CHAPITRE ONZIÈME
reconnaît le Tantard à la façon dont il jette sa bourse sur un comptoir de boutique et d'auberge... Le Bocager, au contraire, tire son argent de sa poche sou par sou, avec de gros soupirs. L'un prodigue ses écns à ses amis, — l'autre leur prodigue son sang, dans l'occasion. »
Cependant, quelques corps de Maraichains ont déployé, pendant la guerre, des qualités précieuses : une habileté de tir, une adresse gymnastique et une entente de la stratégie qu'ils doivent à leur vie de chasseurs et à leur lutte éternelle avec les eaux.
Les gens du Marais ne tranchent pas moins par le costume que par le caractère sur le reste des Vendéens. Ils portent de larges pantalons rehaussés de ceintures écarlates, des vestes de drap fin, à boutons argentés, d'énormes chapeaux entourés de velours et quelquefois de rubans. Ils ont presque toujours à la main la grande perche qu'ils appellent ninglef et à l'aide de laquelle ils franchissent des canaux de dix à vingt pieds de large. Les femmes étalent un véritable luxe d'étoffes éclatantes, de soieries et de dentelles, de dorures et de bijoux. Leur coiffe altière, élevée de deux pieds, rappelle le fameux hennin du quatorzième siècle. Un gros coeur en or pend au-dessous de leur épais chignon, sur l'opulente carnation de leur cou. Des chaînes d'argent attachent les clefs du ménage à leur ceinture. Des boucles du même métal brillent sur leurs souliers, dont la forme coquette fait valoir les bas à fourchettes rouges.
Même richesse à l'intérieur des habitations : grands lits de bois peint* bourrés de plume jusqu'au ciel ; — piles de linge blanc et parfumé dans les armoires; — vaisselier garni de faïences de toutes les couleurs; — cellier rempli de vin de la Plaine, de la Saintonge ou de l'Anjou ; — table toujours couverte de pain blanc, de beurre frais et de poisson délicat, quelquefois d'une oie grasse ou d'uQ excellent canard, avec un service d'ar> genterie massive. Et puis, les jours de foire ou de marché, un train complet de voyage pour aller à Beauvoir, à Challans ou à Machecoul : autant de maîtres, autant de juments bien nourries, autant de lourds valets montés comme leurs maîtres.
Ce bien-être cependant n'est pas le lot de tous les Maraichains, — mais seulement des fermiers commerçants et des petitspropriétaires, connus sous le nom de Cabaniers. Le Marais, qui est le pays des contrastes, offre, à côté de ces richards ambulants, de pauvres laboureurs isolés dans les canaux, où leur intelligence s'étiole en même temps que leur corps, et qui n'ont pour nourriture que le lait de leurs vaches et le produit de leurs filets et de leur fusil. Il est vrai que ce produit est abondant, surtout l'hiver. Alors le Maraichain n'a qu'à sortir de sa cabane pour surprendre dans les bouillonnements du sable le peignant qui entr'ouvrc sa coquille rouge, ou le meil qui siffle dans l'eau comme un serpent. II n'a qu'à pousser, la nuit, «a barque au large pour lancer sa poudre à des bandes de canards sau-
vages. Et l'été, ces canards, apprivoisés sans peine, pullulent et se nourrissent dans les fossés voisins.
Le Maraichain le plus à plaindre est Thabitant du Marais mouillé, qu'on nomme Huttier, du nom de sa maison de terre et de branchages, mais dont la demeure véritable est sa yole (il dit sa niole)^ à laquelle il semble incorporé comme le Centaure antique à son cheval. Le Huttier vit eu effet sur Teau, les deux tiers de Tannée. Il naît et grandit, mange et dort, travaille et voyage, se marie et meurt dans la case étroite de sa barque. Il la quitte à peine quelques instants pour vendre sa chasse ou sa pèche au rivage prochain. Il la fait voler sur les eaux au moyen d'une perche ou rame appelée pégouillc. Il court sans cesse avec elle au-devant du gibier qu'il abat à coup sûr, ou du poisson qu'il enveloppe dans ses longs filets.
