CHAPITRE QUATORZIÈME
gura le bonnet rouge, au milieu d'une orgie, et Ton compta les lêtc'sque la victoire donnerait à la guillotine. Le canon des paysans vint troubler cetle fête au point du jour.
Lcscure ouvre Tattaquo, et reçoit la première balle républicaine. Ses soldats reculent à la vue de son sang... Mais il les relient en leur criant : « Ce n'est rien, mes amis ; je reste au feu !» Il le fait comme il le dit, cl Dommaigiié vient le secourir avec ses cavaliers. Il tombe en renversant le colonel Chaillou. Voilà les paysans en déroute ! Mais un hasard, un caisson renversé, arrête leurs ennemis. Lescure les ramène à la charge. Voyant leurs balles glisser sur les cuirasses, ils tirent aux visages, ajustent les chevaux à travers les roues des caissons, et enlèvent ainsi lepontFouchard.
Sur un autre point, les Blancs sont perdus, s'ils ne prennent d'assaut le camp de Varin. La Rochejaquelein y jette son chapeau : a Qui va me le chercher. » dit-il. Et il saule le premier dans la redoute. Gathelineau el La Ville-Beaugé le suivent. Coustard arrive contre eux. Marigny Tarréte avec une de ses batteries, a A moi, colonel Weissen ! s*écrie Coustard. — Où faut-il aller? demande le colonel. — A la mort ! » Et Coustard montre la batterie vendéenne. Wcssein s'élance dessus, l'emporte, mais y laisse tous ses hommes. Les géants avaient enfin des ennemis dignes d'eux, C'est ainsi qu'on mourait dans les deux camps.
Trois compagnies du régiment de Picardie font mieux encore. Voyant leur parti enfoncé, elles se jettent et s'ensevelissent dans la Loire, avec armes et bagages.
Berruyer, Berthier et Mcnou payent bravement de leurs personnes. Leur^ chevaux sont tués sous eux, et leurs soldats les entraînent dans leur fuite sur les routes de la Flèche et d'Angers. Les Blancs se précipitent aussitôt dans la ville. La Rochejaquelein retourne les pièces ennemies contre le château, et enlève, avec Marigny, les dernières redoutes.
Quatre-vingts canons, cent mille fusils et onze mille prisonniers tom« bent avec Saumur au pouvoir des royalistes. La clémence des chefs prévaut encore contre Marigny, qui voulait tout massacrer. Les prisonniers sont tondus et irenvoyés sains et saufs.
Cette victoire épouvanta la Convention et confondit les Vendéens euxmêmes. On trouva, le lendemain, Henri de La Rochejaquelein, pensif, aUx portes de l'église où étaient entassés les trophées de la veille : « Que faites-vous là? lui demanda-t-on.-- Je réfléchis sur nos succès, répondit-il : ils étonnent mon imagination. Tout vient de Dieu ! »
Lescure retrouva à Saumur Quétinean, captif de la Convention. « Restez avec nous, » lui dit-il encore. Mais le général refusa comme la première fois. « Voilà les Autrichiens, vos alliés, en Flandre, soupira-t-il ; vous niiez démembrer la France. — Jamais ! jamais ! s'écria Lescure. Nous marcherons plutôt avec vous contre les Autrichiens. — A |a bonne heufo,
reprit Quétineau qui serra la main du gentilhomme. Au revoir donc ! Je vais trouver mes juges. »
Il se rendit, en effet, à Paris, où la Montagne lui fit couper la tête. Sa femme, ardente républicaine, devint folle, et se mit à crier : Vive le roi ! au pied du tribunal. Elle fut guillotinée à son tour.
Quétineau était né en Vendée. Il eût mérité d*y mourir. Sa mémoire y est honorée de toutes les opinions.
Il ne manquait plus à Tarmée royale qu'un généralissime. Tous les chefs furent d*avis d'en élire un, et M. de Lescure le désigna le premier. Il n'y avait certes que l'embarras du choix entre MM. de Bonchamps, d'Elbée. de Cbarette, de La Rochejaquelein, de Sapinaud, de Marigny, de Lescure lui-même et tant d'autres. Eh bien, le saint du Poitou mit au-dessus de tous ces gentilshommes le saint de l'Anjou, le voiturier Gathelineau !
