CHAPITRE QUATORZIÈME
comme vous savez, en face de l'église du Pin *, où les anciens chefs et soldats vendéens Tinaugurèrent sous la présidence de leur doyen, M. de Sapinaud, et du propre (ils de Cathelineau lui-même. Il y avait cinq ans que la statue du grand homme était debout, — quand, au mois de juin 1832, un engagement eut lieu au Pin entre les soldats de la ligne et les paysans armés par la duchesse de Berry. Les paysans mirent d'abord les soldats en déroute; mais ceux-ci revinrent quelques jours après et se vengèrent sur le monument de Cathelineau. Sous prétexte de descendre la statue de son piédestal, ils la laissèrent tomber et la mirent en pièces. Les Républicains avaient déjà brûlé en 1793 la petite maison du général. De sorte qu'il n'y a plus rien en Vendée qui rappelle sa mémoire, — si ce n'est cett& tombe ignorée ou méconnue. — On eût épargné ce crime ou ce malheur à des Français, ajouta doucement l'homme de Dieu, en plaçant, comme je l'avais conseillé, le monument de Cathelineau dans notre cimetière. » '
Il est temps encore de réparer ce crime ou ce malheur, et d'exécuter l'idée si sage et si simpk du curé de Saint-Florent. Nous joignons notre faible voix à la sienne pour faire appel à tout esprit juste et à tout cœur généreux. En ce moment où les mauvaises passions dorment, où les gloires et les hontes de 1793 sont jugées sans retour, — quand l'ère des
discussions pacifiques succède à l'ère des divisions sanglantes, quand
le fils et le neveu des La Rochejaquelein, par un mot qui vaut les exploits de ses aïeux, repousse la guerre civile, au nom de l'avenir, du haut de la
*■ Noos l'aTOiis TU, en effet, à celte pUce, et tout le monde a pu le voir jusqu'en 1832. Au centre d'un orale de cent pieds de long, fermé par un mur d'appui et trente-deux piliers carrés, se dressait la sUtue du paysan-général, taillée dans la pierre par M. Mokhnect. On reconnaissait Calhelineaii, non-seulement i sa mâle figure tournée vers le ciel, mais & son simple costume Tillageois : les guêtres montent au genou, la veste croisée sur la poitrine, le sacr^ cœur à gauche, le chapelet à h boutonnière, les pistolets dans la ceinture. Il tenait embrassée une croix sur laquelle la pointe de son sabre indiquait l'inscription : Dieu et U Jtoi, et au pied de laquelle reposait son large chapeau,
décoré du plumet blanc. La statue avait sept pieds de haut. On lisait sur le piédestal, qui en avait
neuf:
« CATHBLI2ÏKAD, GÉXBBAL EK ClIEP DES AltllÉES CATHOUQCES ET ROYALES. »
Puis, le procès- verbal de son élection par les autres chefs vendéens :
« Gcjourd'bui, 12 juin, l'an 1«' du règne de Louis XVII, nous soussignés, commandant les armées catholiques et royalistes, voulant élabUr un ordre sUblc et invariable dans nos armées, avons arrélc qu'il sera nommé un général en chef de qui tout le monde prendra l'ordre. U'après cet arrêté, tous les voeux se sont portés sur M. Gatbelioeau, qui a commencé la guerre, et à qui nous avons voulu donner des marques de notre estime et de notre reconnaissance. En conséquence, il a été arrêté que M. Cathelineau serait reconnu général de l'armée, et que tout le monde prendrait l'ordre de lui.
a Fait à Saumur, en conseil, les jour et an que dessus.
« LeSCHHE, de BeADVOLLIERS, MaRIGNT, StOFFLCT, de LADGBBKliRE, DE HaRGIE,
Lavilue de BsAOGi, La Rochejaqueleik , d'ëlbéb, Ddhoux-d'Haittebive , DE Bout, Desbssats, Toskflet, de Bokchahps. >
Les piliers circulaires portaient, inscrits par ordre de .paroisses, les noms des Vendéens morls pour Dieu et le Roi, tous Cathelineau et sous ses successeurs.
tribune politique, — toutes les mains doivent s'unir sans arrière-pensée pour recueillir les ossements de Caihelineau dans sa fosse obscure ! — Qu'on les inhume donc publiquement au sein de la petite chapelle qui semble les attendre, qu'on restaure les lignes gracieuses et les ornements délicats de cet édifice ; et qu'une nouvelle statue du paysan-général repose en ce mausolée digne de lui, sous la garde de Tange sévère qui défend la cendre des morts. Certes, les artistes ne manqueront pas pour cette œuvre populaire, — et le ciseau républicain de M. David, — qui a déjà sculpte Bonchamps à deux pas de là, — s'offrirait le premier, nous en sommes convaincu, pour tailler Cathelineau dans un marbre immortel.
