CHAPITRE DOUZIEME
— qui seraient morts, comme le jeune Baliard, sans Tintervention des chefs, surtout de M. d'Elbée, à qui Gathelineau et Stofflet remirent le commandement.
La religion dominait les paysans jusque dans leurs vengeances les plus terribles : « Un jour, dit le président du tribunal de Cholet dans son journal, un bon paysan, armé d*une pique, vint me prévenir que Tabbé *** allait paraître. Il ajouta d'un air pénétré : Monsieur, je vous aimons bien. Je sommes bien fâchés de vous voir ici ; je ne nous soucions point de Nobles, je ne demandons point de Roi ; mais je voulons nos bons prêtres, et vous ne les aimez point!... — J'aime les prêtres qui prêchent l'union et la paix, répondis-je... — Tout de même, monsieur, reprit-il, confessezvous, je vous en prions; car, tenez, j'avons pitié de votre âme, et il faudra pourtant bien que je vous tuions. »
De Cholet, Gathelineau court, à Yihiers, repousser les gardes nationales de Saumur. Il leur enlève le fameux canon donné par Louis XIII au château de Richelieu. Les Vendéens croient distinguer sur sa riche culasse une image de la Vierge ; ils le baptisent Marie- Jeanne, et ils en font leur palladium.
La garde nationale d'Angers n'est pas plus heureuse à Jallais et à Mont- Jean , où les villageois , entraînant avec eux le comte de La Bouère, la dispersent et la mettent en déroute.
Les scènes de Cholet se renouvellent, le 21, à Chalonnes. Le maire Vial propose en vain aux patriotes de s'ensevelir sous les ruines de la ville. Le conseil de Maine-et-Loire, épouvanté, demande à la Convention nationale « un tribunal d'abréviation, pour faire tomber les tètes des conspirateurs. »
Mais toutes les mesures de rigueur ne font que donner des ailes à l'insurrection. Elle s'étend, comme une traînée de poudre, de la Loire à la mer; — et la Convention, n'ayant pas d'armée pour la combattre, vote deux millions pour la corrompre. Autant valait jeter ces deux millions dans les flots de la Loire. Heureusement pour la République, les fêtes de Pâques approchaient. Les Vendéens interrompent leurs victoires pour remplir leurs devoirs religieux, et leurs ennemis profitent de cette trêve pour se préparer à vaincre à leur tour.
Nous avons assez montré combien le soulèvement de l'Ouest fut populaire et libéral. Le choix des nobles qui le commandèrent ne sera qu'une nouvelle preuve de cette vérité.
Gathelineau avait dit, dès le commencement : « Nous sommes aussi braves que les gentilshommes, mais ils sont plus savants que nous ; c'est à eux de nous diriger. » Aussitôt, les habitants de chaque village coururent prendre un chef au manoir le plus proche. Les seigneurs, qui venaient de voir échouer le complot de La Rouerie, ne purent croire d'abord au succès
des paysans. Ils regardèrent leur révolte comme une échaufTourée sans conséquence, comme un coup de tcte dont ils seraient cruellement punis. Tous, ou presque tous, refusèrent donc, au premier abord, de s'y associer; et ce fut par dévouement, — sinon par force, — qu'ils cédèrent à cette voix du peuple, où ils ne reconnaissaient pas la voix de Dieu.
Ainsi, M. de Sapinaud, un des premiers chefs de la Vendée centrale, dînait au Boisis, près la Gaubretière, lorsque les insurgés vinrent l'arracher de la table de famille. Us le menèrent à sa maison du Sourdis, ou il quitta ses habits pour se déguiser en paysan. Convaincu que ses soldats l'abandonneraient le lendemain, il voulait du moins éviter d'être reconnu parles patriotes. Gomme il tardait un peu à s'apprêter, les villageois le sommèrent de faire diligence, et le harcelèrent jusqu'à ce qu'il fût à la tête de leur bande. — Que m'auriez-vous fait, leur demanda-t-il, si j'avais refusé de vous conduire? — Je vous aurions f.... un coup de fusil, lui répondirent-ils froidement. Il comprit enfin l'héroïque résolution de ces hommes, et, en deux jours, il fit avec eux la conquête du pays.
G'est ainsi que MM. de Gharctte, de La Rochejacquelein, de Lescure, d'Elbée, de Bonchamps, Dommaigné, etc., passèrent à l'improviste de la retraite au champ de bataille. Nous parlerons plus loin des deux premiers. Dommaigné était un capitaine de carabiniers retiré du service.
Louis-Marie, marquis de Lescure, était né le 13 octobre 1766. La Révolution l'avait trouvé, à dix-huit ans, capitaine à la suite dans le régiment de Royal-Piémont. G'était un homme sombre, mais excellent, vénéré de son père lui-même, dont les désordres lui léguèrent la ruine. Il rétablit sa fortune, après avoir payé toutes ses dettes. Il fit mieux encore : il réforma son caractère, en épousant mademoiselle de Donnissan. Dès lors, la Vendée n'eut point de chef plus doux, plus modeste et plus chrétien.
A toutes les vertus de M. de Lescure, le marquis Artus de Bonchamps joignait les plus grands talents militaires. Né le 10 mai 1760, il fit l'expédition des Indes, sous les ordres du célèbre Bailly de Suffren. Il brisa son épée et quitta la France, lorsqu'on lui demanda de jurer la Gonstitution. Mais les intrigues de l'émigration ne tardèrent pas à le rebuter. Il trouva un rôle plus digne de lui dans la guerre vendéenne, et il le remplit jus* qu'au bout avec un héroïsme qui n'eut d'égal que son habileté. Ses soldats furent toujours les mieux disciplinés et les plus humains de toute l'armée catholique. Ils l'aimaient comme un père et Técoutaient comme un oracle. Il avait su — chose rare — inspirer la même confiance à ses collègues. « M. de Bonchamps était d'une taille moyenne, mais bien prise, ditM.Grétineau; son teint brun, ses cheveux noirs et épais, ses yeux expressifs et ses lèvres un peu grosses, formaient un ensemble qui révélait la force unie à la douceur. »
Nicolas StofDet portait aussi son caractère sur son visage. Mais l'un et