Rien d'étrange à voir comme les promenades des Huttiers, par un beau jour de fête, sur la vaste nappe argentée dont TOcéan couvre leur pays. Le village s'élève sur un monticule au-dessus du Marais. Un gai carillon ébranle le clocher réfléchi dans l'onde... A ce signal, les buttes éparses tressaillent sur leurs tertres lointains. Des coiffes blanches s'en détachent par groupes, comme des goélands effleurant le sol de leurs ailes blanches... Chaque famille s'installe dans son bateau, chaque bateau se rallie au bateau voisin, et, de tous les ilôts de cette mer tranquille, vingt flottilles prennent leur essor vers le centre commun... Les bateaux cinglent d'ordinaire deux à deux, et tellement rapprochés, que ceux qui les remplissent ont l'air de marcher sur l'eau en se donnant le bras. Ainsi les Huttiers vont au baptême de leurs enfants, à l'enterrement de leurs pères, au mariage de leurs filles. Ainsi leurs prêtres vont leur porteries secours de la religion, leurs médecins les secours de l'art, et leurs amis les secours de l'amitié.
Nous avons vu chez eux le spectacle d'une noce, et nous ne l'oublierons jamais. Dès le matin, la barque nuptiale fut entourée de toutes les yoles d'alentour, pavoisées de rubans et de feuilles de tamarin, montées par les Huttiers et les Huttièrcs dans leurs plus beaux habits de fête. Le signal du départ fut donné par la veze, qui réveilla mille échos joyeux à perte d'ouïe. Les chants et les coups de fusil alternaient avec la musette champêtre. Le soleil levant changeait le Marais en une plaine de nacre enflammée. Après la messe, le repas eut lieu sur la flottille. Deux barques chargées de vivres allaient de rang en rang servir les autres. Puis elles s'établirent au centre. On se serra tout à Tentour, et les bateaux devinrent une grande table flottante. La fête se termina par des chants, des coups de fusil, des danses même, et, le soir venu, par une joute entre les barques illuminées... Les époux furent conduits, sur les onze heures, à leur hutte de famille. Leur batelet y entra sans peine, car l'eau s'élevait jusqu'à la moitié des murs. Ils n'eurent qu'un mouvement à faire pour passer de ce batelet dans le lit
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nuptial... et barqulîs et convives, chants et musique se dispersèrent et s'évanouirent dans toutes les directions.
Outre les Huttiers proprement dits, il y a dans le Marais une classe d'hommes à qui Ton donne aussi ce nom, mais qu'il ne faut pas confondre avec les premiers, et dont le nom véritable est celui de Colliberts ( têtes libres). Plus vagabonds et plus sauvages encore que les Huttiers, méprisés généralement comme des crétins, dopt ils n'ont toutefois que l'apparence, les Colliberts passent pour les descendants des anciens Agesinates combolectri, que les Scythes Teyphaliens d'abord, et les Normands ensuite, auraient chassés vers les embouchures du Lay et delà Sèvreniortaise. Le fait est que ces hommes n'ont jamais subi la servitude féodale, du moins la servitude de corps. Ils pouvaieut de tout temps, et quand bon leur semblait, quitter leur habitation pour une autre. Ils mettaient leurs privilèges sous la tutelle des abbayes auxquelles ils fournissaient le poisson gratuitement. On les appelait alors hommes conditionales. Ils transportaient avec eux leurs huttes peintes, — aussi inconstantes que leur caractère ; — ils se couvraient de peaux de bêtes fauves, se teignaient les cheveux et les membres, comme les premiers Bretons, et rendaient un culte à la Pluie, ce fléau redouté des chasseurs et des pêcheurs. Aujourd'hui encore, ils vivent à part, dans leurs bateaux et leurs cabanes, du fruit de leur chasse et de leur pèche. Ils ne se marient qu'entre eux; — mais leur race va se perdant chaque jour, décimée par l'insalubrité de leur vie.
Par les types, les costumes et les usages du Marais, on peut se figurer ceux des Iles. Les femmes de l'île Dieu et de Noirmoutier sont plus belles et plus braves encore dans leurs ajustements que les Maraichaines; et cette dernière île offre, dans la paroisse de Barbatre, une population qui dépasse en sauvagerie grossière tout ce que nous avons dit des Colliberts et des Huttiers.
