‹ Histoire des guerres de la VendéeChapitre 132 sur 223 · HENRI DE LA. ROCHEJAQUËLEIH · texte numérisé non relu

HENRI DE LA. ROCHEJAQUËLEIH

CUAIMIhE TRKIZlEMl!;. 389

Quétineau, allait broyer les quatre chefs île Tarinée d'Anjou, retirés à Tiflauges, — lorsque Henri de La Rochejacquclein parut.

L'insurrection de mars avait trouvé M. de La Rochejacquelein réfugié à Clisson, avec M. de Lcscure et sa famille, objet de véncralion pour tout le pays. C'était jusqu'alors un jeune homme timide et un peu sauvage, grand et habile chasseur, qui avait jugé la Révolution à PafK» le 10 août, en la voyant jeter le Roi dans le ruisseau. L'ordre de tirer la milice arriva à Clisson; Henri était de la classe du tirage. Un jeune paysan qui venait de l'armée rebelle lui dil : « G'est-il bien possible, monsieur, que vous irez, dimanche, tirer la milice à Boismé, pendant que vos paysans se battent pour ne pas tirer ? Venez avec nous, monsieur ; tout le pays vous désire et vous obéira. » Henri se leva et répondit : « Je pars ! » M. de Lcscure voulait eu faire autant ; mais Henri lui confia sa famille, et lui dit en l'embrassant : c< Je viendrai te délivrer, si on t'arrête ! » Il prit aussitôt, dit madame de La Rochejacquelein ( alors madame de Lescure ) , cet air (ier et martial, ce regard d'aigle, que depuis il ne quitta plus. 11 partit le soir, armé d'un gros bâton et suivi de son domestique. Le dimanche suivant, des gendarmes vinrent saisir loute la famille La Rochejacquelein, et MM. de Lescure et de Marigny. M. de Lescure était tellement respecté, que le district lui fit des excuses, et lui donna la ville pour prison. Cependant Henri, continuant son périlleux voyage, avait joint l'armée d'Anjou. Il arriva pour assister à la déroute du Ménil. « Tout est perdu ! lui dirent Bonchamps, Cathelineau , StofDet et d'Elbée ; nous n'avons plus deux livres de poudre. » Henri se retira, navré, à Saint-Aubin, chez sa tante. Laissons parler madame de La Rochejacquelein. Ses simples Mémoires s'élèvent ici jusqu'à l'épopée :

« Il n'y avait encore aucun chef, aucun point de réunion, dans ces cantons. Les paysans, dont les paroisses n'étaient pas occupées par les républicains, arboraient le drapeau blanc, et s'en allaient joindre l'armée d'Anjou. Henri ne supposait pas qu'il eât rien à faire. Les paysans, apprenant qu'il était arrivé, vinrent le trouver en foule, le suppliant de se mettre à leur tête ; ils l'assurèrent que cela ranimerait tout le pays, et que le lendemain il aurait dix mille hommes à ses ordres. Il ne balança pas, et se déclara leur chef.^Dans la nuit, les paroisses des Aubiers, de Nueil, de Saint-Aubin, des Echaubroignes , de Cerqueux, d'Izernay, etc., envoyèrent leurs hommes, et le nombre promis se trouva à peu près complet. Mais les pauvres gens n'avaient pour armes que des bâtons, des faux, des bâches ; il n'y avait pas en tout deux cents fusils, encore c'étaient de mauvais fusils de chasse. Henri avait découvert soixante-livres de poudre chez un maçon, qui en avait fait emplette pour faire sauter des rochers : ce fut un trésor. M. de La Rochejacquelein parut le malin, i la tête des paysans, et leur dit ces propres paroles : « Mes amis, si mon père était ici, vous

