‹ Histoire des guerres de la VendéeChapitre 121 sur 223 · CHAPITRE ONZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIEME

des hommes d'affaires. Il en était ainsi toutes les fois que i*intérêt des seigneurs se séparait de Tintérét des fermiers. II faut dire que cela n*arrivait presque jamais, et cette solidarité matérielle engendrait la fraternité morale.

Toute la Vendée étant divisée par métairies dont les fruits se partageaient entre les propriétaires et les cultivateurs, les relations entre ceux-ci et ceux-là étaient journalières et continuelles. Les uns s'affligeaient naturellement des pertes des autres et se réjouissaient de leurs bénéfices.

Toutes les métairies qui dépendaient d'un château en faisaient en quelque sorte partie, et les métayers composaient ou complétaient la famille du seigneur. C'étaient à peu près de part et d'autre les mêmes mœurs, le même langage, et quelquefois le. même habit. Le noble présidait en père à toutes les phases de la vie du fermier, à son baptême, à son mariage et à sa mort. II était son conseil et son avocat dans ses affaires, son confident dans ses joies et son consolateur dans ses chagrins. Il lui remettait son loyer, ou même lui prétait du grain et de l'argent dans les années de détresse. II le faisait asseoir à sa table et le servait de sa main, toutes les fois qu'il recevait sa visite. Le métayer lui rendait la pareille chez lui dans la même occasion, — et cela se renouvelait à peu près tous les jours ^ S'il y avait un malade à la ferme, tout le château accourait. Madame la comtesse ou madame la marquise apportait des drogues ou des douceurs, se faisait garde-malade et sœur de charité. Les bals du dimanche se tenaient dans la cour du manoir. Le maître dansait avec ses métayères, les métayers avec leurs maîtresses ; l'on trinquait et l'on chantait ensemble, — sans que la familiarité oubliât jamais le respect.

Outre les métairies, il y avait les borderics, mais les métayers formaient l'aristocratie campagnarde. Ils prenaient de père en fils le nom de leur ferme. Un tel de tel endroit. Cela formait, après deux ou trois générations, une sorte de noblesse. Il va sans dire que tout serviteur des châtelains élait pris à la ferme et traité comme membre de la famille jusqu'à son dernier jour.

Cette fraternité profonde avait trois racines également sacrées : la religion, l'éducation et le patriotisme. Au-dessus du noble et des paysans s'élevait le prêtre qui, l'Évangile à la main, enseignait la plus grande de toutes les égalités, l'égalité chrétienne. Puis, les enfants du riche et les enfants du pauvre suçaient le lait de la même nourrice, partageaient pendant toute leur enfance les mêmes jeux, les mêmes habits cl la même existence. De

I La plupart des nobles familles vendéennes onl consenré ces habitudes patriarcales. Dans ce vieux pays d'égalité évangélique, il n'y a guère que les enrichis et les parvenus qui fassent manger leurs fermiers à la cuisine, qui refusent d'aller à leurs noces et qui affectent de les tenir à distance. Aussi faut-il voir le mépris et la haine des villageois pour ces prétendus libéraux, cent fois plus insolents f]ue les anciens aristocrates. — Tant il est vrai que l'égalité morale est presque toujours en raison inverse de l'égalité politique.

5t)2 BRRTAIJNE ET VeNDÊii:.

là les amitiés indestructibles, les dévouements à la vie, à la mort, dont Isi Vendée a fourni tant d'exemples! Enfin les Nobles tenaient au pays comme les fermiers, y revenaient sans cesse après la guerre ou les voyages, en étaient de temps immémorial les défenseurs-nés, les magistrats paternels, les administrateurs assidus.

C'est ici le cas de signaler une nouvelle différence entre la position des Vendéens et celle des Bretons vis-à-vis de la Révolution française. Tandis que la Vendée tout entière était sous ce régime de métairies que nous venons d*exposer, — le dotnaine congéable, expliqué par nous ailleurs \ régnait dans le Finistère et sur divers points du Morbihan et des Cdtes-du- Nord. Or, les lois de 1791-92 furent très-avantageuses aux domaniers bretons, qui avaient toujours manqué d'argent. — en leur permettant de rembourser le fonds de leurs fermes en assignats, et de devenir ainsi propriétaires du sol, comme ils l'étaient déjà des superficies. En Vendée, au contraire, le paysan était capitaliste et non propriétaire foncier. Son trésor se composait du produit de la vente de ses bestiaux, et il le consacrait à l'extension de cette industrie, sans songer à l'acquisition des terres seigneuriales. Il se trouvait ainsi presque toujours en avance avec son seigneur, et devenait souvent son bailleur de fonds et son créancier. De In l'intime liaison des deux classes vendéennes dans le soulèvement de 1793; — le dépouillement de la première entraînait nécessairement la ruine de la seconde. Il n'en faut pas davantage pour expliquer comment toutes les parties de la basse Bretagne où le domaine congéable était en vigueur refusèrent de s'associer à la grande insurrection de l'Ouest.

