl tomba entre les mains de ses ennemis. Les têtes d'Abraham et de Coste furent exposées , la première à Uzès, l'autre à Yernoux, et ensuite brûlées. Claris fut rompu vif le 25 octobre, et Charn* bon , pendu le 1 3 novembre à Montpellier.
Quelques mois auparavant , le 25 juillet , un corps de trois mille alliés était débarqué à Cette , avec la résolution de rallumer la guerre civile dans les Cévennes et dans le Yivarais ; mais il n'y put parvejuir. Loin de trouver un appui parmi les montagnards^ ceux-ci , fotigués des longs désordres qui avaient affligé leur pays , se réunirent aux milices que s'était •empressé de lever le duc de Roquelaure pour les chasser. Cinq jours après, les étrangers furent forcés de se rembarquer, après avoir perdu quelques centaines d'hommes et quantité d'armes et de munitions.
DU TIVARAIS. 429
L'année snivante, Bâville fit enlever, sur le ^7^4. lao Léman , le correspondant d'Abraham Mazel en Suisse; on l'amena à Montpellter, où il fnt rompu vif au mois d'avril.
Louis XIV mourut au mois de septembre 1715.
Bâville quitta le Languedoc en 1718, après un séjour de trente-trois ans, durant lesquels il avait feit supplicier douze mille protestants. Il mourut cinq ans après, plus que septuagénaire.
La mort du maréchal de Villars arriva en 1732, et celle de Jean Cavalier, en 1740 , à Chelsa , près de Londres. Il avait épousé , en Hollande , la fille ainée de M"'® Dunoyer, de Nismes. Par cette alliance, le garçon boulanger de Ribaute se trouvait arrière-petitfils du fameux professeur calviniste Samuel Pitt, neveu des pères Cotton et Lachaise, et presque beau* frère de Voltaire [\)\
Le Yi varais jouit, pendant plusieurs années, d'une 4 745. sorte de tranquillité, quoique les partis, constam-* ment en présence , montrassent souvent des dispo-^ sitions hostiles , soit à propos de religion , soit sous prétexte d'impôts. Un événement qui survint à Yernoux, le jour de Noël 1745, faillit remettre ce pays en combustion. Un ministre protestant , nommé Majal Deshubas , qu'on accusait d'avoir prêché la sédition , fut amené dans cette ville à la tombée de la nuit , par la maréchaussée et un détachement de troupes royales. Tout aussitôt , les prolestants des environs, instruits de son arrestation, se levèrent en masse pour le délivrer. Près de neuf cents d'entre
(I) Nap. Peyrat, ÏÏiit def pa»t. du dhett , tome 2 , page 580^
4745, ^ux vinrent , pendant la miit , prendre position à un endroit appelé Préiong , situé sur la roule de Vernoux au Pape , et attendirent l'escorte qui devait conduire Deshubas à Montpellier. Les troupes royales, averties de ce mouvement, marchèrent contre le rassemblement, et l'ayant investi, l'écrasèrent à coups de mousquet. Près de cinq cents malheureux restèrent sur la place; le surplus chercha son salut dans la fuite. Quant au ministre Deshubas , on l'emmena à Montpellier , oii il fut jugé , condamné et mis à mort (1).
4754. Le feu mal éteint des guerres et des dissensions que nous venons de décrire laissa dans l'esprit des montagnards du Yivarais un germe de sédition que Mandrin sut exploiter plus lard à son profit. Ce fut dans ce pays qu'il établit son principal asile, et l'on pourrait citer plusieurs familles qui , même de nos jours , avouent , sans trop de cérémonie , avoir eu des relations avec ce brigand célèbre , qui sa disait chef des indépendants (2).
(4) Voir ri(6«iii du Yivarais y par M. Albert Doboys, pages 298 et 299.