auriez confiance en lui. Pour moi, je ne suis qu'un enfant ; mais par mou courage je me montrerai digne de vous commander. Si j'avance, suivesmoi; si je recule, tuez*moi; si je meurs, vengez-moi! » On lui répondit par de grandes acclamations. Avant de partir, il demanda à déjeuner; pendant que les paysans allaient chercher du pain blanc pour leur général, il prit un morceaiTdc leur pain bis, et se mit à le manger de bon cœur avec eux. Cette simplicité, qui n'avait rien d'affecté, les toucha beaucoup sans qu'il s'en doutât. Malgré tout leur zèle, ces braves gens étaient un peu effrayés : la plupart n'avaient pas vu le feu ; d'autres venaient d'être témoins d'une défaite ; presque tous se voyaient sans armes. Cependant la troupe arriva jusqu'aux Aubiers, que les Bleus occupaient depuis la veille. Les paysans se répandirent autour du village, marchant derrière les baies en silence. Henri, avec une douzaine de bons tireurs, se glissa dans un jardin assez près de l'endroit où étaient les républicains. Caché derrière la haie, il commença à tirer; les paysans lui approchaient à mesure des fusils chargés. Comme il était grand chasseur et fort adroit, presque tous ses coups portaient. Il en tira près de deux cents, ainsi qu'un garde-chasse qui était auprès de lui. Les républicains, impatientés de perdre ainsi du monde sans voir leurs ennemis et sans être attaqués en ligne, firent un mouvement pour se mettre en bataille sur une hauteur qui se trouvait derrière eux. Henri profita du moment, et se mit k crier : « Mes amis, les voilà qui s'enfuient ! » Les paysans se le persuadèrent. Aussitôt ils sautèrent de toutes parts par-dessus les haies, en criant : Vive le Roi! Les échos augmentaient le bruit. Les Bleus, surpris d'une attaque si imprévue et si étrange, n'achevèrent pas leur mouvement et prirent la fuite en désordre, abandonnant deux petites pièces de canon, leur seule artillerie. Les Vendéens les poursuivirent jusqu'à une demi-lieue de Bressuire. Il y en eut soixante-dix de tués et beaucoup de blessés. »

Telle fut la première victoire de Henri de La Rochejacquelein. Cette victoire sauva la Vendée, qui allait périr en naissant.

Des Aubiers, Henri court aussitôt sur Tiffauges, et délivre l'armée d'Anjou. Cathelineau etBonchamps reprennent courage. Les Vendéens rentrent successivement à Cholet, à Chemillé, à Vihiers; ils écrasent, entre Vezins et Coron, Ligonnicr, qui laisse mille morts avec son artillerie sur le champ de bataille, et avoue au Comité de salut public « que ses volontaires ont non - seulement refusé le service, mais déserté presque en totalité. »

Henri et Cathelineau ne s'arrêtent pas en si beau chemin. Ils enlèvent le manoir de Bois-Groleau au brave Tribert, à qui La Rochejacquelein rend son épée, en le faisant asseoir à sa table, a Gardez, monsieur, lui dit-il, les armes dont vous vous servez avec tant de courage.» Les Blancs étaient en veine d'héroïsme. Ou leur tue lâchement deux parlementaires, à San-

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mur ^ ; — et ils traitent leurs prisonniers en chrétiens, ou les renvoient sans rançon.

Cependant rincendie, par Gauvilliers, des châteaux du Coudray, de la Fougereuse, de Montaut et de la Baronnière, poussa à bout leur longanimité. Propriétaire de ce dernier manoir, Bonchamps retient à grand' peine leur vengeance. Elle éclate enfin à la bataille de Beauprcau.

Cette bataille eut lieu, le 24 avril, entre les gardes nationaux d'Angers, secondés des vainqueurs de la Bastille, et les divisions de d'Elbée, de Cathelineau, de Bonchamps, de Stofflet et de La Rochejacquelein, appelées déj«à la grande armée d'Anjou et du haut Poitou. Les paysans coururent au choc avec uiie telle énergie, qu'ils enlevèrent d'abord aux Bleus cinq de leurs canons. Les gardes nationales, encore peu aguerries, entraînèrent Gauvilliers dans leur fuite, — sauf la compagnie de Luynes, qui se fit hacher sous les armes. Les vainqueurs de la Bastille et les canonniers d'Eure-et-Loir moururent aussi héroïquement. La Rochejacquelein poursuivit et culbuta une seconde fois Gauvilliers, qu'il ne lâcha qu'au bord de la Loire. La Vendée n'avait pas encore remporté de victoire aussi com* plète.

Huit jours après, Henri tenait sa promesse, en retournant délivrer, à Clisson, Donnissan, Lescurc et Marigny, — dans lesquels la Vendée trouva trois généraux de plus.

Quétineau partagea bientôt, sans le mériter, le malheur de Gauvilliers. Repoussé deBressuire sur Thouars par vingt-cinq mille paysans, il recueillit péniblement les débris des Marseillais, qui venaient d'expier leurs sanglants débuts dans la province. Ces misérables, malgré l'honnête général et malgré les autorités de Bressuire, sabrèrent, dans leur vengeance, onze Vendéens sans armes, arrachés de leurs lits, et qui moururent à genoux en criant : « Gloire à Dieu I Vive le Roi ! » L'armée d'Anjou passa deux jours à Bressuire, sans exercer aucunes représailles.