Avant de quitter Saumur pour aller soigner ses blessures, qui versaient le sang à flots depuis sept heures, M. de Lescure appela autour de lui tou^ les chefs. Il y avait là La Rochejaquelein, dont l'ambition se bornait a espérer du Roi un régiment de hussards, — Marigny, qui ne demandait qu'à exterminer les Bleus comme un simple boucher, — StofDet, élevé déjà si haut par son courage, et qui complait bien s'élever plus haut encore, — d'Elbée, plein de lui-même et tout prêt à s'imposer aux autres, — M. de Donnissan, la sagesse et la modération incarnées. M. de Bonchanips et M. de Gharette étaient absents; mais le premier, guéri de ses blessures, allait revenir, et son image brillait en première ligne dans le cœur de tous. Quant à M. de Gharette, on savait qu'il commanderait volontiers, — à condition qu'on obéirait sans murmure. Gathelineau, enfin, se tenait à l'écart, sans orgueil comme sans crainte, avec son grand chapeau, sa veste et ses guêtres de paysan. « Messieurs, dit Lescure, l'insurrection prend trop d'importance, nos succès ont été trop grands, pour que l'armée continue à rester sans ensemble et sans ordre. Il faut nommer un général en chef. Je donne ma voix à l'homme qui représente le mieux ce pays et cette guerre, à l'homme qui a le premier couru et fait courir ses frères aux armes : à M. Gathelineau. »
Tout le monde applaudit. MM. de Boisy, Duhoux, d'Elbée, de Donnissan se prononcèrent aussitôt comme Lescure. Les autres chefs en firent autant, et Gathelineau fut élu généralissime à l'unanimité. L'armée entière accueillit cette nouvelle par un cri de joie. Un seul homme protesta de toutes ses forces, et ne céda, pour ainsi dire, qu'à la violence. Get homme était Gathelineau.
Spectacle admirable et vraiment républicain, que cette armée de pay.<ans conduite par une troupe de gentilshommes, que cette troupe de gentilshommes conduite par un paysan! Sans doute, il y eut de la politique dans la motion de Lescure et de l'orgueil dan^ la modestie de ses collé-
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^ues. Les uns se flattèrent de commander sous le nom de Calliclincau, les autres le nommèrent pour ne pas nommer un rival. Car, aulanl réieclion de ce paysan simplifia la question, autant l'élection d'un noble eût entraîné de funestes débats. Mais Gathelineau, sa résistance une fois vaincue, posséda réellement l'autorité, comme il possédait les talents d'un généralissime ; et l'armée catholique et royale offrit alors à l'Europe le tableau fraternel que la République n'avait pas su lui donner.
En même temps que Gathclincau le colporteur devenait général en chef. Forestier, le cordonnier du village de Chaudron, remplaçait Dommaigné comme général de cavalerie. Et Forestier n'avait que dix-huit ans !
El une foule croissante de nobles accouraient sous les ordres de ces chels vêtus de bure ! Charles d'Âutichamp, MM. de Piron, de LaGuérivièrc, et enfin le prince de Talmont !
Philippe de Talmont, second fils du duc de La Trémoillc, — un des premiers noms de France. — avait mené jusqu'à vingt-sept ans la vie lu plus follement libertine. Réveillé en sursaut par l'explosion révolutionnaire, il seconda La Rouerie dans la confédération poitevine, alla faire la première campagne de l'émigration, revint assister à l'exécution de Louis XYI, espérant l'enlever à l'échafaud ; «se rejeta dans l'Ouest, où il fut arrêté, et attendait la mort dans les prisons d'Angers, lorsque l'abbé de La Trémoille, son frère, le racheta au poids de l'or. Sommé de choisir entre l'Angleterre et la Vendée : « Je choisis la Vendée, » s'écria-t-îl, et •il joignit l'année royale à Saumur. Son grand nom, ses nobles manières, sa haute taille, sa belle figure, « son entrain chevaleresque,» — et ce prestige qui entourait encore les roués de l'ancien régime, — le rendirent immédiatement populaire.
On venait justement d'élire Forestier général de cavalerie. Le modeste villageois se démit de sa charge pour l'olTrir au prince, et resta général en second sous ses ordres. Le fils des La Trémoille accepta sans rougir cette faveur du cordgnnier. L'égalité pouvait-elle aller plus loin?
