CHAPITRE DOUZIÈME
faire une patrouille, ni monter une garde. Il s'endormait tranquillement sur son fusil de sentinelle, et son chef était obligé de prendre sa place pour veiller sur le camp. Même inhabileté dans les sièges, — qui furent tous mortels pour la Vendée. Quant aux combats nocturnes» c'était la terreur des plus intrépides.
L'aulorilé des ofliciers était toute précaire et persuasive. Charette seul et StofDet se firent obéir par la force et s'érigèrent en dictateurs. Les autres généraux avaient plutôt une influence morale qu'un pouvoir militaire. Les Vendéens étaient, dans toute l'acception du mot, des hommes libres se battant librement et gratuitement pour une cause et sous dos chefs de leur choix. Les arrêts, les emprisonnements et les peines alUic* tives les soulevaient d'indignation, et furent toujours parmi eux des excep* tiens rares. — Personne n'a le droit, disaient-ils, de mettre en prison ceux qui se battent à leurs dépens pour Dieu et le Roi.— Lorsqu'après la défaite de Savenay, on voulut les contenir par la terreur, on ne fit que hâter la démoralisation et la perte générale.
« Le Vendéen, dit M. Crétincau, garde son individualité jusque dans les camps. Il s'asseoit à la table de son général. Il veut prendre sa part des conseils, bien sûr de se présenter le jour où on fera appel à sa valeur. Dans cette prétention, commune aux Bretons ainsi qu'aux Manseaux, il ne faudrait pas chercher une trace d'orgueil. Le paysan de l'Ouest, quand il se sait prévenu du danger, est plus sûr de lui. L'incertitude inquiète son courage, et, dans ses défiances, il a toujours une arrière-pensée qu'on peut le trahir. Libre et sincère, il ne cache ni à lui ni aux autres la vérité. Si un gentilhomme a faibli : « Ce que vous avez fait n'est pas beau pour un noble, 0 lui avouent-ils dans leur rude franchise. On en a entendu même dire à leur général : « Vous avez été un peu lâche à tel choc. » Et personne ne peut taxer ces jugements d'injustice ou d'irréflexion. Les volontaires ont vu, ont jugé leurs officiers sur le champ de bataille. Il est donc inutile de chercher à les faire revenir sur leurs premières impressions. »
Les Vendéens égorgeaient et dépouillaient, comme nous avons dit, leurs ennemis directs, les soldats républicains; — mais ils no pillaient dans les villes que la mairie, où ils brûlaient les registres, les étendards et les habits bleus. Ils firent justice eux-mêmes de tous les voleurs et de tous les assassins qui se glissaient dans leurs rangs ; et, lorsque la Chouannerie dégénéra en brigandage, ils refusèrent obstinément de s'y associer. Le mot chouanner devint alors chez eux synonyme de voler, — comme au commencement éraigrer avait signifié prendre la fuite. On reconnaît là l'inexorable bon sens des paysans de l'Ouest.
La masse des combattants vendéens se divisait en trois classes ^
c( La première se composait de gardes-chasse, de braconniers, de con-
* Guerres dêe Vendéens et de» Ckouans^ par un oflicier supérieur des armées de la République.
58i BRETAGIIË ET VENDÉE.
trebandiers, excellents tireurs, la plupart armés de fusils à deux coups et de pistolets. Ils formaient le corps des éclaireurs; ils n*avaient pas besoin d'ofticiers pour les commander; ils se portaient rapidement le long des haies et des ravins, sur les ailes de Tennemi, qu'ils cherchaient toujours à dépasser. Ils ne tiraient qu*à portée, et il était rare qu*ils manquassent leur coup. La seconde classe était celle des paysans les plus déterminés et les plus exercés au maniement du fusil. C'était la troupe des braves : iU avaient appris à se connaître dans les combats. Il serait difficile de se faire une idée de leur intrépidité et de leur audace dans l'action. Les plus entreprenants soutenaient les tirailleurs, que l'on regardait comme les premiers soldats de l'armée; les autres attaquaient sur la ligne de l'ennemi ; mais ils ne marchaient sur lui que lorsque les ailes commençaient à plier. La troisième classe, composée du reste des paysans, la plupart mal armés, formait une masse confuse autour des canons et des caissons, que Ton tenait toujours à une grande distance. »
L'artillerie était généralement mal servie. Cependant quelques canonniers se rendirent formidables par leur adresse. Quand les canons manquaient aux paysans, dans les premiers jours de l'insurrection, ils en figuraient avec de grosses poutres arrondies, braquées sur des charrettes. Ce simulacre sauva de la destruction plus d'un village et plus d'un château.
La cavalerie, composée des hommes les plus intelligents, servait à la découverte de l'ennemi, à l'ouverture de la bataille, à la poursuite des fuyards, et surtout à la garde du pays, après la dispersion des soldats.
Caries armées vendéennes n'étaient point permanentes, — et ceci est leur caractère essentiellement distinctif. Chaque division se réunissait, sur Tordre des chefs, pour telle ou telle expédition, — mais elle se séparait immédiatement après, cédant la place et les armes à une autre division qu^elle devait relever à son tour. La durée de ces expéditions alternatives ne dépassait guère une semaine. Ce terme fatal arrivé, — quel que fût le dénoûment, — le paysan retournait faire sa moisson, embrasser sa femme et prendre une chemise blanche. Il est vrai qu'il revenait avec la même exactitude au nouvel appel de ses chefs II eût fait la guerre ainsi, sans se décourager, pendant vingt ans. La République le savait bien, lorsqu'elle brûla les chaumières de l'Ouest ! C'était Tunique et infaillible moyen de réduire le pays. — Âh! monsieur, nous disait naguère un vieillard qui frémissait encore à ce souvenir, quand ces incendies commencèrent, ils ôtèrent toute la hardiesse au pauvre monde ! — Une fois éloignés de leur clocher, séparés de leur famille et prives de leur maison, les Vendéens ne formèrent qu'une armée sans ordre et sans vigueur, décimée par la nostalgie, non moins que par la discorde, — et, d'efforts en efforts désespérés, ils aboutirent aux désastres de Savenay, du Mans, de Dol et de Quiberon. Nous l'avons dit à la première page de ce livre : le Vendéen est un géant,