‹ Histoire des guerres de la VendéeChapitre 110 sur 223 · CHAPITRE ONZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIEME

rience ou le hasard ne vous guident, vous n*arnvcrez pas avant la nuit au but de votre voyage.

Alors, malheur à vous si vous êtes sujet à la peur ou à la superstition ! Une fois perdu dans Tombre, au milieu de cette forêt de haies vives, de ces touffes de coudriers et de chèvrefeuilles, de troènes et d'églantiers, — les chênes aux bras tordus, au tronc décapité, vous sembleront une armée de fantômes ; vous prendrez les graines écarlates du houx pour des prunelles sanglantes, et les jeux de la lumière et de la brise évoqueront à vos yeux toutes les illusions de la forêt d'Armide. Heureux si vous ne rencontrez point, au clair de la lune, un âme en robe blanche laissant voir les étoiles à travers ses plis, un feu follet qui vous entraînera dans les fondrières d'un marécage, un loup-garou traînant ses chaînes sur le roc avec des éclats de rire diaboliques, ou un sorcier à la longue barbe, au manteau noir et au bonnet pointu ! — car Timaginalion du Vendéen peuple encore ainsi plus d'un coin mystérieux du Bocage.

Enfin peut-être entendrez-vous, au milieu du silence, les aboiements d'un chien. Dirigez-vous de ce côté ; c'est une habitation. Ni troupeaux, ni bergers ne couchent dehors en ce pays. Si mieux encore un chant villageois frappe votre oreille de ses notes traînantes, vous êtes près d'une famille achevant la veillée. Ce chant est l'adieu d'un jeune gars qui vient >^e voir son amoureuse. Les gens heureux sont complaisants : celui-ci vous conduira par un chemin sûr au toit hospitalier de la métairie.

Nous y reviendrons bientôt nous-même étudier les mœurs des Vendéens. Terminons auparavant notre exploration topographique.

Il ne manque aux sites du Bocage, pour avoir une célébrité européenne, que d'être placés dans la Suisse ou dans l'Italie, dont ils égaleraient les plus ravissants points de vue.

A l'entrée même de cet élysée vendéen, — après avoir franchi les hauteurs de Vallet, d'où le magnifique château de laNoê domine un panorama de dix lieues, — vous rencontrez la Sèvre et Clisson, qui rendraient jaloux Tibur et Tivoli. Par une harmonie peut-être unique en France, Clisson tout entier n'est qu'une grande fabrique italienne. (On appelle ainsi les compositions d'architecture poétique dont l'Italie la première a fourni l'exemple.) Toutes les maisons de la petite ville brûlées pendant la Révolution, ont été rebâties sur le modèle de la charmante villa que MM. Gacault et Lemot ' leur ont donnée pour reine. Elle s'élève au confluent de la Sèvre et de la Moine, en face du vieux château d'Olivier de Clisson, au centre d'un paysage où la nature a réuni tout ce qui peut charmer les yeux. On la reconnaît de loin aux arcades superposées de ses hautes terrasses, ù leurs piliers enroulés de pampres verts, — aux briques rouges qui en dessi

^ C'est le célèbre sculpteur à qui Paris doit la staluo de Henri IV sur le Pont-NcuJ'.