Cette égalité vendéenne s'établissait de plus en plus, jusque dans les habits, a Nobles^ bourgeois et paysans, dit madame de La Rochejaquelein, portaient indifféremment les vesteset les pantalons d'étoffe grossière, taillés en masse pour l'armée. Ils y joignaient une quantité de mouchoirs rouges, en cravate, en serre-tête, en baudrier, en ceinture, en écharpe, etc. Cet accoutrement, mis à la mode par La Rochejaquelein, « leur donnait tout à fait la tournure de brigands, comme les appelaient les Bleus. »
Si V armée de VOiiesi s était dirigée de Saumiirsur Paris, elle n'aurait pan rencontré de grands obstacles. C'est un officier républicain qui parle ainsi ; ilous pouvons donc le croire ^ Malheureusement les chefs, si unanimes
* f( Ah ! si nos chefs avaient su s'entendre après la prise de Sautnur 1 -j'étuont de leur rôle Unis
il4 RRËTAtiflË ET VENDÉE.
pour réleclioii de Gathclincau, ne purent s'accorder pour la marche des troupes. Il est vrai que la question était extrêmement délicate; — et, quoi qu*cn dise Tautcur des Guerres des Vendéetts, rien ne prouve que la certitude même du triomphé eût entraîne les paysans loin de leurs chaumières.
Le débat fut (rès-orageux dans le conseil, -^ surtout entre Stofflet cl Bonchnmps. Celui-ci demandait instamment le passage de la Loire et Talliance de la Bretagne et de. la Vendée.
C'était, depuis le commencement de la guerre, Tidée favorite de Bonchamps. Voici, à cet égard, un témoignage qui a manqué à tous nos pré* décesseurs,et qui, pour arriver un peu tard^ n'en est pas moins irrécusable. C'est celui de Tabbé Charuau, alors attaché à la grande armée catholique, aujourd'hui curé de la paroisse de la Jumellière.Ce vénérable pasteur as* sislait au conseil qui fut tenu, à Geste, par les chefs, après la défaite de Saint-Pierrc-de-Chemillé, racontée par nous quelques pages plus haut. Les délibérations de ce conseil restèrent secrètes, et l'histoire n'en a point encore soulevé le mystère. Or M. Charuau a bien voulu nous confier, à cet égard, tous ses fidèles souvenirs. « M. do Bonchamps, nous écrit-il, fit observer que si la Vendée restait isolée plus longtemps et réduite à ses seules forces» elle ne tarderait pas à décliner et à succomber, — ne pouvant recruter nulle part pour combler les vides que ses succès mêmes faisaient dans ses rangs, — tandis que la Républiq^je, malgré ses échecs successifs, avait toujours de nouvelles ti*oupes à lancer contre son ennemie. Pourquoi négliger plus longtemps, poursuivit le général, notre voisine et noire alliée naturelle, la province qui nous a donné l'exemple du soulèvement, qui a la même foi, les mêmes idées cl les mêmes espérances que nous, — qui n*altend qu'une occasion pour passer comme nous de l'état d'esclave rebelle à l'état de soldat vengeur. En un mot, pourquoi ne pas donner la main à notre sœur la llretagne? H suffit pour cela d*un pont sur la Loire et d'un corps d'armée résolu. J'ai quatre mille chasseurs dont je suis sur, je vous les offre pour cette expédition. J'y joindrai bien cinq à six mille paysans de la rive gauche... cela formera dix mille hommes. Avec ces braves et avec une dizaine de canons, je me charge de passer la Loire, de soulever la rive droite, d'étendre le théâtre de la guerre, non-seulement à la Bretagne, mais au Maine et à la Normandie ; de créer enfin, dans tout l'Ouest, une insurrection qui nous livrera Nantes et fera de cette grande ville le centre de nos opérations entre les deux pays. »
Ainsi parla Bonchnmps, à Geste, nous affirme M. Charuau, qui n'a pns oublié ce mémorable discours. « Il fit, ajoute le pasteur, tant d'impression sur le conseil, — que ce plan si raisonnable allait s'exécuter immédiate-
lc« oflicicr» et tous les soldats vendéens qu'on intorrogp sur les chances âv la guerre de 99, nous aurions épargné h Terreur à la France, et liAté de vingt ans U restauration de la Monarchie. »
t:ilAI>ITKE giTATOIlZIEHI-:. 4IS
meut, lorsqu'on apprit la victoire de l^a Rochcjaquelein nux Aubiers, iCoij )cs iilccs et les liomuics prirent une autre direction. »
Eh bien, à Sauinur comme à Gesié, a|)rès le triomplie comme après Ij défuile, M. de Bouchauips réclama le passngc de hi Loire et l'alliance bretonuc II rejeta avec une nouvelle force tous les arguments qu'il avait dùjÀ fait valoir'. Mais à l'autorité du raisonncmcnl, Stofllct opposa celle de la violence. Il s'écria qu'il sérail insensé d'élargir le Ihéâlre de la guerre. que rien ne pourrait maintenir les paysans sous les drapeaux après quelques jours d'expédition, et à plus de dix lieues de leurs chaumières. Puis, comme M. de Boncliamps répondait à celte objection d'un ton de fermeté convenable. Stofllel -s'emporta jusqu'à le provoquer en duel .