Voilà des faits éternellement honorables pour la Vendée. En voici d'éternellement honteux, que nous raconterons de même. Ce sont les massacres de Machecoul, qui vont nous mener droit à Charette.

Les gens du bas Poitou, en général, et, en particulier, du pays de Retz, n'avaient d'autres rapports que le courage et la foi avec les paysans de l'Anjou et du haut Poitou. C'était, du reste, nous l'avons déjà dit, un caractère entièrement opposé, — formé de tout ce qu'il y a de plus rude et de plus féroce dans le caractère breton. Dès le commencement de leur rébellion, ils déployèrent un fanatisme et une cruauté que Charette lui-même

* Excepté GauTiliier$, et Gb'irleri, chef des gnnles nationales et des Tainqucurs de la Bastille, les généraux républicains étaient encore innocents de ces violences. Berruyer menaçait, au contraire, des peines les plus sévères les soldats qui'se livraient au pillage et au meurtre. Mais cette modér-ition ne tarda pa3 k être taxée d'incivisme, cl à conduire Marcé, Bcrniyer, Ugonnier, Quétineau, etc., devant les tribunaux révolutionnaires.

sdi biiI':ta(;ne kt vkndek:

eut peine à calmer dans la suite. Leurs principaux chefs furent MM. de Coëtus. Joly, de La Roberie, Frémont du Bouffay, Savin. du Ghaffault, d'Argens, Pinaud, de La Roche-Saint-André, de Goulaine, Bodercau, La Gathclinière, les deuxGuérin — et M. Lucas-Ghampionnière, qui réprima leurs excès plus que personne. Effrayés de leurs victoires successives, les patriotes de Machecoul se mirent en défense, et la lutte s'engagea avec un acharnement horrible. I^ cité fut envahie et pillée au cri de : <c Mort aux Bleus! » La garde nationale et la gendarmerie abandonnèrent les habitants. L'ancien député Maupassant , qui voulut résister, fut massacré sur place. Le curé constitutionnel et le juge de paix eurent le même sort. Puis, tout ce qui se trouva sous la main des paysans tomba sous leurs sabres et sous leurs fusils. On vit des femmes égorger les Bleus, leur ouvrir le ventre à coups de faucille, et danser et chanter sur leurs cadavres en lambeaux. Ce carnage, que n'excuserait pas même la fièvre du combat, fut ensuite organisé et continué froidement par un tigre nommé Souchu , ancien receveur des gabelles , — qui prétendait combattre la République avec ses propres armes.

Mciiire de l'esprit exalté des paysans, et investi de la dictature par la terreur qu'il inspirait, il établit dans chaque paroisse un comité de proscription, et à Machecoul un comité central, — où furent condamnés, sans être entendus, tous les prêtres assermentés, tous ceux qui avaient été à leurs messes, tous ceux qui avaient acheté des biens d'Église, ou accepté des charges municipales, ou montré un attachement quelconque à la Révolution. Ges malheureux étaient, comme disaient leurs bourreaux , exécutés au chapelet, c'est-à-dire, liés ensemble par les bras, et fusillés sur les douves du château. Geux qu'épargnaient les balles n'échappaient pas aux piques, et le chapelet entraînait morts et vivants sous les eaux. Il en périt ainsi près de quatre cents, disent les rapports républicains. Une seule nuit en vit massacrer quarante-deux. Quelques-uns, comme Joubort. président du district, eurent d'abord les poignets sciés. D'autres furent enterrés tout vifs, et longtemps après, on trouva sur le lieu des exécutions un bras d'homme sorti de terre , et qui étreignait encore une poignée d'herbes mortes.

Des atrocités du même genre avaient eu lieu à Logé, à Montaigu, aux portes do Paimbœuf, et surtout à Pornic, envahi par les bandes de Li Roclie-Saint-André. Gette malheureuse ville nageait encore dans le snng versé par les rebelles, lorsqu'elle se vit reprise et saccagée de nouveau par les Bleus, sous les ordres d'un prêtre marié nommé Abline, — puis reprise encore et incendiée par les insurgés de la Garnache.

On a cherché souvent à expliquer les massacres vendéens de Machecoul par les cruautés d'Abline et de ses soldats, — qui enterraient leurs prisonniers jusqu'au menton et leur écrasaient la tête à coups de pierres : —

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mais cela ne pourrait justifier que les vengeances d'un premier moment, et non les assassinats raisonnes de Souchu cl de ses acolytes. Reconnaissons plutôt qu'en cet affreux épisode de la guerre civile, — comme en plusieurs circonstances semblables, — la rage était égale de part et d'autre, et changeait en cannibales les hommes les plus inolTeiisifs.