Dans tout le reste de la Vendée, le costume peut se définir ainsi. Pour les hommes : une veste de laine. — gris bleu dans la haute Vendée, brun foncé dans l'autre partie; — sous cette veste, un gilet de laine blanche au de grosse cotonnade croisé sur la poitrine ; — un pantalon bariolé, moitié fil et moitié laine; — de gros souliers ferrés ou des sabots très-couverts; — un chapeau rond à fond plat et à larges bords; — les chevenx coupés en rond, à la façon des clercs, et tombant plus ou moins sur les épaules. Autrefois, presque tous les Vendéens portaient des guêtres qui montaient jusqu'au genou, et garnissaient d'armes ou d'argent une ceinture de mouchoirs rouges ou bleus, — ce qui Formait, avec l'ampleur de leur veste à double basque, un ensemble de tenue remarquable. Ils le défigurent aujourd'hui par la suppression de la ceinture et des guêtres, et par la réducr lion de la veste, du chapeau et de la olievelure.
Les femmes se coiffent d'une aune de demi-fil ou de mousseline, re-
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levée ou rabattue sur un serre-tcte, entortillée ou plissée en barbes, suivant la mode de chaque paroisse. Elles couvrent souvent cette première coilTurc d'une câline flottante, espèce de capuchon blanc ou noir attaché par des lacets de même couleur. Elles ont aux pieds des sabots noirs, — qui se découvrent et s'allègent de jour en jour; — autour de la taille, une brassicre d'étoffe bleue, couvrant un corset qui pourrait s'appeler une cuirasse, — et sur les hanches, deux jgpons de laine rayée qui descendent avec roideur jusqu'à la cheville. — Un tablier de coton et un fichu en mouchoir de Gholet complètent ce disgracieux costume. Il n'emprunte un peu de caractère qu'à la mante courte et ouverte à l'Italienne, qui le cache à demi les dimanches ou les jours de voyage.
Entrons maintenant dans une ferme du Bocage ou de la Plaine. G'-est chose facile, car ici tout est ouvert. La cour n'a ni murs ni haies. Elle est jonchée d'ajoncs épineux et de genêts flétris, qui seront du fumier l'année prochaine. D'un côté s'élève la demeure du métayer, de l'autre la demeure de ses bestiaux ; entre les deux, un grand chêne ombrage les instruments de labour et de charroi. L'habitation du maître n'a qu'un rez-de-chaussée ; une porte au milieu, une fenêtre à droite et à gauche, les festons d'une treille au-dessus, voilà tout. Pénétrons dans l'intérieur, nous y serons bien reçus. Une grande et unique pièce sert de salon, de salle et de chambre à coucher. Une vaste cheminée en occupe le haut bout. Des fusils de chasse et de munition la surmontent : autant d'hommes dans la ferme, autant de fusils. C'est là le premier luxe du Vendéen. Ces morceaux de bois ou de pierre, debout aux angles de Tâtre, sont des sièges de famille; Là, les ménagères filent et cousent, le soir, à la lueur fumeuse de la résine. Â droite et à gauche se dressent les lits, entre leurs quatre colonnes supportant un ciel carré, le tout drapé de lambrequins et de rideaux de serge yerte ornés de galons couleur d'or. La plume et la laine s'y entassent à une telle hauteur, qu'on ne peut l'atteindre qu'en montant sur ces longs coffres eu cerisier qui servent à la fois de bancs et de gradins. Au chevet, vous reconnaissez les pénates du catholique : le bénitier de faïence , le rameau de buis bénit, le crucifix et l'image des patrons, quelquefois un portrait de Charette ou de La Rochejacquelein, autres patrons de la Vendée. Toutes les murai-Iles de la pièce sont cachées par une série d'armoires et de buffets en cerisier. Cet acajou du pays prend toutes les formes sous la main des sculpteurs villageois. Il se couvre de ronds et de losanges, de feuilles et d'oiseaux, s'enrichit de belles ferrures de cuivre ou d'acier, et excite souvent, par sa naïve richesse, la convoitise des amateurs et des marchands de bric-à-brac. Au milieu de tous ces meubles remplis de linge et d'habits, voici la longue table de famille, garnie de ses bancs et de ses chaises. Il y a toujours dessus un gros pain enveloppé dans la nappe : offrande et symbole éternel do l'hospilalilé. Personne n'entre ici, riche on pauvre, connu