‹ Histoire des guerres de la VendéeChapitre 14 sur 223 · CHAPITRE PREMIER. i · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER. i

la semaine, une grande braverie^ voilà les États... J'oublie trois ou quatre cents pipes de vin qu*on y boit. Aussi, tous les pavés de Vitré semblent métamorphosés en gentilshommes. On voit arriver en foule, au vaste ban-> quet, riches et pauvres députés : M. le premier président, les proeureurs et avocats généraux du Parlement, huit évêques, MM. de Molac, de Lacoste, Goétlogon, Rohan, Lavardin, d*Harrouîs, le trésorier, dont la maison va être le Louvre des États... Cinquante bas Bretons, dorés jusqu'aux yeux, c^i Cominunautés, etc. Je ne crois pas qu'il y ait une province assemblée qui ait un aussi grand air que celle-ci... Toute la Bretagne était ivre aujourd'hui... Quarante gentilshommes avaient diné en bas, et avaient porté quarante santés. Celle du Roi avait été la première, et tous les verres cassés après ravoir bue... Sa Majesté, en effet, a écrit de sa propre main ies bordés infi» nies pour sa bonne province de Bretagne... Il s'est élevé jusqu'au ciel des cris de Vive le Roi! et tout de suite on s'est mis à boire, mais boire, Dieu sait! Je n'ai pas beaucoup d'esprit, mais il me semble que je dépense ici ce que j'en ai en pièces de quatre sous... Quand pourrai-je me taire et mourir de faim? » — Hélas! madame la marquise, c'est ce qui arrivera bientôt à ia province!

Deuxième acte. L'argent voté dans les fumées du vin, les libéralités extravagantes, les places et les suffrages achetés et revendus, la vénalité sans frein et sans pudeur... C'est toujours notre témoin qui parle : c Les États ne doivent pas être longs. 11 n'y a qu'à demander ce que veut le Roi, on ne dit pas un mot, voilà qui est fait ! » Louis XIV entendait ainsi le gouvernement parlementaire, c Notre présent est déjà fait. On a demandé trois millions, nous avons offert sans chicaner d^x millions cinq cents mille livres. (On n'était encore qu'à l'année 1671.) Pour le gouverneur, il trouve, je ne sais pas comment, plus de quarante mille écus qui lui reviennent. M. de Lavardin aura quatre-vingt mille francs, M. de Molac deux mille pistoles. M. Boucherat, le premier président, le lieutenant du Roi, autant; le reste des officiers à proportion, etc. » (Notons qu'il ne s'agit point ici d'appointements, mais de dons gratuits.) c 11 faut croire qu'il passe autant de vin dans le corps des Bretons que d'eau sous les ponts, puisque c'est làdessus qu'on prend l'infinité d'argent qui se donne à tous les États. Le jour de la signature, on ajouta deux mille louis d'or à madame de Chaulnes, et beaucoup d'autres présents. Ce n'est pas que nous soyons riches, mais nous sommes honnêtes. Entre midi et une heure nous ne savons pas refuser nos amis... On voulait enfin, dans l'humeur de faire des présents, proposer aux États d'envoyer dix mille écus à madame de Grignan (fille de madame de Sévigné, gouvernante de Provence !), et M. de Chaulnes soutenait qu'on écouterait la proposition... D'Harrouîs s'embarquait à payer cent mille francs plus qu'il n'avait de fonds, et trouvait que cela ne valait pas la peine d'en parler... Un bas Breton me dit qu'il avait pensé que les ÉUits

allaient mourir» de les voir ainsi faire leur testament, et donner leur bien à tout le monde. »

Ce bas Breton avait encore plus d'esprit que vous, madame de Sévigné, car il était un prophète !

Troisième acte. La perception des sommes votées, c'est-à-dire le collecteur, le soldat et le bourreau. Ceci nous mène à 1675, la fatale année du timbre et du tabac. Le peuple joue le principal rôle, et la comédie devient un drame.

c Nos pauvres bas Bretons s'attroupent quarante, cinquante, par les champs, et dès qu'ils voient les soldats, ils se jettent à genoux et disent med eulpd : c'est le seul mot de français qu'ils sachent; comme nos François, qui disoient qu'en Allemagne, le seul mot de latin qu'on disoit à la messe, c'étoit kirie eleison. On ne laisse pas de pendre ces pauvres bas Bretons; ils demandent à boire et du tabac, et qu'on les dépèche, et de Caronpas un mot! M. de Chaulnes amène quatre mille hommes à Rennes pour en punir les habitants. H a mandé que si on sortoit ou si on faisoit le moindre bruit, il ôteroit pour dix ans le Parlement de cette ville. On croît qu'il y aura bien de la penderie, H. de Chaulnes n'a pas oublié toutes les injures qu'on lui a dites, dont la plus douce et la plus familière étoit gros eœhon, sans compter les pierres dans sa maison et dans son jardin. C'est cela qu'on va punir... M. de Chaulnes a transféré le Parlement à Vannes; c'est une désolation terrible. La ruine de Rennes emporte celle de la province. On ne croit pas que nous ayons d'États, et si on les tient, ce sera pour racheter encore les édits que nous achetâmes deux millions cinq cent mille livres il y a deux ans, et qu'on nous a tous redonnés; et on y ajoutera peutêtre encore de mettre à prix le retour du Parlement à Rennes, »

On voit que la Monarchie avait tout proGt à supprimer les franchises bretonnes. Chaque violation du traité d'Union lui rapportait plus ou moins d'argent, c M. de Montauron s'est sauvé pour ne point entendre les cris de Rennes en voyant sortir son cher Parlement. Les mutins se sont sauvés de même. Ainsi, les innocents pâtiront pour les coupables. Mais je trouve tout jort bon , pourvu que les quatre mille hommes de guerre ne m'empêchent point de me promener dans mes bois^ »

Nous voudrions pouvoir effacer ces lignes inconcevables des lettres de madame de Sévigné; mais il faut qu'on juge de la cruauté des bourreaux par l'insensibilité du témoin.

c 11 y a présentement cinq mille hommes à Rennes, car il en est venu encore de Nantes. Ils vivent, ma foi, comme en un pays de conquête, nonobstant notre bon mariage avec Charles VIII et Louis XIU. C'est une chose pitoyable que l'étonncment et la douleur des Bretons, qui n'avaient rien vu de pareil depuis les guerres de Montfort et de Blois. Ce sont des larmes et des désolations! On a fait une taxe de cent mille écus sur le bourgeois; et si

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