nent vivement les cintres pleins, — aux fleurs de toutes espèces qui épanchent leurs parfums des vases de marbre, et surtout à son parc si justement fameux sous le nom de Garenne, où foisonnent les statues et les rochers, les monuments et les souvenirs, où le chant des oiseaux, le bruit du feuillage et la chute des cascades se fondent en un concert merveilleux. Là, les deux rivières tour à tour se dérobent sous les bosquets et reparaissent en nappes éblouissantes, s'endorment en berçant des Iles pleines de fleurs, se réveillent au choc du granit qu'elles blanchissent d'écume, et réfléchissent comme une suite de tableaux, les frontons grecs ornés de basreliefs, les statues sur leur piédestal, les grottes de mousse et de lichen, les guirlandes de feuilles et de fleurs, les groupes de lavandières penchées sur l'eau, et dans le lointain les hautes tours noires de la forteresse gothique, les arches du pont qui la joint à la ville, et enfin la ville elle-même étagée sur les deux rives avec ses blanches terrasses bordées de briques rouges. Descendez dans ce verdoyant dédale et comptez-en les douces surprises. Voici un temple assis sur un amas de roches volcaniques, et dont la façade se voile de mélèzes et de saules pleureurs... C'est le tombeau des restaurateurs de Clisson, MM. Lcmot et Cacault. De là, leurs fantômes embrassent d'un coup d'œil toute leur création. Voici le buste de Henri IV sur sa colonne, à la place où le grand roi dressa sa tente pour le siège du château. Ce buste est le modèle de la belle figure du Pont-Neuf. Voici un obélisque qui reproduit exactement la fameuse aiguille de Cléopâtreà Mcmphis. Il consacre ici la mémoire des guerriers vendéens, sans acception de drapeau. Voici le musée Cacault, où les chefs-d'œuvre de l'Italie trouvèrent un refuge contre la guerre. Mercure a été plus impitoyable que Mars. Les héritiers du maître ont dispersé ses bronzes, ses marbres et ses toiles. Voici la chapelle de Toute-Joie, fondée par un des successeurs de Clisson à la nouvelle du premier exploit de son fils. Voici enfin le château des seigneurs eux-mêmes, une des plus belles ruines qui nous restent du moyen âge ! — Nous ne ferons aujourd'hui que saluer ces murs de seize pieds d'épaisseur, ces tours et ces escaliers gigantesques, ces cours où piaffaient des bataillons à cheval ; la guerre civile nous ramènera bientôt, aux lueurs de sa torche, devant le grand puits où gémissent les âmes de quatre cents Vendéens !... — Visitons plutôt, sur l'autre rive, la grotte où se cachèrent, dit-on, liéloise et Abeilard avec l'enfant de leur amour ; et ce temple de Vesta qui fait pleurer les Italiens de souvenir et de regret, comme le sauvage de l'Inde à la vue de l'arbre de son pays; c'est ici, en effet, qu'on retrouve le paysage de Tivoli tout entier, c'est ici que Poussin avait admiré des sites qui le poursuivaient jusqu'à Rome, et que notre plume n'aura pas l'audace de retracer après ses pinceaux.

L'œuvre de MM. Lemot et Cacault ne mérite qu'un reproche, c'est de gâter quelquefois la nature par l'excès do l'art, de la contrarier par des

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arrangements prétentieux et des amalgames sans harmonie. On est tenté de s'écrier comme Berchoux, au milieu de ces imitalfons de l'antique :

Qui nous délivrera des Grecs et des Romains ?

Un point de vue du Bocage moins coquet que Ciisson, mais plus vierge et plus étendu, moins vanté par les voyageurs, mais qui mériterait de l'être davantage encore ; c'est la vallée de Tiflauges, située à quelques lieues de sa rivale. Elle est surtout admirable à contempler du haut des vastes ruines du château de Barbe-Bleue. (Le peuple désigne ainsi le célèbre Gilles de Retz, dont nous avons raconté ailleurs la voluptueuse et sanglante histoire.) Le repaire de cet illustre assassin s'élevait sur le roc vif, au sommet d'un coteau entouré de précipices, à la place occupée jadis par un castrum de Jules César. En mesurant d'en bas cette effroyable montagne de pierres , on croit voir surgir, du fond d'un ravin des Alpes, un des fantastiques châteaux imaginés par l'Arioste. Bien que Tiffauges, démantelé par Richelieu, s'écroule pierre à pierre depuis cette époque, il occupe encore une telle étendue et forme une telle masse, qu'il faut une demi-heure pour en faire le tour et une journée pour en étudier jes détails. C'est une suite d'enceintes, de remparts, de douves et de bâtiments, à fatiguer le plus infatigable antiquaire, et à confondre l'imagination la plus habituée aux éno.rmités du moyen âge. Un torrent gronde et bouillonne au pied de la grande tour, au fond d'un ravin plein d'ombres et de vertiges. Les arbres eux-mêmes semblent se pencher avec effroi sur ce gouffre, qui les déracine et les dévore l'un après l'autre. Devant la haute porte, désarmée aujourd'hui de ses chaînes et de sa herse, mais garnie encore de ses verrous saillant d'un mur de douze pieds, — un chemin creusé dans le roc a remplacé l'étroit sentier qu'on n'abordait autrefois qu'en tremblant. Il y a dans la cour de l'est une chapelle souterraine du quatrième siècle, ou l'on descend par un trou noir, comme les mineurs dans leur puits phosphorique. Dernièrement, une chapelle supérieure s'est affaissée au-dessus, écrasant de ses décombres les colonnes qui avaient vu le Bas-Empire ; de sorte que le pied foule ici une poussière de quatorze cents ans! Et, du sommet sourcilleux de ces ruines humaines, toutes les splendeurs de l'immortelle nature se déploient dans la vallée. La Sèvrc tourbillonne à vos pieds autour des usines et des moulins de Tiffauges, jette une poussière blanche au flanc noir des rochers, disparait sous les arches des ponts et sous les voûtes des arbres, et s'enfuit, — au travers des îles en fleurs, des coteaux étages à perte de vue, des prés couverts d'aunes et de peupliers, — vers le magnifique château du Coubouros et vers son parc qui serait royal, — si les rois en avaient un pareil.

