CHAPITRE NEUVIEME
l'échafaud par cette grande idée de 89, qu'ils voulaient sauver à tout prix du chaos de 93, et qu'ils voyaient dans un prochain avenir renaître de leur propre sang versé pour elle !
Ce n'est pas à de tels répuhlicains que nous reprocherons quelques mesures violentes, échappées à leur .bonne foi comme des coups de feu dans la mêlée. — Leurs propres fautes appartiennent à ceux qui les trompèrent en les poussant de la liberté à la tyrannie, — comme ils les avaient déjà trompés en les poussant de la Monarchie à la République ; — à ces ambitieux sans tète comme Pélion , ou sans cœur comme Robespierre et Marat, qui dominèrent la France culière avec la canaille des faubourgs parisiens, qui se dévorèrent entre eux après avoir dévoré leurs compétiteurs, et qui , — sauf un petit nombre d'indigènes, — furent représentés dans l'Ouest par des hommes étrangers au pays.
Le grand malheur de l'Ouest fut sa position exceptionnelle en face de la guerre civile. Non-seulement elle servit de prétexte aux brigands des deux partis pour écraser les honnêtes gens, mais elle exalta l'esprit des honnêtes gens eux-mêmes, et les entraîna des deux côtés jusqu'au fanatisme.
Les faits qui nous restent à raconter seront donc entremêlés désormais de bonnes et de mauvaises intentions, d'entraînements fougueux jusqu'à la barbarie, et de retours héroïques vers l'humanité.
La Loire inférieure donna l'exemple de Ténergie en livrant, dès le 20 août, aux commissaires, tous les suspects précédemment dénoncés. Â cet effet, des troupes furent envoyées par le général Demarcé, contre toutes les paroisses remuantes. Cet exemple fut imité par la plupart des départements.
On sévit surtout contre les prêtres insermentés. On les força d'opter entre l'exil et la prison. On offrit trente-deux livres par tête à quiconque les amènerait au district. Il s'en trouva bientôt une multitude entassée dans le château de Nantes, où, sans compter ceux du pays, Maine-et-Loire en envoya trois cents, et la Sarlhe ceiit-soixantc-huit. Enfin parut la loi qui ordonnait leur déportation en masse (26 août)«
Aussitôt, la populace assiège le château en criant : — Mort aux prêtres! et leurs gardes eux-mêmes font écho à ces cris menaçants. C'était le moment exécrable où « les travailleurs du peuple souverain » massacraient à milliers les prisonniers de Paris, cl promenaient au bout d*une pique la ictc de la princesse de Lamballe (2 — 5 septembre). Une scène pareille eût ensanglanté Nantes, sans la fermeté de l'administration. Elle engagea les prêtres à se déguiser et à s'enfuir par la voie de mer. La Milice refoula courageusement les assassins, et défendit ses captifs jusqu'aux bâtiments qui les emmenèrent en Angleterre ou en Espagne. Plusieurs ecclésiastiques remercièrent le département des adoucissements apportés à leur sort.
Tel fui le dernier acte de liberté de la Commune de Nantes. Le Gonâeil exécutif de Paris la mit dès lors sous la surveillance de deux commissaires, « chargés d'instruire et d'éclairer les habitants, » c'est-à-dire, de leur apprendre à massacrer les aristocrates.
Lorsque ces terribles agents arrivèrent, les pauvres prêtres étaient encore à Paimbœuf, où il se passa une scène étrange que nous a racontée l'un d'entre eux ^
Les gendarmes, chargés de les garder, dînaient à leurs dépens dans la meilleure auberge de l'endroit, — quand un clubiste de Nantes vient annoncer les commissaires parisiens, et sommer prêtres et gendarmes de remonter la Loire avec lui. Heureusement, il n'apportait en fait de pouvoirs que le vin dont il s'était gorgé chemin- faisant; il avait navigué jour et nuit, il avait couché dans l'eau et il s'était époumonné à hurler ; Mort aux calotim I Bref, il tombe ivre-mort ou du moins ivre-muet, — et les gendarmes délibèrent s'ils ramèneront les prêtres à Nantes. M. Benoit entendit alors cette curieuse conversation entre deux prophètes sans le savoir :
— Le fait est que le département avait un bon moyen de se débarrasser de tous les insermentés d'un seul coup.
— C'était de les condamner et de les exécuter par le jugement du peuple, comme les prisonniers de l'Âbbaye?
— Non ! c'élait do prendre deux ou trois vieilles carcasses de navires, d'y embarquer les diseurs de messe, et une fois au large, de les couler corps et biens dans la Loire! Voilà ce que le département aurait fait, s'il avait été franc patriote.
Cette opinion revint-elle plus lard à Carrier, ou son génie se rencontrat-il avec celui des honnêtes gendarmes dans l'invention des noyades? C'est ce que l'abbé Benoit n'a pu nous apprendre, mais dans l'un et dans l'autre cas, sa révélation n'en est pas moins curieuse.
En attendant Carrier, les geôliers des prêtres décidèrent qu'ils exécuteraient leur première consigne, et ceux-ci échappèrent ainsi à la mort qu'ils eussent trouvée à Nantes. Embarqué du reste avec eux et toujours buvant pour se tenir en haleine, le clubiste ne lâcha sa proie qu'au bout de quatre grands jours; — et lorsque le malheureux fut enfin dégrisé, on reconnut un honnête homme égaré par la fièvre jacobine. Ce massacreur qui demandait la tête des calotins finit par leur dire adieu en pleurant dans leurs bras. Fidèle et triste image du sanglant délire qui s'emparait de la France entière !
En combien d'autres lieux les prêtres ne furent-ils pas dès lors exterminés en détail, conduits devant la gueule des canons, à coups de sabre et de
1 Le vénérable abbé Benoit, curé de Bouzillé, près la MariUis, qui exerce encore, k 80 ans, le sainl ministère, — répandant les bénédictions «ur lo« lieux qui l'avaient vn maudire.