CHAPITRE NEUVIEME. SM
Servan surprennent l'assemblée au milieu de la nuit ; mais averti lui-même par sa contre-police, La Rouerie disparait avec ses amis dans un souterrain, et les nationaux ne trouvent que des domestiques étendus dans leurs lits.
Le conspirateur ajourne alors l'insurrection pour y associer le peuple dea campagnes. — s'apercevant trop lard (et ce fui sa grande fante) qu'il aurait dû commencer p^r là. — Mais il n'a pas le temps d'arrêter plusieurs agents subaUcrnes, tels que Charles Elliot elBcné Malœuvre, qui tombent, avec vingt autres, au pouvoir des patriotes, en essayant Je soulever les garnisons de Rennes et de Lorient.
Tandis que ces malheureux périssent sans livrer le secret de La Itouêrie. celui-ci reprend ses excursions audacieuses de ville en ville et de château en cliâteau, et continue de grossir et d'organiser son parti en y rattachant les mécontents de toutes les classes.
Par exemple, il enrôle en basse Bretagne des légions de mendiants, — argus infaillibles et missionnaires insaisissables, botes et confidents de tous les ménages, — au moyen desquels, se trouvant partout sans se déplacer, il voit et entend tout ce qui se dit et se fait chet ses amis ou ses ennemis, — et prêche la contre-révolution sur tous les champs de foire, dans toutes les assemblées de Pardons, et sur la pierre de tous les foyers.
La Rouerie fait mieux «iicire nu pays du Mans. En attendant les soldats
que les mendiants lui recrutent, il trouve des soldais tout prêts— et quels soldats ! — dans les contrebandiers du seU aguerris de père en fils à tous les dangers.
Trente mille familles du Man»^ d'ailleurs très-honnêtes, vivaient de cette lutte étemelle. C'était l'état des quatre frères Cottereau, types de Chouans que nous verrons bientôt à l'œuvre. Enfin, du même coup de filet, La Rouerie gagne les employés de la gabelle eux-mêmes, que les dernières réformes venaient de laisser sans ressource et sans pain.
On voit quel rôle capital eût joué cet homme avec de tels moyens , si la fatalité de sa destinée lui en eût laissé le temps...
Cependant la contre-révolution était encore mieux servie à Paris qu'en Bretagne, par les excès mêmes de la Révolution. Le 20 juin a sonné ; au premier cri de : VivetU les sans-culottes ! les Jacobins ont triomphé des Feuillants en déroute. Le peuple a coiffé le Roi du bonnet rouge. La Prusse et le Piémont se lèvent avec TAutriche contre la France. Tous les pouvoirs cessent de fonctionner. Les ministres se retirent en masse, et l'Assemblée législative déclare la patrie en danger (Il juillet 1T92).
Le canon annonce cette terrible crise de ville en ville. Toutes les assemblées sont en permanence, toutes les gardes nationales en mouvement. La fièvre patriotique rallie de nouveau les opinions révolutionnaires. Sur chaque place s*élève un autel de la patrie. Les officiers municipaux y reçoivent les noms de tous ceux qui veulent marcher aux frontières. A Paris, quinze mille hommes s'enrôlent en un seul jour !
Alors parait le manifeste du duc de Urunswick entrant en campagne (28 juillet) : il sommait tous les Français de rentrer dans l'obéissance au Roi, sous peine de mortet d'incendie général. Un cri de fureur républicaine répond à ce défi monarchique. Louis XVI lui-même le désavoue, mais il n'a plus la confiance de personne. Toutes les sections de Paris demandent sa déchéance et la réunion d'une Convention nationale. En vain La Fayette et les Girondins eux-mêmes viennent à son secours. Les Montagnards s'arment publiquement contre lui.
Enfin arrive en Bretagne celte lettre de M. Coustard, député de Nantes :
« Paris, dix heures du malin. Vendredi, 10 août, dans la salle
de l'Assemblée nationale.
« Quel jour, bon Diou ! luit sur notre patrie infortunée ! Vous avez su les attentats commis avant-hier sur plusieurs députés : ils n'étaient que le prélude des horreurs de ce jour. Le tocsin a sonné toute la nuit dernière. Deux cent mille hommes sont en armes et demandent la déchéance du Roi. Le sang coule même à la porte de notre enceinte : les têtes sont promenées dans les rues ! Le Roi et sa famille sont venus se jeter dans nos bras. Le château vient d'être forcé dans l'instant à coups de canon. La force publique est nulle. Le Conseil de la Commune est cassé par un arrêté des sections.