Bref, Souchu allait étendre ses proscriptions jusqu'aux chefs vendéens qui tentaient de les réprimer, — lorsqu'il trouva enfin son mailre et son juge en la personne de Charette.

François-Athanase Charette de La Conlrie, — issu de l'illustre famille parlementaire que nous avons vue si fidèieaux libertés bretonnes, du temps de La Chalotais, — était né à Gouffé, près de Nahles, le 2i avril 1763. Comme Bonchamps, il avait fait ses premières armes dans la marine, où sa bravoure l'avait élevé du grade d'aspirant à celui de lieutenant de vaisseau. En 1790, il refusa le serment à la Révolution. Pendant la journée fatale du 10 août 1792, il essaya vainement de faire un rempart de son corps à la Royauté. « Entouré par la foule qui assiégeait le palais de Louis XVI, il allait être égorgé, raconte M. Crétineau, lorsqu'un lambeau de chair humaine se rencoutre sous sa main. C'était (lui-même l'a rapporté depuis) la cuisse mutilée d'un Suisse. 11 s'en empare. A l'aide de cet effroyable passe-port, il traverse la haie d'assassins qui TentourenU et il se réfugie chez un cocher de fiacre, où, pendant huit jours, il reste caché dans un grenier à foin. » Il regagne bientôt la Bretagne sous un déguisement. Mais la nov. velle liberté l'y poursuit, l'emprisonne a Nantes comme suspect, et il ne rompt ses fers qu'à la recommandation du général de Marcé. 11 rentre alors en sa modeste retraite du bas Poitou, où des plaisirs faciles le consolent des calamités de son temps. Heureusement pour la cause vendéenne, ces calamités devaient bientôt l'arracher à son insouciance.

Dès les premiers jours de mars, les gars de Machecoul et des environs allèrent chercher le chevalier Charette de La Contrie en sa petite terre de Fonteclause. 11 refusa deux fois de se mettre à leur tête, et les renvoya comme des mutins sans consistance. La troisième fois, ils lui déclarèrent qu'ils le tueraient sur place, s'il n'acceptait enfin le commandement. Charette les regarda en face, devina tout ce qu'il ferait de tels hommes, et leur dit : c< Je serai votre chef, — mais je le serai sérieusement. Souvenez-vous que; c'est vous qui l'avez voulu, — que vous me suivrez partout où il me plaira, — que vous m'obéirez, quoi que je vous commande, — et que le premier qui élèvera sa voix contre la mienne sera fusillé à l'instant ! »

Tout le caractère et toute la destinée de Charette se révélaient dans cette harangue. Ses nouveaux soldats lui accordèrent le serment qu'il exigeait, — et, le lendemain, l'armée de Charette faisait trembler le Marais et la Plaine.

Ce chef et cette armée n'avaient rien de commun avec la grande armée chrétienne. Charette entendait et fit à sa manière la guerre de partisan. C'était un vaillant et beau cavalier, doué de tous les avantages qui font les héros du champ de bataille. Front calme et pensif, regard étincelant sous d'épais sourcils, lèvres minces et convulsivcs, nez audacieux, cheveux ras et cendrés, taille Icstect souple, admirable de proportions, démarche élégante, quelque peu théâtrale : voilà le portrait de Charette, tel que l'adoraient les soldats et les femmes. Il n'oubliait jamais de relever sa mine par un certain luxe approprié à ses costumes les plus aventureux. 11 avait aussi toutes les qualités et tous les défauts des dictateurs. Armé d'une force morale incroyable et d'une énorme confiance en lui-même, il ne souffrait ni les ordres, ni les conseils, ni la résistance, ui la contradiction ; il allait à son but envers et contre tous, aimant mieux échouer à sa façon que de réussir à celle des autres, préférant un pouvoir absolu dans les douves de son Marais au commandement disputé de la grande armée vendéenne. Il n'avait ni la piété de M. deLescure, ni la chaleur de M. de La Rochejacquelein, ni la générosité de M. de Bonchamps; mais il réunissait à froid tout leur courage, tous leurs talents militaires. Indomptable et infatigable à cbçval et sous les armes, il rappelait, «^ la tète de ses bandes. Du Guesclin à la tête des grandes compagnies; comme lui, il savait faire des héros avec des brigands. Il descendait, vis-à-vis de ses volontaires, aux plus grandes familiarités, sans rien perdre du respect et de la crainte qu'il leur inspirait. Il donnait la main aux braves, prenait les blessés en croupe, mais sabrait sans pitié les pillards, les rebelles et les câlim (il appelait ainsi les poltrons). Avant la bataille, il défonçait une barrique, et distribuait de sa main le vin et Teau-de-vie. Si une rivière arrêtait ses piétons, il les prenait l'un après l'autre sur son cheval, et les passait ainsi à l'autre bord. Il relevait la force et le courage de ses soldats par un à-propos joyeux, par une anecdote piquante, par une chanson nationale. Il était sans quartier pour les patriotes, et ne s'amusait guère à compter ceux qui tombaient sous ses coups. Ce fut lui cependant qui imagina de faire jurer aux prisonniers Bleus, en les relâchant, de ne plus porter les armes contre les Vendéens, et de les tondre pour les reconnaître, s'ils manquaient à leur serment. Il va sans dire que tous ceux qui étaient repris en cet état étaient fusillés. Or comme les parjures se multiplièrent, ou cessa de tondre pour fusiller d'abord.

