CHAPITRE NEUVIEME. i
Nous sommes ù notre poste, et nous sommes résignés à tous les événements.
<c A onze heures, comme je finissais ma lettre, on est venu nous annoncer qu'il se préparait une scène de carnage au château. Vingt députés ont été nommés pour se jeter au milieu de ces furieux et tâcher de leur faire entendre la voix de la loi. J'ai brigué Thonneur de cette entreprise périlleuse. Au moment où nous entrions par les Tuileries, des coups de canon répétés sont partis de la cour du Carrousel; une fusillade terrible des Suissc&qu'on voulait égorger et des assaillants, a frappé nos oreilles; des blessés fuyant la mort se sont précipités de toutes parts; nous avons été séparés, précipités par la foule et forcés de rentrer à l'Assemblée. Le canon et la fusillade continuent. Je finis, tant d'horreurs me glacent le cœur. Adieu. J*ai été assez heureux pour sauver un malheureux Suisse poursuivi, et qui. demandait la vie.
« Anme-Pierre Coustard. n.
Il faut l'avouer à la honte des vilbs bretonnes, les héros du 10 août avaient éCéles fédérés de Brest, deMorlaix, de Quimper» etc., qui égalèrent, s'ils ne surpassèrent, le féroce courage des Marseillais; si bien queja section jacobine de Saint-Marceau décida qu'acné s'appellerait désormais section du Finistère'.
Le lendemain, Louis XYI, abandonné des Girondins comme des Montagnards, était suspendu deses fonctions et emprisonné avec toute sa famille, jusqu'à ce qu'une Ck)nvention nationale eût décidé de son sort et décrété un nouveau gouvernement.
Et pendant quarante jours la France demeura sans pouvoirs et sans lois, menacée au dehors par toute l'Europe en armes, et dominée audedans par les forcenés de la Commune de Paris qui criaient déjà : La liberté oh la mort!
Et tandis que les hommes sages, désertant leur poste, — comme li arrive toujours en ces crises, — livraient la majorité impuissante aux violences de la minorité, les Jacobins fêtaient leur victoire en plantant partout des arbres de la Liberté, se ruaient le sabre à la main dans toutes les maisons suspectes d'incivisme, et envoyaient aux quatre-vingt-trois départements le nouvel et suprême instrument de leur justice.
« Nous avons l'honneur de vous prévenir^ écrivaient les administrateurs bretons au ministre Clavière, que la machine à décapiter du sieur Schmidt {chargé des intérêts du docteur Guillotin) nous est armée en bon état, ce 20 août 1792.» Parfait symbole de l'affreux triumvirat sorti du 10 août, et qui, sous le nom de Comité de surveillance, menaçait déjà toutes
^ Les volontaires bretons et marseillais s'étaient rendus en armes à Paris, où, sous prétexte <le défendre TAssemblée nationale, ils restèrent malgré cette Assemblée qui leur commandait d'aller au camp de Soissons, et malgré leurs administrateurs qui les rappelaient dans leurs foyers. Ainsi l'anarchie gagnait tous les corps, sous forme d'enthousiasme civique.
les têtes comme un triangle d'acier : Danton, Robespubrre et Mabat'.
Dans toutes les villes de TOuest, h précieuse machine fut solennellement essayée par les magistrats» dont la plupart devaient y monter un jour comme les brebis qu'ils décapitèrent pour l'expérience. Ces têtes d'agneaux abattues par Texécnteur annonçaient leur sort à tous les innocents, nobles, prêtres et femmes, qui gémissaient déjà dans les prisons révolutionnaires.
Ce n'était point la France qui avait exigé la déchéance du Roi, c'était Pétion et les sections parisiennes. Les départements bretons n'osèrent protester, mais envisagèrent l'avenir avec terreur. Les plus déterminés se dirent comme Belval, syndic du Finistère : « Le Roi est un monstre » (ainsi le pauvre Louis XVI était jugé en cd moment), mais je tremble que sa déchéance ne soit le signal de la guerre civile. »
Qu'on se représente donc l'effet d'un tel événement sur les populations Hdèles aux vieilles croyances! D'ailleurs, si quelque illusion leur était restée sur la Révolution, celle-ci ne tarda pas à réaliser l'inscription de l'enfer : Lasciate ogni speranza.
Alors toutefois se produisirent en Bretagne ces intrépides administrateurs dont nous parlions plus haut, qui, ne pouvant déserter leur poste sans mettre le comble à l'anarchie, s'attachèrent à la Révolution comme on s'attache à un homme ivre pour l'écarter de l'abîme ; qui entreprirent d*épargner à leur province les sanglants excès qui déshonorèrent Paris, et qui, s'élevant au-dessus des partis au nom de la chose publique, repoussèrent avec la même énergie la guerre civile, l'invasion étrangère et la tyrannie jacobine. Aux prises avec des campagnes insurgées, avec une populace furibonde, avec des caisses épuisées, avec un commerce anéanti, avec la banqueroute et la famine générale, ces hommes, — fous si l'on veut, mais fous héroïques, renoncèrent à leurs propres affaires pour les affaires communes, cessant de voir leurs femmes et d'embrasser leurs enfants, mangeant et dormant au bureau de la municipalité, tenant d'une main la Constitution pour proléger tout le monde, et de l'autre, des pistolets pour se défendre eux-mêmes, — soutenus jusqu'à
^ La lettre de Clavièrc, annonçant l'enroi des guilblines, disait qu'il avait recommandé au sieur Schmidt d'apporter h pli» grande célérité dans la construction de ses machines, et qu'il s'empressait d'en fiaire part aux quatre-vingt-trois départements. Le procureur-gi^néral-synJic du département de la Loire-Inférieure transmettant cette même lettre, ajoutait : «i Vous serecsans doute bien aise d'apprendre qu'on s'est occupé de faire construire la machine destinée au supplice des criminels, et que bientôt celle qui est nécessaire à votre tribunal sera prête... » Et la pbinche figurative de l'instrument et de son échafaud, jointe à la lettre de Clavièrc, portait au b:is du dessin qui reproduisait les deux bras de la machine et la bascule avec un patient que l'on y avait représenté, cette singulière instruction manuscrite, sorte de manuel destini au justicier, et que le ministre ou ses employés n'avaient pas dédaigné de rédiger : c Pour éviter que le tranchoir ne s'cbrèche, il f^ut avoir soin de no laisser tomber le mouton de toute sa hauteur que pour l'exécution. Il faut aussi avoir l'attention, avant l'exécution, de décrocher la corde du mouton, pour qu'il soit entièrement libre dans sa chute.» (Dnchltcllie'r, Hiât. de la Révolution en Bretagne.)