‹ Histoire des guerres de la VendéeChapitre 10 sur 223 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

A Rennes surtout, le mouvement fut terrible. La duchesse de Chaulnes 8*y vit assiégée et presque lapidée dans sa demeure, tandis que son mari appelait aux armes les gentilshommes, et s'enfermait avec eux à Port- Louis. Tous les Bretons qui le secondaient furent déclarés traîtres à la Bretagne. Les nobles saisis par les paysans étaient aussitôt pendus aux clochers, Tépée à la ceinture. (Les Chouans ne traiteront pas mieux, en 1794, les gentilshommes récalcitrants.) Bref, la question nationale surgissait derrière la question de Timpôt, et réternelle guerre de race allait recommencer, lorsque Louis XIV abandonna la force pour la ruse.

Le grand Roi connaissait Tesprit des Bretons, et n'avait pas oublié la récente aventure du chevalier de Rohan-Guémené. Il n'y avait pas un an que cet illustre libertin, dernier champion des prétentions de sa famille sur la Bretagne (on sait que les Rohan voulaient remonter jusqu'à Conan Meriadek, et avaient souvent disputé la couronne à nos ducs), avait rallié dans une conspiration étouffée adroitement, les Bretons qui rêvaient encore rindépendance de leur patrie, et s'était assuré de Tappui des Hollandais en leur promettant quelques pomts des côtes de TOuesL L'amiral Tromp assaillit en efiet Belle-Isle, et menaça les bouches de la Loire. Mais il dut se retirer devant les colonnes mobiles de la Milice nantaise, et le chevalier de Rohan fut décapité comme coupable d'alliance avec les entiemis de VÉiaU On savait bien que ce n'était là qu'un de ses crimes; mais on lit semblant d'ignorer l'autre, de peur qu'il ne trouvât des imitateurs en Bretagne. Il devait en trouver en effet, et d'aussi excusables que Rohan-Guémené l'était peu. Mais ce dernier coup de la nationalité bretonne était réservé à la régence de Philippe d'Orléans.

Qui sait néanmoins où se serait arrêtée l'insurrection de 1675| si elle eût éclaté avant la mort du chevalier de l^ohan?

Voici quel fut le stratagème de Louis XIV. Ne pouvant obtenir les contributions par ses receveurs, et n'ayant pas assez de troupes pour forcer la main aux Bretons, il feignit de renoncer à son projet, et fit publier par le duc de Chaulnes la suspension des édits, avec une amnistie générale. La province entière fut dupe. Tout y rentra dans l'ordre et déposa les armes. Les agents du Roi complétèrent l'illusion en bénissant sa clémence... Or, la campagne d'Alsace terminée, voici venir, au milieu des bénédictions, toute une armée sur la Bretagne. Aussitôt les édits et les receveurs reparaissent, mais flanqués cette fois du soldat et du bourreau. M. de Chaulnes rentre à Rennes avec quatre mille hommes. Villes et campagnes sont inondées de garnisons. Il faut payer la taxe ou mourir! La moitié de la population se soumet, l'autre moitié se livre aux tourmenteurs. On fusille, on roue, on pend, à l'aventure, par centaines et par milliers... Ceux qu'on épargne vont encombrer les galères... On enlève à Rennes ses États et son

Parlement. On propose à celui-ci de rentrer» à condition qu'il laissera bftUr une citadelle. Il refuse et s*exile en masse, préférant tous les maux à un tel remède. El cela dure jusqu'à ce que le dernier sou soit arraché de la dernière bourse : jusqu'à ce que les États consternés aient promis trois millions, c ce qui ne s'était jamais vu, i dit madame de Sévigné. Alors M. de Chaulnes propose d'envoyer une députalion au Roi « pour l'assurer de la fidélité de la province, pour le remercier d'avoir bien voulu envoyer des troupes pour la remettre en paix, et lui déclarer que sa Noblesse n'a eu aucune part aux désordres. « La députation part et se croise avec de nouvelles garnisons... Elle arrive à Versailles, tombe aux pieds du Roi, et reçoit pour toute grâce cette réponse : c Que Sa Majesté est contente de la Bretagne et de son présent, qu'elle veut bien oublier le passé, et que c'est par confiance qu'elle envoie ici huit mille hommes, comme on envoie un équipage chez soi quand on n'en a que faire. »

0 descendants de Nominoê, de Barbe-Torte et de Montfortt est-ce à vous qu'on parlait ainsi?

Telle fut en gros l'insurrection de 1675. Madame de Sévigné va maintenant nous en donner les détails, c'est-à-dire nous y faire assister comme elle> même. Et, pour que rien ne manque à ce tableau de la tyrannie française en Bretagne, nous allons suivre l'illustre châtelaine dans toutes les vicissitudes de son séjour de province, recueillir toutes ses impitoyables confidences et tous ses ingénieux cancans sur les Bretons ; en un mot, passer avec elle une saison entière au château des Rochers. Dans une telle compagnie, le charme n'aura d*égal que l'instruction, et l'histoire est trop heureuse de réaliser, par de telles diversions, Yuiile dulci d'Horace.

Madame de Sévigné, alliée par son mariage aux premières familles bretonnes, habitait tour à tour le château des Rochers et le château du Buron. Le premier se voit encore près de Vitré, et le second près de Nantes *. Dans l'un et dans l'autre, on a conser>'é avec un soin pieux la chambre de madame de Sévigné^ le lit où elle rêvait à sa fille, le fauteuil et la table où elle lui écrivait ses lettres immortelles.

La noble dame s'arrachait de Paris vers le mois de mai pour se diriger à grandes journées vers la Bretagne. Grandes journées, c'est le mot! Encore en fallait-il six, et quelquefois douze, pour arriver au terme du voyage. Il est vrai que les équipages étaient considérables : c Deux carrosses, sept chevaux de trait, un cheval de bât, sept chevaux de selle > et toute une escorte de cavaliers, c Je voudrais me voir passer dans ma voiture. » La marquise avait dans sa poche le portrait de sa fille, et, dans sa voiture, son fils, en jpersonne, avec la Mousse et le c bien bon > (l'abbé de Coulanges). Tout cela

* Et non pas « a«r jN>r(ei de Jl^nfMf , • comme F« dit un hislorten-feunictonisie , qni a bonlercrsé dtirniaranMBk tovta la géographie do la Bretagne. U ne s'est trompa que d'une trentaioe de lienea.

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