‹ Histoire des guerres de la VendéeChapitre 139 sur 223 · CHAPITRE QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATORZIÈME

ministratifs de la ville de Nantes déclarent qu'il n'y a lieu à délibérer, et passent à l'ordre du jour. — Vive la République ! »

C'était décréter le massacre en propres ternies. El de tels hommes traitaient de brigands ceux qui leur proposaient le salut de leurs frères !

Haudaudine, Babin et Charnier avaient gardé le silence jusqu'à la tin... Ils se lèvent alors, et annoncent qu'ils vont reprendre leurs fers. Une émeute d'un autre genre les entoure aussitôt... La foule les presse et les supplie de rester... Leurs familles les retiennent dans leurs bras, les arrosent de leurs larmes, les attendrissent par leurs prières... Babin et Charnier cèdent, éperdus, au cri du sang... Mais Haudaudine est inflexible... Il ne voit que sa parole, et il mourra pour la tenir ! Il s'arrache à ses parents, à ses amis, à la multitude entière... II. gagne la rue, il franchit les portes de la ville, il galope sur la route de Vendée... Il rentre à Montaigu, où son héroïsme désarme ses ennemis.

Ces nobles cœurs n'étaient point rares parmi les républicains de Nantes. Les homme3 tels que Peccot, Baco et tant d'autres, avaient toute l'énergie, mais toute l'honnêteté du parti de la Gironde... Ils voulaient sincèrement purifier la Révolution dans laquelle ils avaient foi, — et ils combattaient avec le même courage et la même conviction les Vendéens et les Jacobins.

Ils en donnèrent la preuve aux représentants Merlin de Douai, Sevestre, Gillet et Cavaignac, envoyés à Nantes au nom de la Montagne, pour punir cette cité de la vaillante adresse de Peccot à la Convention. Merlin de Douai, il faut le dire, était un grand jurisconsulte, un père de famille honorable, — mais il fut à Nantes le précurseur politique de Carrier. Il y terrifia tous les bons sentiments, et y déchaîna toutes les mauvaises passions. Cet épisode fera voir que la lutte des Jacobins et des Girondins entre eux n'était pas moins acharnée dans l'Ouest, que la lutte des uns et des autres contre les Vendéens.

Merlin débuta par accuser tout haut la milice nantaise d'égoïsme et de lâcheté. Le maire Baco justifia ses concitoyens par le récit de leurs services , et comme Merlin voulait lui imposer silence : — Laissez-le parler, dit Peccot, — la liberté de la parole n'est pas le privilège des calomniateurs. Le lendemain à Machecoul, dans un diner donné par le général Beysser, la querelle recommença entre Sotin, La Coindière et Merlin : — Bientôt, s'écria celui-ci avec fureur, toute la clique Rolandine disparaîtra du sol de la liberté, et cinquante mille Parisiens viendront mettre à la raison les Nantais et leur défenseur ^ Cinq jours après, la Commune de Nantes osait écrire à la Convention : a Nous ne vous le dissimulerons point, depuis le décret consolateur qui proclama la République, vous n'avez rien fait qui ait justifié notre confiance... La morale éternelle ren-

■ Mellinel, Hintoirt df la Commune df Nantn, lomc VII, p. 245

418 BRETA(;NE et VENDEE.

versée par des déclamateiirs insensés, le meurtre et le pillage impunément prêches, impunément exécutes; la souveraineté du peuple outragée par quelques hommes qui, prétendant parler en son nom, dictaient des lois à ses vrais mandataires ; le pauvre négligé dans les départements, voyant des dépenses qui ne le soulageaient pas, procurer à un seul point de la République une aisance qu'on ne doit acquérir que par le travail, et nourrir de son sang des hommes oisifs qui l'insultaient chaque jour, voilà ce que nous avons vu !

«La Nation oppressée demande, sur l'impôt, sur l'industrie, sur l'agriculture, des lois qui la vivifient; elle demande une constitution qui fasse cesser l'arbitraire I et l'Assemblée représentative du peuple est forcée de délibérer sur ce qui se passe dans ses corridors; nous le disons les yeux en pleurs, elle n'y peut rétablir l'ordre! Non, les Français n'étaient pas faits pour ce degré d'abjection. »

Les clubs jacobins de Nantes empêchèrent l'envoi de cette adresse, mais le club girondin y substitua une lettre plus virulente encore aux sociétés populaires de Paris, — dans laquelle les aristocrates en bonnet rouge étaient impitoyablement dénoncés.

