‹ Histoire des guerres de la VendéeChapitre 116 sur 223 · CHAPITRE ONZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIEME

la gerbe de gros câbles qu'ils feignent de tirer inutilement. Ils se font ainsi donner à boire, comme pour renouveler leurs forces, — et quand ils ont vidé la dernière bouteille, la gerbe cède d'elle-même à leurs efforts. On voit que ceci rentre dans la gouaille. Le maître ajoute au vin le prix d'une oie grasse, laquelle se mange à si grande joie et s'arrose à si longs flots, que les moissonneurs couchent presque tous cette nuit-là dans les fossés.

Il faut dire que, comme les Bretons, les Vendéens boivent à mort. C'est un rapport de plus à signaler entre eux. On retrouve encore, ou du moins on retrouvait naguère en Vendée des luttes qui rappellent la soûle de basse Bretagne. Deux paroisses se défiaient au combat et se disputaient une barrique de vin, — dans la personne de leurs plus vigoureux athlètes. Chaque parti s*attelait au bout d'un câble ; celui qui entraînait Tautre avait la barrique. Et vainqueurs et vaincus s'enivraient de compagnie.

Mais c'est surtout en Dieu que les Vendéens se réjouissent, et leurs véritables fêtes sont les fêtes religieuses. A la Chandeleur, ils font des crêpes pour garder leurs blés de la carie. Aux Bamcaux, ils plantent une branche bénite dans leur champ. Â la Saint-Jean, ils allument de grands feux, comme en Bretagne. A Noël, ils arrosent de libations et entourent de chants et de prières la bûche de minuit, etc.

Après les fêtes religieuses, la grande fête du Vendéen, sa fête annuelle par excellence, celle qui dure au moins la moitié de l'année, c'est la chasse ! L'homme et le pays semblent faits pour cette petite guerre. Elle était jadis la communion permanente du seigneur et du fermier ; elle est encore pour celui-ci une source d'abondance et un excellent commerce. Dans les plus pauvres chaumières du Bocage, le voyageur est sur de trouver, à toute heure, quelques pièces de gibier suspendues à la poutre du plafond.

Chez tous les paysans, le mariage est le résumé des usages domestiques. Voici donc le tableau d'une noce vendéenne.

Les jeunes gens se recherchent et se connaissent aux assemblées du dimanche, — consacrées, le matin, à la quête des domestiques, et, le soir, au plaisir et à la danse. Ici, comme dans toutes les campagnes, l'amour se fait à coups de pied et à coups de poing, et se traduit par des niches et des surprises à casser bras et jambes.

Quand les deux familles sont d'accord, chacun invite à la noce tous ses parents, alliés et amis, c'est-à-dire, presque toute la paroisse. Le matin du grand jour, les jeunes filles revêtent la mariée de la robe en drap de Silésie bleu, de la ceinture argentée que le mari seul pourra défaire, et de la coiffe à longues barbes, où toutes celles qui veulent se marier dans l'année fichent une épingle. Autrefois, le fiancé se poudrait, ce jour-là, comme son seigneur. On rencontre encore cet usage en quelques cantons.

Le cortège se rend à l'église. Le parrain et la marraine de la future marchent derrière elle, le parrain portant un énorme gâteau à bénir, la mar-

raine portant une épine blanche garnie de rubans cl de fruits, et une quenouille avec son fuseau. Avant d'unir les époux, le prêtre bénit, outre les anneaux, treize pièces d'argent que l'homme donne à la femme. Tous ces symboles s'expliquent d'eux-mêmes. L'épine et les fruits, ce sont les joies et les douleurs d'ici-bas; la quenouille, c'est le travail ; le gâteau, c'est la communion du ménage; l'argent, c'est la protection du mari. Au milieu de l'onice, les cloches sonnent le glas funèbre, toutes les voix chantent le LiberUf et tous les cœurs prient pour l'âme des morts.

Au sortir de l'église, la mariée s'arrête et reçoit le baiser d'adieu de sa famille et de ses amis. Les garçons la saluent de coups de pistolet et de coups de fusil. Chasseur par état et soldat par souvenir, le Vendéen ne connaît pas d'autre sérénade que l'explosion de la poudre enflammée. Soit qu'elle marche, soit qu'elle chevauche, soit qu'on la porte à travers les chemins creux, l'épouse doit se rendre de l'église à la maison par la ligne la plus directe. Si elle prenait le moindre détour, elle abandonnerait le sentier de la vertu. Arrivés sur le seuil conjugal, on présente aux mariés du vin, du beurre et du pain frais. A jeun et fatigués, ils acceptent ce premier repas. En même temps, une pyramide de fagots s'élève dans le pré voisin ; un y met le feu, et la flamme tourbillonne en l'air, au bruit des détonations.