On nous pardonnera cette digression. Retournons à la grande armée.
Ciathelineau mort, et aucun prince ne venant le remplacer, il follut choisir un nouveau général en chef. Cette fois, les gentilshommes se disputèrent ce titre, et ce fut M. d'Elbée qui Tcscamota. Le mot n'est pas trop fort, si l'on en croit madame de La Rochcjaquelein. o Tout s'arrangea, dit-elle, par une petite intrigue de M. d'Elbée. On le laissa placer en foule dans les électeurs les officiers subalternes qui lui étaient attachés. Cha* rette, Bonchamps, Lescure et La Rochcjaquelein, qui méritaient seuls l'épéede Cathelineau, ignorèrent l'élection, ou s'abstinrent d'y participer. Cliarette, quand il l'apprit, se contenta d'eu rire. Bonchamps écrivit de son lit à d'Elbée : « Je vous fais mon compliment sur votre élection ; c'est sans doute votre grand mérite qui a déterminé les suffrages. »
Personne toutefois ne chercha â détruire ce qui avait été fait. Chacun savait que le nouveau général n'en serait pas un, et laisserait tousses collègues maîtres chez eux. Nous avons déjà dit, en effet, ce qu'était M. d'Elbée : — homme plein de courage, mais gonflé de vanité; cœur orné de toutes les vertus, mais tète vide de tous les talents. Satisfait de son titre de généralissime, il se le fit pardonner à force de compliments prodigués à tout le monde.
Bonchamps, Lescure, Donnissan et Royrand gardèrent leurs divisions. Lescure s'adjoignit La Rochcjaquelein, et Donnissan réclama Cliarette,— pour montrer à celui-ci qu'il n'était pas oublié. Stofflet resta major-général, Taimont chef de la cavalerie, et Marigny chef de Tartillerie. -. Des intrigues d'un autre genre bouleversaient l'armée républicaine Après avoir pris ses généraux dans la Noblesse, la t]onvention les prenait dans les clubs. Les sans-culottes, qui criaient le plus fort, escaladaient les grades supérieurs sans voir le feu ; — témoin Ronsin et Rossignol : — l'un, auteur sifflé, devint général en chef en quelques mois ; — l'autre, garçon orfèvre, toujours malade la veille du combat, mais toujours triomphant le lendemain, fut appelé le (ils aine du comité de snlul public... Tous deux firent révoquer et guillotiner le duc de Biron-Lauzun, qui demanda pardon à Dieu d'avoir servi la République. En même temps Boysser
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éiaii suspendu, comme entache de fédéralisme, si bien que Rossignol el Ronsin se trouvèrent chargés d^exécutcr le nouveau plan de guerre du comité exterminateur.
Gp plan, dans lequel on reconnaissait l'habileté de Carnot, la perfidie de Fouchc et la cruauté de Robespierre, consistait à ne plus agir par divisions isolées, mais en masse compacte.
L'ancien système réussit pourtant encore au général Tunq, qui, déjà vainqueur de Royrand à Luçon, égorgea au Pont-Charron Sapinaud de La Verrie, Geoflrion et leurs soldats, reprit et brûla Ghantonnay, et battit derechef à Luçon Lescure et d'Elbée.
11 est vrai que Bonchamps et d'Autichamps venaient da battre aussi à Ërigné et à la Roche-des-Murs, Duboux et Desclozeaux.