Ce fut alors que le Midi et les deux tiers de la France se levèrent comme rOuesl, en faveur de la Gironde. Mais la Montagne, écrasant celle-ci, le 2 juin, comme toutes deux avaient écrasé la Royauté le 10 août, fit arrêter en bloc, et sous le feu des canons, tous les ministres et tous les députés girondins.

Telles furent les circonstances nu milieu desquelles l'armée vendéenne prit la route de Nantes. — Jacobins et Girondins cessèrent aussitôt de se déchirer pour se réunir passagèrement contre l'ennemi commun.

Ou appelle Ganclaux etRcysser ; on demande des secours à la Convention, aux départements voisins ; on souscrit pour équiper et armer des soldats; on fait des balles avec le plomb des tombeaux; les églises deviennent des arsenaux et des ateliers, etc.

Toute l'Europe eut alors les yeux fixes sur Nantes. Cette ville devint un moment la capitale de la Révolution. Si elle devenait la capitale de la Monarchie, c'en était fait de la République! « Maîtres de Nantes, dit Napoléon, Charette et Gathelineau n'avaient qu'à réunir leurs forces pour marcher sur Paris. Rien n'eût arrêté la marche triomphante des armées royales : le drapeau blanc eût flotté sur les tours Notre-Dame, avant qu'il eût été possible aux armées du Midi d'accourir au secours de leur . gouvernement. »

Eh bien, tout cela serait arrivé, sans l'énergie d'un seul homme, et cet homme fut le maire Baco. Les généraux pensaient à capituler, — lorsque liaco jura qu'il s'ensevelirait plutôt sous les ruines de la ville. Cette scène fut d'une grandeur véritablement antique.

CUAPITHË QUATORZIEME. 411)

Les corps coiistilucs étaient réunis, Merlin et Gillei, Beysser cl le colonel d'artillerie Bonvoust se trouvaient à la séance; ou délibérait sur Tinipossibilité de défendre la ville et sur h nécessité de capituler avec les Vendéens. — Soudain Baco entre, déploie d'une main frémissante la sommation que deux prisonniers nantais viennent de lui apporter de la part des chefs royalistes ^ La lecture de cette pièce est écoutée dans le plus morne silence... En se voyant réclamés pour olagcs, Merlin et Gillct pâlissent d'effroi (nous transcrivons le procès-verbal); Baco les rassure avec dédain, et leur promet de tenir la sommation secrète... Mais ils se croient perdus, ajoute l'acte authentique, et ils trament déjà le plus noir complot. Cependant le maire se tourne vers ses conseillers et les interroge du regard... Personne n'ouvre la bouche.

— Vous vous taisez ! s'écrie Baco; eh bien , j'ai parlé pour vous... J'ai répondu à ce manifeste que les Nantais ne composaient pas avec des Brigands! j*ai répondu que nous péririons tous, ou que la liberté triompherait I

' A0X CITUTENS, NAIKE KT OFFICIERS MUNICIPAUX DE I.A VILLE DE HAKTES»

Angers, le 20 juui 1795.

Messieurs, aussi disposés à la piix que préparés à la guerre, nous tenons d'une main le fer ven^ gcur, et de l'autre l'olivier de la paix. Toujours animés du désir de ne point verser le sang de no» concitoyens, et jaloux d'épargner à votre ville le niuUieur incalculable d'être prise de vive force : après en avoir mûrement délibéré en notre conseil, réuni au quartier général è Angers, nous avon» arrêté è l'unanimité de vous présenter un projet de capitulation, dont le refus peut creuser le tombeau de vos fortunes et de celles d'une partie de la France, et dont l'acceptation, qui vous sauve, va sans doute assurer è la ville de Nantes un immense avantage et un honneur immortel. En conséquence, nous vous invitons è délibérer et statuer que le drapeau blanc sera de suite, et dans l'espace de six heures, arboré sur les murs de la ville ; que la garnison mettra bas les armes, et non» apportera ses drapeaux plies comme nationauœ ; que toutes les caisses publiques, tant du département, du district et de la municipalité, que des trésoriers, des quartiers-maîtres de l*arniée, .nous seront pareillement apportées; que toutes les armes nous seront remises; que toutes les munitions de guerre ou de bouche nous seront fidèlement déclarées, et que tous lei« autres effelSi, de quelque genre que ce soit, appartenant à la République française, nous seront indiqués et livrés, pour que, par nous, il en soit pris possession au nom de S. M. très-chrétienne Louis XVII, roi de France cl de Navarre, et au nom de Jfofwi>ur, le régent du royaume ; qu'il nous sera remis pour otages lés députés de la Convention nationale, de présent en commission dans la ville de Nantes, et autr^ dont nous conviendrons.  ces conditions, sortiront de la ville, sans tambours ni drapeaux, les officiers seulement arec leurs épées, et les soldats avec leurs sacs, après avoir prêté serment de fidélité à la religion et au Roi, et la ville sera préservée de toute invasion et de tout dommage, et mise sous la sauvegarde et protection spéciale de l'armée catholique et royale. En cas de refus, au contraire, la ville de Nantes, lorsqu'elle tombera en notre pouvoir, sera livrée à une exécution militaire, et la ga^*nison passée au fil de l'épée. Nous avons l'honneur de vous faire passer, messieurs, plusieurs dç nos proclamations, qui vous instruiront plus en détail de nos véritables sentiments, et nous vous donnons l'espace de six heures pour nous faire connaître votre refus ou acquiescement à nos propositions.