« Il fallait bien tuer nos prisonniers! Je n'avions point de logement où les mettre! » nous disait Naguère avec sa logique naïve un ancien soldat de Charette. Il est vrai que les Bleus justifièrent ce raisonnement impitoyable en réduisant en cendres toutes les métairies vendéennes.

Outre l'inflexibilité de son orgueil, dont les boutades compromirent plus d'une fois la Vendée, le grand défaut de Charette était celui de Henri IV. Il était, lui aussi, vert galant, et ne savait se n^poser de ses exploits qu'entre

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les bras des reiiimes. Dans les camps du Marais, comme au clià(eau de Fouteclause, il eut toujours à sa suite un sérail plus ou moins nombreux de grandes dames, de bourgeoises ou de paysannes. Non pas qu'il fût homme à bonnes fortunes dans Tacccption ordinaire du mot ; il était, au contraire, tout Topposé du dameret, et mettait sous ses pieds les conventions du monde. Mais il traitait ses favorites à la manière des pachas, — et il n'en était que plus constamment adoré.... On nous a montré en Vendée, — et surtout dans la belle population du Marais, — un grand nombre de superbes vieilles, — châtelaines ou fermières, — qui ont suivi dans le temps M. de Charette (c'est l'expression consacrée), et qui sont en bonne odeur même auprès des dévotes, pour le tendre souvenir qu'elles gardent de rillustre général.

Il va sans dire que les soldats de Charette imitaient à leur façon, et autant que possible, la galanterie de leur chef.

Tel était Charette et tels étaient ses volontaires. Il rallia tout d'abord autour de lui les divisions de Bouin, de Saint-Mesme, de la Garnache, de Saint-Philbert, de Challans et de Falleron. Vieille-Vigne et Logé, qui devaient former unjour son quartier général, obéissaient encoreàVrignaud.

Pour la première et pour la dernière fois, à «Machecoul, Tautorité de Charette plia devant les fureurs de Souchu. Mais bientôt celui-ci, menacé à son tour, dut choisir les absences du général pour ses exécutions sanglantes. Charette élargit toutes les femmes détenues par le comité supérieur. Il fil tonner la voix des prêtres contre les paysans assassins. Il donna son propre château pour asile au républicain Beurrier. Il garda en personne les captifs désignés par Souchu à ses bourreaux. Bref, il mata si bien lancien receveur des gabelles, que ce traître, dans sa vengeance, se tourna vers les patrioteâ.

Le général Beysser allait entrer à Machecoul à la tète de son armée, lorsqu'un homme coiffé du bonnet rouge s*élança vers lui, une liste de proscription à la main. Cet homme était Souchu, et cette liste portait 1rs noms de Charette et de onze chefs royalistes. Une si lâche trahison fut dignement récompensée. Dénoncé par ses nouvcraux amis et repris par les Vendéens, Souchu fut conduit militairement au supplice. Un sapeur lui fendit la tête de deux coups de hache.

« Ce n'est pas moi qui le vengerai, » dit Charette en apprenant sa mort. £t, depuis ce jour, il disciplina peu à peu l'indocile armée que lui avait léguée le prescripteur. Nous disons peu à peu, car on verra plus d'une fois encore son autorité menacée par la révolte et par la calomnie.