« Non. monsieur, répondit le marquis au garde-cbasse avec In plus grande politesse ; mes jours ne sont rien, mais ils apparlienncnt à Dieu et au Roi; el voire vie est trop précieuse ii In France, pour qu'il vous soil permis de 1» jouer contr>^ la mienne, u
Trisie prélude des discordes qui devaient perdre un jour la Vendée !
La chose en resta là ; — mais le conseil se rangea à l'avis de Stolllet. Au lieu d'aller insurger la Bretagne pour retomber sur .Nantes à coup sûr, — il fut décidé qu'on assiégerait Nantes immcdintement, pour faire ensuite appel à la Bretagne.
C/élait le chemin le plus court, mais non le plus sur, — et l'événement justifta Irop li>t M. de Bonchamps.
De Saumur, les Vendéen.^ se replièrent donc sur Angers, où ils entrèrent san» coup férir. La garnison avait fui ^i précipilaminenl , qu'elle avait pris h route ilc Laval pour aller à Tours. ICIn maire a rinq>rovi»le. le comlc de Buillé rapprocha un instant tous les esprits, — ce qui lui valut la peine de mort en 17!)4.
' On iMiiçoil loulu l'imiwrii Yfixti'^'. Kllc liriil coiilirnicr
>n du |ilui liabilc gûiivriil de 11
no BRETAGiNK ET VENDÉE.
Les Vendéens ne reslèrcnl. d'ailleurs, à Angers que le lemps de vider les prisons républicaines.
Leurs rangs se grossissaient de victoire en victoire. Ils y reçurent, entre autres, les deux Soyer, René et Louis, qui s'évadèrent du collège d'Angers pour rejoindre leur frère sous les drapeaux. Le premier est mort dernièrement évoque de Luçon.
A la seule nouvelle de l'approche des Vendéens, toute Tardeur révolutionnaire des Nantais se ranima. Il y avait là, auprès des terroristes les plus cruels et le's^plus insensés, d'admirables républicains et de véritables patriotes. Haudaudinc, le Régulus nantais, venait d'en donner la preuve. Pris parrarméedcCharetle,à la deuxième attaque de Légé, Haudaudinc avait été Iransieréii Monlaigu avec, beaucoup d'autres captifs, — et traite il'une façon qui prouvait queCharette, s'il n'avait pas encore discipliné ses bandes, ne demandait du moins qu'à faire la guerre le plus humainement possible. «Allez à Nantes, dit le chef royaliste de Montaigu à Haudaudinc «>t àdeux de ses compagnons, Rabin et Chamier; proposez au comité du département l'échange de» prisonniers; et jurez-nous seulement de revenir ici, quel que soit le succès de votre mission. » Les trois captifs donnent leur parole d*honneur et se rendent à Nantes. C'était le soir du 14 mai. Le comité central tenait séance. Haudaudinc et ses deux amis se présentent dans leur uniforme de gardes nationaux. Ils racontent la deuxième défaite des Rleus à Légé, — et transmettent la proposition des vainqueurs.
« Traiter avec des brigands ! s'écrie le peintre Bougon, président du comité; ce serait déshonorer la République.
— Jamais l'humanité ne déshonora personne, reprend Haudaudinc. Veuillez délibérer, citoyens. Nous sommes libres sur parole. Si vous refusez réchange, nous irons reprendre nos fers. »
Le comité délibère... L'honneur et la raison vont l'emporter... lorsque rémeute accourt étouffer leur voix, histruits de Taffaire par les parents des captifs, les clubs et la populace assiègent la salle en hurlant : « Point irécliange, point de traité avec les rebelles !... » Cette masse furibonde envahit le sanctuaire administratif. Tous les corps constitués arrivent à leur tour: Au même instant, lé général Caudaux vient annoncer quelques succès des patriotes contre les RIancs. Celte nouvelle achève d'exalter les esprils...
« Cilnyens ! s'écrie Rougon, est-ce là le moment de traiter avec les brigands de la Vendée?
— Non ! non î jamais ! répondent mille voix. Vive la République!»
Et la délibération suivante est prise h l'unanimité :
c< Sur la proposition faite au nom des brigands cantonnés à Montaigu,
qu'il soit fait un cartel d'échange pour les prisonniers qui sont en leur
pouvoir et les rebelles pris par les armées de la République, les corps ad-