Nous avons riionneur d'être très-parfaitement, messieurs, vos Irès-huniblcs et obéissants serviteurs.

l^fs Cammimdant» (/f« armées ccUholiqueM et royales,

Do»MssAN, Uehabd, d'Hervoubt, d'Elbée , Gh. des Essahts, Duhoox d'Hautehive, La TaésioiLLC, db La Rochsjaqueleir, PiaoN de La Varehnb, €oiiix, lechevamek p'âutk:hani\ CATHELi5EAr, Stofflet, Latocri^y.

4^ BRETAGNIâ ET VENDEE.

Tout le monde continue de se taire, et surtout les deux représentants. Le colonel Bonvoust se lève enfin, il déclare loyalement que toutes les probabilités sont pour la défaite, et il demande qui prendra sous sa responsabilité la défense d'une ville ouverte et presque sans garnison, — contre une armée qui s'élèvera peut-^tre à cent mille hommes?...

— Ce sera moi ! répond Baco ; nous serons tous soldats, et nous vaincrons ou nous mourrons au cri de Vive la République !

— Oui ! répète le général Beysser, entraîné par l'exemple , vive la République ! et honte aux lâches! ajoute-t*il en regardant les Conventionnels.

De ce moment, dit Mellinet, son soit est décidé comme celui de Baco.

Bonvoust se résigne froidement à mourir et crie à son tour : — Vive la République !

Aussitôt l'assemblée entière se lève par un mouvement électrique, le cri de Baco passe de bouche en bouche, retentit sur la place, court de rue en rue, et devient une acclamation générale.

— Et maintenant, continue le maire, pas une parole déplus... Des œuvres et des armes ! voilà ce qu'il nous faut. Je propose la fermeture immédiate des clubs, — et la mort à quiconque parlera de capitulation.

— Oui! oui ! répètent les assistants, d'une seule voix, mourons plutôt que de nous rendre!... Rt dominant ces tètes pressées — de sa haute taille, de sa figure colorée et de sa chevelure blanche, — le vieux Baco va porter dans toute la ville l'exaltation de son courage républicain...

C'est alors que Merlin et Gillet, — se parant des plumes du paon, et détrônant du même coup leur ennemi, — déclarent la ville de Nantes en état de siège, et mettent tous les pouvoirs aux mains des chefs militaires.

Ces chefs étaient Canclaux etBeysscr, secondés par Pitre Deurbroucq, Dufeu, Guillemet Bonvoust, Ogée et Demolon. Canclaux était la tcte et Beysscr le bras, — bras de fer* s'il en fut jamais. Il décida et annonça publiquement que si Nantes tombait au pouvoir des ennemis, il y mettrait le feu de sa main, et ensevelirait vainqueurs et vaincus dans les Bammes ! C'était lui, dit-on, qui avait mis à la mode, parmi certains Jacobins, l'usagi^ de porter des culottes faites avec la peau des Vendéens écorchés après la bataille.

Sous l'impulsion de Beysser et de Baco, tout Nantais devient soldat ou travailleur. Les hommes courent aux batteries et aux tranchées, les enfants portent la hotte, les femmes du peuple manient la pioche, — les dames font de la charpie pour les blessés. Tout ce qui peut aidera la défense de la ville est improvisé avec une ardeur et une activité prodigieuses.

Pendant ce temps-là, l'armée de Cathelineau et celle de Charette s'avançaient sur Nantes. C'était la première fois que Charette consentait à s'unir aux Vendéens d*Ânjou. Guerroyant jusqu'alors à l'écart, — tout entier à ses exploits et à ses plaisirs personnels, il n'avait demandé ni ac-

Page 1