La plaine de Torfou est tout près, avec sa colonne funèbre. Nous la visiterons tout à l'heure, au bruit foudroyant de la mitraille.

A Mortagne, on retrouve encore la Sèvre et ses rives délicieuses. Ici les lies se multiplient Icllement, que la rivière, cachée par leur végétation, semble rouler sous un bois touffu. La route qui la côtoie, — suspendue à droite et à gauche de rabimc, — passe à bon droit pour un chefd'œuvre.

De Moringne aux Herbiers, la route va toujours s'élevant jusqu*au mont des Alouettes, ainsi nommé sans doute parce qu'on n*y entend plus des bruits du Bocage que le chant de cet oiseau balancé dans l'air pur qui fait ondoyer les blés d*or. On aperçoit de là les tours de Saint-Pierre de Nantes et la flèche de Luçon, c'csl-à-dirc, presque toute laYendée, avec ses églises, ses manoirs et ses champs de bataille. Au nord, c'est Torfou ; ii l'est. Mortagnc, Saint-Fulgcnt, les Quatre-Chemins, Pont-Légé, lesBrouzils; au midi, Poncharron, Luçon, Fontenay, etc. Les Herbiers, — que la tradition dit avoir été la fameuse Herbadilla, cet Herculanum de l'Ouest, — justifie plutôt son nom par la fraîcheur de ses alentours; la charmante ville est, en effet, cachée dans son val, comme un nid au sein d'une corbeille de verdure et de fleurs.

Il faut encore citer : la campagne de Mallièvre, où les fortifications et les voies romaines disparaissent parmi les bois, les rochers et les ondes; (toujours la Sèvre, fuyant comme Galatée à travers les saules); — lePuy-du- Fou, dont les ruines rappellent à la fois l'âge gothique et la Renaissance, et d*où l'œil embrasse un horizon de plaines et de coteaux, de champs et de forêts, d'eaux vives et dormantes: — Mont-Mercure, où les parcelles de topaze et d'améthiste étincellent dans le quartz hyalin, à l'ombre des aliziers, des bouleaux et des trembles, — comme des diamants semés dans une chevelure qui commence à blanchir; — Pouzzauges, que les Italiens nomment Pouzzole, tant ce lieu leur rappelle la patrie ! Ici les bastions antiques se perdent dans le ciel avec un clocher de la Renaissance; la vue retrouve l'horizon du mont des Alouettes, dont les sept moulins tournent au nord, au-dessus des flots verdoyants; le bois de la Folie domine le Bocage entier de sa haute futaie dont, à vingt-cinq lieues de distance, les navigateurs de rOcéan d'Aquitaine reconnaissent la verte cime dans les nuages du levant.

Rien de frais et de luxuriant comme la végétation de toute cette partie du Bocage. Les sentiers y ressemblent à des allées de charmilles. Vous marchez sur une pelouse épaisse, entre deux rangs d*arbres festonnés de clématites, de roses sauvages et de chèvrefeuilles. A travers ce filet odorant et serré, vous voyez à peine l'or des épis flotter dans les champs, les taureaux curieux dresser leurs jeunes cornes à l'échalier des pâturages, et, çà et là, d'énormes rochers gris montrer leurs fronts moussus entre les branches de chêne.

La Grainetière, le Parc-Soubise, les Essarts, la Ferrière, forment la transition du Bocnge à la Plaine. La Grainetière a son abbaye en ruines.

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