L'intérieur des châteaux vendéens était aussi simple que leurs habitants Les parcs fermés étaient très-rares. La pièce principale était une grande salle garnie de vieux meubles, de portraits de famille et d'attributs de chasse. Dans les petits manoirs, la cuisine et la salle à manger se touchaient, et parfois même elles ne faisaient (]u'un. La table était toujours copieuse, niais jamais recherchée. On voyageait à pied ou à cheval, ou dans des charrettes à bœufs, — comme les rois de la première race. L'absence ou l'état des chemins ne permettaient guère le carrosse.

Le seul luxe des nobles Vendéens était celui de la chasse. Quelques-uns le poussaient même assez loin, et les équipages de M. de Lescure père étaient si dispendieux, qu'ils le ruinèrent. Dès qu'un quartier de chasse était assigne, c'était h qui s'y rendrait de toutes parts, nobles et paysans, jeunes et vieux. Les curés avertissaient tout le monde au prône. Chacun prenait son fusil et courait au rendez-vous. Les chasseurs postaient les tireurs, qui se conformaient strictement à tout ce qu*on leur ordonnait. «( Dans la suite, dit madame La Rochejacquclein,on les mena au feu de la même manière et avec la même docilité. »

* Bretagne ancienne et moderne, rliap. Féodalile, passim, cl chap. FéodalUé-Monarchée.

CUAPITUË ONZIEME. 365

Beaucoup de citadins, surtout dans le Bocage , prenaient aussi part aux chasses des nobles, — moins dédaigneux ici que partout ailleurs envers le Tiers-État. Aussi verrons-nous un grand nombre de bourgeois parmi les officiers de Tarmée vendéenne. Et si d'autres, adoptant la Révolution qui les élevait à l'aristocratie, firent une guerre énergique aux ennemis de la République, presque tous les épargnèrent ou les sauvèrent quand Toccasion s'en présenta. Ceux qui les trahirent et les tuèrent, ailleurs que sur les champs de bataille, furent tout à fait des exceptions, — particulières aux villes obligées d'user de représailles contre les châteaux. C'est ce qui arriva surtout dans la Plaine et dans les pays de Retz et de Nantes.

L'ennemi du bourgeois vendéen était plutôt le paysan que le gentilhomme. Le paysan se faisait un jeu de gouailler ou même de vexer tout parvenu qui se donnait des airs de grand seigneur. Aussi ces deux classes furent les plus acharnées l'une contre l'autre pendant la Révolution.

Quelques derniers traits compléteront ce tableau des mœurs patriarcales de la Vendée en 1793.

Ou n'y voyait pas un mendiant et pas un aubergiste, — ce double fléau des campagnes. Celui qui n'avait ni feu ni lieu n'avait qu'à entrer à la première ferme venue, il y trouvait du travail, un gîte et du pain. Ainsi du voyageur, quelle que fût sa condition. L'hospitalité l'attendait et l'hébergeait de porte en porte, 4'uii bout à l'autre de la Vendée.

Presque tous les traités se faisaient de vive voix, sans notaire ni papier, et se gardaient religieusement sur parole, pendant une suite de générations.

On savait à peine ce que c'était qu'un voleur dans le pays. La confiance générale était telle, que les maisons restaient ouvertes tout le jour et se fermaient à peine durant la nuit.

Les délits les plus fréquents en Vendée étaient et sont encore les coups et blessures, — et quelques attentats à la pudeur, suites fatales de l'ivresse ou explosions d'un tempérament comprimé.

Nous terminerons par quelques lignes fort justes de M. Crétineau- Joly :

« Autant le Breton est âpre, emporté et tenace dans ses idées, autant le Vendéen a de douceur et d'aménité dans le caractère. Façonnés de longue main aux tourmentes des guerres civiles, les enfants de l'Armorique ont tous encore dans la tête et dans le cœur un peu de ces instincts belliqueux qui caractérisaient leurs grauds hommes... Habitants d'un pays plus riant et plus tranquille, les Angevins et les Poitevins n'avaient pas les mêmes mœurs. Tout était contraste en eux, tout, jusqu'à la bravoure, ne procédant pas des mêmes causes, ne produisant pas les mêmes résultats. Plus expansifs, plus joyeux, même à travers ce fonds de tristesse qui caractérise l'habitant du Bocage, les paysans de l'Anjou et du Poitou n'avaient jamais

su BRETAUrtE ET VENDÉE,

été nourris de cette passion militaire qui acclimata chez les Bretons la sombre énergie dont ils donnèrent tant de preuves. Les guerres de succession, de religion ou d'envahissement ont bien aussi passé sur la tète de leurs ancêtres ; mais ces guerres n'ont laissé aucun fiel dans les coeurs, aucune trace sur ces dernières provinces. Après la victoire ou la défaite, les paysans ont repris leurs Iravaux de la semaine, leurs plaisirs du dimanche, comme si rien n'avait troublé les simples félicités de leur vie et

tes joies de la famille Les Vendéens de 1793 ne savaient des choses et

des hommes que ce qu'ils en apprenaient au prône de leurs curés. — Ils pratiquaient avec simplicité toutes tes vertus chrétiennes, et ne se doutaient guère qu'ailleurs il en pût être autrement. Aussi, ces hommes encore primitifs no comprirent-ils rien aux passions que 1781) avait fait déborder. »

Page 1