11 ne commandait guère alors que vingt paroisses du bas Poitou. Les autres obéissaient à leurs chefs particuliers : Palluau, à Savin; — Challans et Beauvoir, à Desabayes et aux Guerry ; — Bouin , à l'intrépide Pajot, marchand voiturier comme Calhelineau ;— Sainl-Philbert, à M. de Couëtus; — Les Sa-

S<W HItETAUNK ET VENDÉE.

bles, à July ;— lu roule des Sables ot de la Rocliellc, ùVrjgnaiid.dc Vicillc- Vigne; — Snint-Pulgcnlet les environs, n M. de ftoyrand; — larivcgauchc de lu Loire jusqu'auprès de Naiilcs. à MM . de Bruc, de Lyrol. Dciieux, Destgny. de Flavigny, de La Chapelle et il'Audigné de Mayneuf : — les vaillants f^nrs du Loroux. au magisler Prud'homme; — Saint-Kliennc-de- Moiilluc, à Gaudin-Lahcrillais, ancien lieutenant-colonel, qui avait près de vingt mille hommes sous ses ordres.

Le sort fatal de ce dernier chef montra combien les deux partis étaient irréconciliables. Ajnnt voulu profiler de ses forces pour transiger honorablement avec le Diiecloire de Nantes, il fut accusé de trahison par ses collègues Morin-Prémion cl Richard Duplessis, — arrêté contre lotit droit des gens, et jeté dans les fers par les Hèpuhljcains; acquitté par ses premiers -juges, puis condamné par d'autres el mis à morl.

Celte exécution découragea tous les modérés des deux camps, qui se flallaicnt encore de conjurer la guerre... Il n'y eut plus dans t'Ouesl. — ce fut chose convenue, — que des Itleus et des Blancs, des Palauds cl des Royalistes, décidés à s'enlr'égorgcr.

Cependant, malgré les nouveaux ; succès de M. de Sapinaud dans la Vendée centrale, les Républicains reprenaient une seconde fois le dessus dans la basse Vendée. Tandis que la Convention, poursuivant son système. sacriGail le général Boulard, qui avait triomphe de Saviu el de Joly sans les exterminer. Chalbos cl La Barolièrc battaient Lyrol et Charelle lui-même : Beysser, laucc par Canclaux, commandant en chef de l'armée des cdtes, enlevait le port Sainl-Père à Pajot, vainqueur de la milice de Nantes. De là, il poussa jusqu'à Saint-Cyr. à Bonrgncufetà Noirmoulicrs, promenant partout l'incendie et la mort. Charelle voulut l'arrêter au passage. Ses paysans l'îibandonnèrcnt sur le champ de bataille. Mille intrigues agilaicnl encon' CCS nniliiis. Ouclques-nns. rxiilos par une femme. Iintèrenl d'assassin<T

CUAlMTUli: TnEIZlKME. SW

leur général. (iharcUe les sabra de sa main, et rétablit ainsi Tordre. Il se vengea enHn des Bleus à Legé et à Sainle-Pazanne, — à Saint-Colombin, où il en écrasa douze cents, le 6 mai, et à Machecoui, où l'ancien régiment de Lamark passa aux Vendéens avec armes et bagages. Bref, à force d'audace et de persévérance» il ramena la vicloire sous les drapeaux royalistes.

« Tout va mal, écrivit Ganclaux à la Convention. Nos volontaires refusent le combat ou se font battre honteusement. Les enfants de Paris ont seuls Tenlhousiasme national. Les patriotes de ces provinces ne l'auront que lorsqu'on leur accordera de brûler les châteaux et de confisquer les terres à leur profit. Il faut leur offrir ce stimulant, qui leur permettra de se dévouer à la France. »

Etrange enthousiasme et curieux dévouement !

Ce fut alors que la Révolution, ne pouvant triompher par l'autorité, organisa publiquement la Terreur. Déjà, depuis un mois, les prisonniers Blancs étaient fusillés à Nantes. Quant à la guillotine, on jugera de son activité par ces simples lignes :

Cl Le comité central arrête que l'échafaud et la guillotine soient peints en rouge ; que le dessous de l'échafaud soit garni de sable à un pied ou deux de hauteur; que l'échafaud soit renfermé de planches, et qu'il soit enjoint à l'exécuteur de prendre ses précautions pour que les exécutions soient promptes. »

Les délations pleuvaient de toute part et multipliaient les victimes *.

Le conseil municipal autorisait le concierge des cachots du Bouffay, encombrés de suspects de tout genre, — à ne renouveler qtiune fois par mois la paille des prisonniers, attendu la disette des fourrages:^ et que des contrerévolutionnaires ne méritent pas beaucoup d'égards !

Un dame, Sophie Hervé, demeurait chez un suspect. La voilà jetée en prison ! Elle écrit à Messieurs du Déjmrtementj pour savoir son crime. « Parbleu! s'écrie un des conseillers, son crime est sur sa lettre: — à MESSIEURS du Département ! — Il est clair que c'est une aristocrate. » Et la lettre ne reçut pas même de réponse.

