‹ Histoire des guerres de la VendéeChapitre 15 sur 223 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

on ne trouve point cette somme dans vingt-quatre heures, elle sera doublée et exigible par des soldats. On a chassé et banni toute une grande rue, et défendu de les recueillir sur peine de la vie; de sorte qu'on voyait tous ces misérables, femmes accouchées, vieillards, enfants, errer en pleurs au sortir de cette ville, sans savoir où aller, sans avoir de nourriture ni de quoi se coucher... Avant-hier on roua un violon qui avait commencé la danse et la pillerie du papier timbré. 11 a été écartelé après sa mort, et ses quatre quartiers exposés aux quatre coins de la ville, comme ceux de Jasseron à Aix. 11 a dit en mourant que c*étaient les fermiers du papier timbi-é qui lui avaient donné vingt-cinq écus pour commencer la sédition, et jamais on n'a pu en tirer autre chose. On a pris soixante bourgeois : on commence demain à pendre... Tous les villages contribuent pour nourrir les troupes, et Ton sauve son pain en sauvant ses denrées... Enfin, vous pouvez compter qu*il n'y a a plus de Bretagne, et c*est dommage. >

Nous avons dit plus haut le dénoûment de cette tragédie : trois millions promis par les États et une députation envoyée au roi, qui fit la réponse que Ton sait. Les Étals furent quittes pour huit mille pistoles de plus, octroyées à leurs ambassadeurs, c Nos folies de libéralités sont parvenues au comble de toutes les petites maisons du monde; heureusement, nous ne sommes plus si roués. Un en huit jours seulement pour entretenir la justice. // est vrai que la penderie me parait maintenant un rafraichissement,,. J*ai une toute autre idée de la justice depuis que je suis en ce pays : vos galériens me paraissent une société d*honnètes gens qui se soîit retirés du monde pour mener une vie douce. Nous vous en avons bien envoyé par centaines, mais ceux qui sont demeurés sont plus malheureux que ceux qui sont partis... Vous me demandez si tout de bon nous sommes ruinés? Oui et non. Si nous voulions ne point partir d*ici, nous y vivons pour rien, parce que rien ne se vend. Mais il est vrai que pour de Tai^gent, il n*y en a plus dans cette province... Et voilà qu*on nous envoie encore douze mille hommes, qui vivent comme s'ils étaient toujours au delà du .Rhin ! »

N'oublions pas de flétrir les Bretons qui osaient insulter à ces douleurs publiques. « Nos États sont levés, il nous manque neuf cent mille francs de fonds. M. deRohan n'osait, dans cette tristesse, donner le moindre plaisir; mais H. de Saint-Malo (l'évèque Guémadeuc), linotte mitrée^ âgé de soixante ans, a commencé... Vous croyez que ce sont les prières de quarante heures! C'est le bal à toutes les danies et un grand souper!... C'a été un scandale public... M. de Rohan, honteux, a continué, et c'est ainsi que nous chantons en mourant... »

Au milieu de ces hontes et de ces misères, la Bretagne c aliéna, vendit et tracassa si bien, » qu'elle paya ses trois millions, c en y joignant les mêmes libéralités qu'à l'ordinaire. Nous serons si sots, que nous prendrons La Bochelle ! n conclut, en riant toujours, la marquise de Sévigné.

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TenninoDS par un trait qui montrera que les gentilshommes bretons n'étaient guère mieux traités que le peuple par les ministres du Roi. Un homme de cœur, M. de Cx)êtquen, commandant une place importante en Bretagne» était allé se plaindre à Ix)uis XIV des rigueurs du duc de Chaulnes. Pour toute réponse, il fut renvoyé dans son gouvernement; mais, à son retour, il c se Ot un honneur » de braver M. de Chaulnes, en passant un jour à Rennes sans lui rendre visite. « A neuf heures du soir, comme il était à son hôtellerie et n'avait plus qu'à se coucher, il entend arriver un carrosse et voit monter dans sa chambre un homme avec un bâton d*exempt ; c'était le capitaine des gardes de M. de Chaulnes, qui le prie, de la part de son maître, de venir jusqu'à Tévêché : c'est où demeure M. de Chaulnes. M. de Coêtquen descend, et voit vingt-quatre gardes autour du carrosse, qui le mènent sans bruit et en fort bon ordre à l'évèché. Il entre dans l'antichambre de M. de Chaulnes, et y demeure un demi quart d'heuns avec des gens qui avaient ordre de l'y arrêter. M. de Chaulnes parait enfin, et lui dit : « Monsieur, je c vous ai envoyé quérir pour vous ordonner de faire payer les francs-fief $ dans < votre gouvernement. Je sais, ajouta-t-il, ce que vous avez dit au Roi, mais c il le fallait prouver, n Et tout de suite il lui tourna le dos, et rentra dans son cabinet. Le Coêtquen demeura fort déconcerté, et, tout enragé, regagna son hôtellerie. »

De telles violences justifient-elles les éloges que madame de Sévigné et Saint-Simon prodiguent au duc de Chaulnes? « C'était, dit Saint-Simon, — sous la corpulence, l'épaisseur, la pesanteur et la physionomie d'un boeuf, — l'esprit le plus délié, le plus délicat, le plus souple, avec tout l'agrément et la finesse possibles, jointe à une grande capacité et à une continuelle expérience, et la réputation de la plus exacte probité, décorée à l'extérieur d'une libéralité et d'une magnificence également splendide, placée et bien entendue, et de beaucoup de dignité avec beaucoup de politesse. > Madame de Sévigné renchérit encore sur ces louanges. Mais comblée d'honneurs et d'avantages par le gouverneur de Bretagne, elle ne faisait que lui payer sa dette de reconnaissance. L'histoire indépendante a parlé depuis, et M. de Sismondi déclare que le duc de Chaulnes ne montra dans son gouvernement ni prudence, ni loyauté, ni modération.

La Bretagne était désormais sous les pieds de Louis XIV. 11 le lui fit sentir jusqu'à son dernier jour. En 1685, il rejeta comme désagréables les trois candidats élus pour la mairie de Nantes, et ordonna qu'on choisit, avec une entière liberté de svffrages^ trois antres noms « qui eussent toutes les qualités requises pour lui plaire. » L'ironie de ces expressions n'est-elle pas

charmante?

La même année, eut lieu la révocation de TÉdit de Nantes. On sait quel coup ce fut pour la France entière, où personne ne put vivre désormais sans être catholique. Le Roi se flatta de réduire les protestants bretons par Télé-

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