CHAPITRE PREMIER
cheminait, causant et riant» lisant Corneille on Nicolle, et jetant Vesprit à pleine portière... On n*allait pas loin sans accident, c Un de nos beaux chevaux demeura dès Palaiseau... Nous partons à deux heures du matin pour éviter l'extrême chaleur... Notre essieu rompit hier dans un lieu merveilleux. Nous fûmes secourus par le véritable portrait de M. de Sotenville et par madame sa femme, qui est assurément de la maison de la Prudoterie^ où le ventre anoblit. » — La marquise approche de la Bretagne. Les épigrammes vont pleuvoir.
On arrivait ainsi jusqu*à Malicome, chez H. de Lavardin, d*ou Ton écrivait à sa chère fille en Provence. Ou bien Ton allait chercher la Loire et les bateaux à Orléans... Là, tous les mariniers se disputaient Tillustre voyageuse... c L*un nous paraissoit trop jeune, Tautre trop vieux, Tun avoit trop d*envie de nous avoir, cela nous paraissoit d*un gueux dont le bateau étoit pourri. Enfin la moustache et le procédé d*un grand garçon fort bien fait nous ont décidés. > Voilà tout le monde embarqué avec chevaux et carrosses... Nouveaux accidents et nouvelles saillies... « J'ai fait placer dans le bateau le corps de mon grand carrosse... Nous avons baissé les
glaces, Fouverlure du devant fait un tableau merveilleux Les portières
nous donnent tous les points de vue qu*on peut imaginer... Nous ne sommes que l'abbé et moi dans ce joli cabinet, sur de bons coussins... tout le reste comme des cochons sur la paille... On a un petit fourneau, on mange sur un ais dans le carrosse , comcne le roi et la reine. > Mais gare les sables qui encombraient déjà la Loire! c Nous engravâmes hier, et nous demeurâmes à deux cents pas de notre hôtellerie, sans pouvoir aborder... Nous arrivâmes enfin, à minuit, dans un tugurio^ où étoient trois vieilles femmes qui filoient et de la paille fraîche, sur quoi nous avons couché sans nous déshabiller. — Nous voulons, contre vent et marée, arriver à Nantes; BOUS ramons tous. »
Que diriez-vous aujourd'hui, Sévigné, si vous voyiez nos chemins de fer? — Il nous semble entendre la réponse de la femme d'esprit : c Je regretterois mon carrosse, mon bateau et mes aventures. »
Mais voici le grand château de Nantes qui se dresse au bord du fleuve. M. de Lavardin s'avance « avec plusieurs gentilshommes et cinq ou six flambeaux de poing devant lui, > et vient donner la main à madame la marquise... Réceptions et festins solennels à Nantes, chez le gouverneur; — à la Seilleraye, chez M. d'Harrouîs, trésorier des États de Bretagne; — chez les aimables filles de Sainte-Marie, — au Buron « d'où l'on revient toute triste d'avoir vu tomber les vieux chênes...; » et chez cette c espèce d'intendante» madame de Nointel, qui fait la sotte et l'entendue, dont la compagnie seroit bonne pour madame de Molac, et où l'on mange de si gros poissons, que le moindre ressemble à la signora balena ! »
Nous voilà décidément en Bretagne! Les brocaràs ne s'arrêteront plus.
Ainsi comblés d'honnêtetés, on part pour sa dernière étape, c'estrà-dire qu'on prend la route de Rennes, t Nous trouvons les chemins fort raccommodés par l'ordre de M. de Chaulnes; mais les pluies en ont fait comme si deux hyvers étoient venus l'un sur l'autre. Nous avons toujours été dans les bourbiers et dans les abymes d'eau. Nous arrivâmes h Rennes la veille de l'Ascension. Cette bonne Marbœuf voulait m'avaler et me loger... Mais nous partîmes à dix heures, et tout le monde me disoit que j*avois trop de temps, que les chemins étoient comme dans cette chambre. Ils étoient si bien comme dans cette chambre, que nous n'arrivâmes qu*aprës minuit, et toujours dans l'eau... Tous les pavés sont devenus impraticables, les bourbiers sont enfoncés; les hauts et bas, plus hauts et bas qu'ils n'étoient. Enfin, voyant que nous ne voyions plus rien, et qu'il falloit tâter le chemin, nous envoyons demander du secours & Pihis (le jardinier des Rochers). Il vient avec une douzaine de gars : les uns nous tenoient, les autres nous éclairoient avec plusieurs bouchons de paille, et tous parloient si extrêmement breton, que nous pâmions de rire... Enfin, avec cette illumination, nous arrivâmes ici, nos chevaux rebutés; nos gens tout trempés, mon carrosse rompu, et nous assez fatigués... >
Mais dès le lendemain la belle dame se délasse en écrivant une longue lettre à sa fille , en retrouvant « ce petit cabinet et ces livres , ces allées que Pilois élève jusqu'aux nues, » et surtout en esquissant d*un trait malin les caricatures du pays. — Nous allons voir ici que les courtisans de Louis XIV ne traitaient pas nos Bretons mieux que Sa Majesté ellemême.
C*est d'abord mademoiselle du Plessis, véritable bête noire que la marquise a baptisée mademoiselle de Kerlouche : « La Plessis nous honore souvent de sa présence. Elle disoit hier à table qu'en basse Bretagne, aux noces de sa belle-sœur, on avoit mangé pour un jour douze cents pièces de rôti... Elle n*en voulut jamais rabattre un seul poulet. N'avez-vous poiut quelque exagéreuse comme celle-là!... Son goût pour moi me déshonore! Je jure 9ur ce fer de n'y contribuer d'aucune douceur, d'aucune amitié. Je lui dis des rudesses abominables... Mais j'ai le malheur qu'elle tourne tout en raillerie. Elle est donc toujours autour de moi... Heureusement elle fait la grosse besogne. La voilà qui me coupe des ser>'iettes... Elle vous salue avec sa roupie ordinaire. Quand il fait beau, elle me fait rire; mais quand il pleut, je lui donnerois bien un soufflet. »
C'est la petite personne qui remplace mademoiselle du Plessis « quand celle-ci prend des lavements pour ses brûlaisons; — ^.joli petit bouchon qui nous réjouit fort. Je voudrois que vous l'eussiez vue manger une beurrée longue comme d'ici à Pâques... Sa naïveté nous délasse du moins de l'esprit Jichu de la Plessis. »
C'est cette belle qui dit k ses amants : « Vous pouvez m'aimer tant qu'il