Les tribunaux révolutionnaires des chefs-lieux étant insuffisants, on en établit dans les moindres villes, telles que Savenay et Paimbœuf. On déclara les habitants de chaque commune responsables de tous les actes

^ Le dénonciateur du général Marcé fut Grandmaison, qui dcTait bientôt faire trembler Nantes. Cette lâcheté donnera une idée de toutes les autres : « Moi, Grandmaison, déclare qu'allant enseigner à tirer les armes au jeune fils du génénil Marcé, il y a environ deux mo's, j'aperçus sur la cheminée de sa chambre ces mots : 0 Michard, 6 mon Roi ! Je fis observer k ce jeune homme que cette strophe n'était pas de saison, k quoi il me répondit que j'avais de bons yeux, qu'il ignorait lui-même que cela existait sur la cheminée, et qu'au surplus, dans les hôtelleries et auberges, on était sujet k voir mille choses 'Semblables sur les murailles. J'attendis quelques jours, et voyant que ce jeune homme, soit par oubli ou autrement, n'avait point ciïacé cette mauvaise tirade, je me décidiii i gratter avec la

5W BBETAVNË ET VENDEE.

contre- révolution lia ireB dnnt ils ne livreraient pas les auteurs à la justice. Les Vendéens répondirent à ces lâchetés par de nouveaux exploits. Aussi généreuse et aussi docile que l'armée de Charetle était cruelle et séditieuse, l'armée d'Anjou s'avançait en grossissant comme une marée montante. Elle assiégea Thouars le 6 mai, le jour même de la victoire de Saint-Colombin.

Tliouars est une place importante élevée sur une colline et défendue par la rivière de Tlioucl. Quélineau s'y croyait en sûreté après l'évacuation de Bressuire, et avait réuni là toutes les troupes battues par les Vendéens. Malheureusement, les célèbres Marseillais en faisaient partie, — <■ ces prétoriens en carmagnole, » aussi redoutables pour leurs chefs que pour leurs ennemis. Ne pouvant approuver la modération de Quétincau. ils paralysèrent toutes ses mesures.

La défense de Thouars n'en lit que plus d'honneur au brave général.

Le 7 mai, la ville élail cernée par quatre cdiés à la fois. Donnissan el Marjgny se tenaient au port Saint- Jean; Cathelincau.SlofDetct d'Elbée au Bec-du-Chàlcau:

Lescure el La Rochejacquelein au village de Vrine, et Bonchamps au passage du ,' Gué-aux-Bichcs. Ces trois dcrnierit commencèrent l 'attaque. L'artillerie des deuï cjjmpj joua six heures de assicgcanU. Henri de La Bocbe-

■ni encore »ur la che-

luitc. Tout à coup la poudre manqua

aux

poiole Je mon fleuret les mois de RichinJ et de Roi, lea dcrntèiel parolei élinl i uiinje. Ce jeune liomoie cMnl parli. je conliiiuai mei levant ■ »n fr^rc allié, qui me |>arul neprendri aucun parti diai les eircanslincea ; sciilenienl il disait : Prf parei-ious pour lUer «ur le> câtn. Lors de la roorl de Ijouis Cii|iel (le f^iiéral Harcé élail alors à Nanlei] , sou donKsIiijlie, qui d-det-autiTail HTviebeiH.Uecilelivvrc, dit arec enlltousiainic : LiHiutmtnldvroiea fiiirev» grmdtf^l.ftnia

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CIIAP11RK TREIZIEME. 3fl9

jacqucicin, pour aller en chercher, confie ses hommes à Lcscurc. Celui-ci voyail le feu pour la première fois. Il orilonne à ses soldais de passer la rivière; ses soldais refusenlde le suivre. MaisLescure connaît les paysans ; il sail qu'hors de leurs genèls, ils hésitent toujours, — que re:(emple seul peut les entraîner en plaine. Il leur donne donc l'exemple; il s'arme d'un fusil et marche au-devant des balles. Les soldats le regardent et ne bougent pas. Lescurc revient, son bahit criblé de coups. Il exhorte, il menace, il supplie: il s'élance encore jusqu'au milieu du pont. Héroïsme inutile !.. H allait mourir seul , lorsque trois braves accourent à lui... C'est La Hochejacquelein, Foret et un volontaire. Les voilii tous lesquatredansles retranchements .. A cette vue, les paysans s'ébranlent, l'armée entière passe le Tbouet ; — et ces moutons qui tremblaient tout à l'heure deviennent des lions acharnés.