C'est le signal des premières danses. La vèze et souvent le violon y répondent. La foule joyeuse se divise en couples. Aux courantes succèdent les rondes^ aux rondes le pichefrit national. Deux jeunes gens et deux jeunes tilles se font vis-à-vis. Chaque danseur est derrière sa danseuse im- ^ mobile. Par-dessus l'épaule de celle-ci, il provoque son adversaire en s'agitant sur une mesure croissante... Tout à coup les deux rivaux s'élancent, se donnent la main, dansent ensemble ou séparément, et se placent devant leurs danseuses, qui recommencent le même exercice. S'il faut en croire M. Massé-Isidore, qui nous fournit ces détails, le pichefrit remonte aux danses guerrières des anciens Agésinates.

Mais voici l'heure du diner. Sous une vaste tente de toile blanche, tout le monde se range autour d'une table chargée d'assiettes d'étain, de bouteilles et de plats homériques. Le couvert de la mariée est le seul qui mérite ce nom. L'époux la sert debout, la serviette sur le bras, jusqu'au dessert. Alors cessent les chansons qui ont accompagné le repas ^ 0(1 apporte les gâteaux ofTerts aux mariés par leurs parrains et leurs marraines. Ce sont de véritables monuments dans lesquels entrent deux boisseaux de farine. Les plus vigoureux garçons de la noce les soulèvent sur leurs bras et les portent en dansant autour des tables. Tous les convives les imitent, armés de leurs assiettes d'étain qu'ils entre-choquent en l'air, — non sans

* 11 y en a une sur la bouillie de millet, — une autre sur l'oiseau qu'on fait envoler d'une soupière, — vingt autres sur vingt sujets du même genre, — le tout entremêlé des laui intarissables du ménestrel, dont la triple fonction est d'amuser, de faire danser et de boire toute la journée.

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détacher quelques parcelles des gâteaux. Encore un souvenir de Tantiquilé, qui fait rêver à la danse des Corybantes. Des cadeaux de toute espèce sont offerts de la même sorte aux époux : du linge, de la vaisselle, de l'argent, de petits sabots et des bonnets enfantins.

Nouvelles danses jusqu'au souper, et, après le souper, nouvelles cérémonies. Une porte s'ouvre. Une troupe déjeunes filles s'avance, soutenant un énorme bouquet d'épines chargé de rubans; de fruits et de fleurs. Elles le présentent tristement à l'épousée. Celle-ci tombe en pleurant dans les bras de sa mère. L'émotion gagne toute l'assistance, et les jeunes dlles chantent cette fameuse chanson de la mariée qui se retrouve dans toutes les campagnes de l'Ouest, avec quelques variantes. C'est l'adieu de l'amour à l'hymen, du plaisir au devoir, de la virginité à la maternité. L'expression en est tour à tour impitoyable et touchante :

Ce bouquet fruiUger

Que ma main tous présente.

Il est fait de façon

A TOUS faire comprendre

Que tons ces Tains honneura-

Passent comme les fleu». . .

Vous n'irez plus au bal,

Au bal, aux assemblées ;

Vous resleres à la maison

Pendant que nous iron»...

Adieu, cbflteau brillant,

Qeau cbâteau de mon p^re...

Adieu la liberté...

Il n'en faut plus parler!... Et«.

Et la chanson n'exagère pas. Le sort de la paysanne est, en efTet, Topposé du sort de la femme du monde. La liberté et la joie de celle-ci commencent avec son mariage ; l'esclavage et les peines de celle-là datent-du jour de ses noces.

Tandis que la mariée fond en larmes, le plus jeune de ses frères, se glissant sous la table, lui dérobe sa jarretière rouge... Ses sanglots redoublent à ce vol symbolique, mais déjà les toasts joyeux les couvrent. La jarretière est coupée en petits morceaux, et chaque convive en décore sa boutonnière. Parfois, le jeune frère enlève aussi un soulier, qu'il met à Tenchère et adjuge au plus offrant. Le mari le rachète à ce dernier, et le prix retourne au trésor fraternel.

Tout à coup on entend frapper à la porte. « Ce sont des étrangers qui demandent l'hospitalité; ils sont trois ou quatre. Ces vieillards n*ont point été conviés à la noce ; ils arrivent de loin : leurs souliers poudreux, leurs habits jetés sur leurs bras, leurs bâtons noueux, tout en eux annonce des voyageurs. Ils entrent d'un air grave et silencieux, et demandent l'hospitalité. Qu'on les connaisse ou non, peu importe, ils sont invités et admis au banquet conjugal. Deux d'entre eux portent, dans une corbeille couverte

d'un voile blanc, ce qu'on appelle le Moumon : c'est ordinairement une colombe, une tourterelle, ou un jeune lapin enjolivé de rubans. I4s posent leur corbeille sur la table, sans la découvrir ni proférer une seule parole ; si Ton veut savoir ce qu'elle contient, on la joue aux cartes. Si les voyageurs la gagnent, ils la remportent sans la découvrir ; mais s*ils la perdent, ils lèvent le voile, et le Moumon^ s'échappant au milieu des plats et des assiettes, excite la plus vive hilarité ^ »

Dans certains cantons, la nuit entière se passe en réjouissances. Dans quelques autres, les époux s'échappent vers quatre heures du matin, et vont se coucher dans une maison voisine... Mais bientôt toute la noce se met à leur recherche, et finit par les découvrir.