(2) Mandrin , qu'on a présenté comme un profond scélérat , comme un monstre endurci dans le crime et capable des plus affreuses atrocités , valait mieux que ta réputation. Il fai^it , il eît vrai , la, contrelwnde k main armée ; mais il ne versait le sang que dans {es cas extrêmes, c'est-à-dire à son corps défendant. Il ne fut redoutable que pour les gens de la ferme, qui entravaient ses opérations , et la maréchaussée, acharnée dès Jong-iemps k sa poursuite, pour obtenir sa tète, qu'on avai mise à prix. Tout individu étranger b ces deux classes aurait pu , sans danger pour sa vie et même pour sa bourse, toÂber entre ses mains ou dans celles de sa bande.On cite de cet homme audacieux plusieurs traits qui honoreraient son caractère, si le métier auquel il s^était livré ne l'avait fait descendre au dernier degré d'avilissement Voici ce qui nous a été rapporté , et qu'on tient de personnes qui vivaient de son temps:
« Un jeune paysan de la paroisse de St-Basile , en Vivarais , aimait et était aimé éperdument d'une fille dont les parents lui refusaient la main , parce qu'il n'avait pour tout bien que son amonr. Mandrin , instruit de cette circonstance , dota U jeune homme d'une somme de douze cents livres , et le mariage eut lieu.
DU VIYÀRÀIS. 431
Depuis celte époque, les états du Languedoc, n54. comprenant les véritables intérêts de la province , voulurent appeler le Vivarais à la civilisation , et ordonnèrent la création de douze routes royales à la fois. Déjà des chantiers étaient établis sur divers points; déjà une foule d'ouvriers étaient prêts à mettre la main à l'œuvre , lorsque la révolution de 1789 vint suspendre l'exécution de cet immense projet et rallumer le flambeau des discordes civiles.
• Un cultivateur de la Côtc-St-Audré , père de cinq eofanls, venait d^èlre saisi pour une somme de huif cents livres , et son modeste patrimoine allait être vendu aux enchères ; Mandrin en eut avis ; il se rendit auprès de cet homme et lui remit Targent dont il avait besoin pour se libérer.
» Un habitant des environs de Monibrison , traversant ose forêt , fut arrêté par deux bandits qui lui enlevèrent une somme de trois mille livre», destinée au paiement d'une petite métairie qu'il avait acquise. Cette somme composait tout son avoir. 11 fut rencontré , un moment après le vol , par Mandrin, qui le voyant pleurer lui demanda la cause de son chagrin. « Hélas î lui répondit cet homme , on vient de me voler trois mille livres, montant de la légitime de ma femme et que j'allais employer a l'acquisition d'une terre. Maudit Mandrin , ajouta-t-il , que la foudre t'écrase avec ta bande ! — Quoil reprit le contrebandier, vous soupçonne! Mandrin de vous avoir fait ce coup-lk ? — Sans doute. — Vous êtes dans l'erreur, brave homme ; suivez -moi. — Où donc ?. .. qui ëtes-vous ? — Je suis Mandrin lui-même. •— En ce cas je suis perdu. — Au contraire ; venez , vous dis-je , et je vous compterai la somme dont on vient de vous dépouiller. • Mandrin ne se borna pas à lui remettre les mille écus promis ; dans la crainte qu'il ne fût encore volé , il le fit accompagner jusqu'à sa destination par deux hommes de sa bande.
• Mandrin mit b fin des entreprises d'une hardiesse inouTo ; et pour le soumettre il fallut que des troupes royales fussent envoyées contre lui. Le 20 décembre 1754, il fut attaqué près d'Autun par un corps de dragons et de hussards de la légion Fitscher : il se défendit en homme de courage et de talent, et ne céda le champ de bataille qu'après un combat acharné. Il s'était réfugié en Savoie au château de Rocbefort ; mais il fut trahi et livré aux autorités françaises. Conduit k Valence , il fut jugé et condamné k être rompu vif. Son supplice eut lieu dans cette ville, le 26 mai 4 755, entre la petite place des Ormeaux el celle des Clercs, a l'angle de l'église St- Apollinaire. Il ne proféra pas la moindre plainte au milieu des tortures qu'on lui fit subir. Mandrin , un siècle plus tôt , dit un biographe, eût figuré avec gloire dans les troubles civils de la fronde ; quelques années plus tard , il eût pu utiliser son courage d'une manière honorable dans les guerres de la réfolulion. »