Donnissan et Marigny font diversion et canonncnt lé Pont-Neuf, m Je n'ai plus que trois gargousses, dit le maître artilleur à La Bouère. — Eh bien, répond celui-ci, feu tout de même! Nous trouverons des munitions dans la ville! »

A la première décharge, en effet, le Pont-Neuf est enlevé.

De leur c6tè, Slofllet. d'Elbée et Cathelineau gagnent la porte de Saumur. Boncbamps et sa cavalerie, qui ont traversé le Gué-aux-Riches à la nage. luttent corps à corps avec les volontaires de la Vienne. Ces braves meurent jusqu'au dernier, sans reculer d'une semelle.

qui lui conveuiit, je lui Rouueiu. Surpris »\i n

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t de celte rue, il me rlenianda pourquoi on l'appcliil ainsi, i quoi je réci-devant DBDphiae, et que ce nom élanl proicnt, die pouvait porter un nom plui respectable. Il me répon<lit : Seriez-*ous llallf qu'on changdl voire nom, et quelle importance peul-on Dictlrc i des noms de lucs? ajoutant que le pays du Diuphiné eiistail cl qu'il n'inji pi9 changé de nom. A quai je lui répondis que Grandniiison est mon nom, et que le mol Dauphiné lirait son orif^nede Diiiphin, ce qui ne iICTiit plus exister. C'cïI ma déclaration » El voilà pourls ni Mirqnrh pr/lHtes on raisail il>''ià lomhcr W tilles ! I/svéncmenl rfc Carrier .ipproi'tiail.

400 BRETAliNE ET VENDEE.

Ils sont remplacés par les chasseurs du Midi, qui se jetleul dans les rangs vendéens et s'y engloutissent. Il n'en reste plus que six debout. Quétineau lance alors sa réserve contre les assiégeants... Mais elle ne peut tenir et rentre dans la ville.

u  l'assaut ! » crie aussitôt La Rochejacquclein.... Et seâ soldats commencent à ouvrir la brèche à coups de pique. Henri s'impatiente d'attendre, et demande une échelle. Il n'en trouve point, mais il avise un grand garçon de la paroisse de Gourlay, nommé Texier. II monte sur ses épaules, il arrive au parapet garni de soldats Bleus... Il les écarte à coups de fusil. Il échappe par miracle à une grêle de balles. Il se cramponne aux pierres croulantes, aux baïonnettes ennemies, a tout ce qui se trouve sous sa main, •gagne bientôt la porte de la citadelle et entraine ses compagnons vainqueurs dans la place.

Lescure y pénétrait d'un autre côté, et Bonchamps allait en faire autant... La ville et la garnison se rendirent. Le juge de paix Redon-Puy- Jourdain capitula à la hâte, et fit arborer le drapeau blanc devant Cathelineau et d'Elbée.

Cette affaire, une des plus heureuses pour les Vendéens, doit être citée comme une bataille et non comme un siège. S'il avait fallu assiéger Thouars en règle, et deux jours seulement, les paysans auraient sans doute échoué (comme cela leur arriva presque toujours), malgré la supériorité de leur nombre, qui était de vingt mille contre quatre mille. Ils réussirent, parce qu'ils attaquèrent les premiers, et qu'ils ne laissèrent pas à l'ennemi le temps de les attaquer à son tour.

Mais le plus beau triomphe des Vendéens fut de se vaincre eux-mêmes, après avoir battu les Bleus. Ceux-ci, et particulièrement les Marseillais, venaient de se livrer, dans les campagnes, aux brigandages les plus impitoyables. Les patriotes de Thouars n'étaient guère plus doux aux paysans, depuis la part qu'ils avaient prise au massacre des moulins du Cornet. Eh bien, toutes les représailles des Vendéens se bornèrent à faire un feu de joie des habits bleus, des drapeaux tricolores et des archives du district. Napoléon leur rend cette justice dans ses Mémoires. « Quoique la place, dit-il, eût été réellement prise d'assaut, il est remarquable qu'aucune vengeance n*y fut exercée. » Il est vrai que les vainqueurs avaient d'abord couru aux églises, où les idées de pardon descendent du haut des crucifix dans les cœurs les plus ulcérés. Là, ils étaient tombés à genoux, avaient sonne toutes les cloches et entonné des Te Deum de reconnaissance. Bientôt, cinq mille prisonniers furent élargis sans rançon. D'autres entrèrent avec enthousiasme dans les rangs vendéens. Les habitants suspects n'eurent d'autre châtiment que de fournir des vivres à l'armée. Les chefs signèrent de leur main des sauf-conduits pour tous les indigènes qui avaient combattu contre eux. Et quel usage fit la Révolution de ces généreux passe-ports !

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