On leur présente alors, dans leur lit, une soupe à l'oignon et un plat de cendre. Ils doivent manger la soupe, se lever et rejoindre la compagnie. Parfois cependant la mariée renverse la soupe à l'oignon et jette le plat de cendre aux yeux des importuns. En ce cas, ils se retirent, mais en prédisant force orages domestiques.

Le lendemain, la noce continue. On refait la toilette des convives, dérangée par l'orgie de la veille. On les peigne à coups de râteau, on les poudre de farine, on les savonne avec du charbon, etc. On danse le branle du panier, qui rappelle celui des gâteaux, et dont la victime boit un litre de vin dans une tuile... On promène dans le village la batterie de cuisine des époux, qui visitent ainsi chaque maison... Enfin, lorsque la seconde nuit est venue, lorsque les plats et les barriques sont vides, les danseurs sur le flanc, les gosiers éfaillés, le ménétrier ivre-mort, celui qui vide le dernier verre attache un robinet à son chapeau, et la fêle se termine par le coucher solennel de la mariée. Sa mère en pleurs, entourée de flambeaux, la remet à son époux dans la chambre nuptiale... Et tous les invités vont se coucher à leur tour, les uns dans leur maison, qu'ils regagnent comme ils peuvent, les autres dans les fossés de la route, où ils cuvent leur vin jusqu'à l'aurore...

Tels sont les usages d'une noce vendéenne. 11 va sans dire que beaucoup de ces usages disparaissent, les uns ici, les autres là, quelques-uns partout; mais avant la Révolution, ils étaient bien plus compliqués que nous n'avons pu le dire.

Le patois vendéen est un composé de français et de latin corrompu. Cette corruption porte spécialement sur la terminaison des mots. Que qu'où y atj pour qu'est-ce qu'il y a. — Y veniont, pour ils viennent. — J'attrapimes la déroute, pour nous attrapâmes la déroute. — Poé, pour point. — Bé, pour bien. — TombiausoM tombea, p3ur tombeaux. Quelquefois aussi : Eve, pour eau ; — Carre, pour Vair ; — /i, pour lui ; — mai^ pour moi. Ce mot revient à la fin de chaque phrase, et amène les confusions les pluâ comiques.

' Vfmiée poétique et pittoresque, pnr-Gliflrles Miis»«-I»iilore, lomc I**", pafîc 127.

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Un Vendéen, malade à Tbôpital de Doué, criait aux sœurs : — louveu prendre Varre mai ! Elles ^entendaient : Je veux prendre V armée, et croyaient notre homme en délire. Cependant, comme il répétait jour et nuit : lou veu prendre Varre mail elles firent Tenir un paysan, et lui demandèrent Texplication de ces mots. — Parguy! répondit l'interprète, y veu prendre Varre li ! Et les bonnes sœurs de comprendre moins que jamais... Alors le paysan envoie au diable ces charpUlonnes de ville, enlève le malade sur ses épaules, et Tinstallc au beau milieu de la cour... On comprit, enfin, que le malheureux demandait apprendre l'air !

Les Vendéens ont, en outre, une foule de mots dont l'origine est plus ou moins inconnue : la resciée, la soirée ; — hobber, partir ; — essoriller. écouter: — hoqtienasserj ne rien faire de bon; — vanité, peut-être ; — anet, aujourd'hui, etc., etc.

Sans former une langue régulière, tout cela présente un ensemble de naïveté remarquable auquel l'accent du pays ajoute une sorte de valeur musicale ^

* Jarnî, PéroU\ com' te v'ià brave, Corn' t' as in' air émourlandé, La jour d'vé tu d'pis qu' té bauge.

Dis-mai donc qu'as-tu vu de rare?

Gle parlon tant de tié Anglais ; En as-tu vu? sais-tu s'qu' o lé?

J'vé d' Bordes, mon ami Biaise :

Je TU la mer et ses vesséa,

0 lé bé qu'uq' chose de béa

De Toire d'aux maisons sur l'éve,

0 fait d'aux bonds, o fait d'aux sauts,

0 va pu vite qu' d'aux chevaux.

Dis donc, Pérotl', t'a qu' la d' l'entende, Tielle aflaire q'iiapp'liant d'aux vesséa? A t'au in' tétc? a t'aU d'aux bras?

Ë t'au vivant comme nous autres?

A t'au in' tète? a t'au d'aux bras, É t'au vivant com' d'aux oséa ?

Tu né ja flo, mon pauvre Biaise.

TieUe affaire q'itapp'liant d'aux vesséa, 0 lé de grands coffres de bois Que lieu mettant balle sur l'éve, 0 la in' voile é pis d'aux mats, l^e vent y buff'. é pis o vat.

Jaroi, si t'avais été brave, Ten aurais ben apporté ien , L arions fait voir à nos voisins El à tos ceux du voisinage ; I Tarions bin fait peurmené Su la niar' a monsieu l' curé.

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