En cette dernière affaire, le 6*^ bataillon de Paris et le 8^, acculés sur le roc, à cent pieds au-dessus de la Loire, s'y ensevelirent avec armes et bagages, au cri de Vive la république! Les Vendéens admiraient un tel héroïsme, lorsqu'ils aperçoivent une jeune et belle femme suspendue au bord de l'abîme avec un enfant dans ses bras. C'était l'épouse du commandant du 8*. — Rendez-vous, lui crie-t-on de toutes parts, il ne vous sera fait aucun mal. Mais elle ne veut pas survivre à son mari... Elle répond comme lui : Vive la République ! et se précipite dans le fleuve. Delpeux, caporal du &-, atteint de deux coups de feu et de quatre coups de sabre, s'assied seul devant l'armée vendéenne, et lui envoie ses dernières cartouches en criant : Vive la nation !
Oui, certes, elle devait vivre encore, la nation qui comptait des hommes dc€ette trempe. Ni Robespierre, ni Carrier, ni tous leurs bourreaux, n'étaient faits pour épuiser ce sang généreux.
Rossignol et Honsin prirent leur revanche à Doué contre M. de Scépeaux.
Mais tout cela n'exterminait point l'hydre vendéenne, comme l'appelait Barrère. « Détruisez la Vendée, dit-il à la Convention dans son fameux rapport du 2 août. — Détruisez la Vendée, — et vous êtes maîtres de la France et de l'Europe ! »
Et ce jour-là même parut le décret qui livrait le quart de la France aux flammes :
« Il sera envoyé à la Vendée, par le ministre de la guerre, dit ce décret, des matières combustibles de toute espèce pour incendier les bois, les taillis et les genêts. Les forêts seront abattues, les repaires de rebelles seront détruits, les récoltes seront coupées et les bestiaux seront saisis ! Les biens des rebelles seront déclarés appartenir à la République. »
Et Barrère de répéter : a Bravo I C'est faire le bien que d'extirper ainsi le mal. Louvois fut accusé par l'histoire d'avoir incendié le Palatinat, et Louvois devait être accusé, car il travaillait pour les tyrans. — Le Pala-
tinat de la République» c'est la Vendée ! Détruisez la Vendée ! et vous sauvez la patrie ! »
Ces phrases sont éloquentes sans doute. Barrère s'entendait à grandir le crime et à draper le fanatisme. — Mais pour juger l'un et Fautre dans toute leur vérité, il faut passer du théâtre dans les coulisses de la Révolution, et lire par exemple ces confidences de Brulc, commissaire national dans l'Ouest : « Nos soldats commettent des choses qui font horreur. Je ne puis rapporter tous les viols, vols, assassinats, etc. J'en citerai un seul qui fait frémir. Ils ont violé la fille du maire de Saumur, âgée de dix-neuf ans, dans les bras de sa mère. Ils ont fait subir le même sort aux deux domestiques de la maison. On m'assure que ces quatre femmes sont mortes de désespoir. »
Les clubs criaient de leur côté : « Faisons chauffer des boulets roug^; incendions d'abord une quarantaiiie de villages des départements insurgés.
— Les innocents qui restent parmi les rebelles sont des lâches que nous ne devons pas épargner... Mais il s'agit de trouver des soldats et des chefs... Il faut cinquante mille hommes. Nous ferons marcher tous ces coqmm de bourgeois et de boutiquiers. On les alignera à coups de bâton. Nous sommes les plus forts; usons de nos droits !... mettons des savetiers à notre tète! ces hommes-là sont seuls dignes de nous commander!»
La Convention, cependant, ne s'en rapporta pas à ces fous furieux. Elle fit venir en poste les célèbres garnisons de Mayence, de Valencicnnes et de Gondé.
Que devenait l'Europe monarchique, en face d'un tel mélange de grandeur et d'infamie, d'héroïsme et de lâcheté, de génie et de démence ? L'Europe perdait son temps devant les places que nous venons de nommer, et dont la défense rappela les plus belles époques de l'histoire. Mais la grande faute des rois, pour ne pas dire leur grande trahison, fut d'abandonner la Vendée en feignant de la secourir. La seule amiesineère de la Vendée fut Catherine II de Russie ; — mais cette illustre reine était trop loin pour agir. Les autres cabinets se conformèrent plus ou moins à la pusillanimité perfide du cabinet anglais. M. de Tinténiac en apporta la preuve aux Royalistes après la bataille de Luçon.
Le chevalier de Tinténiac, dont nous avons vu l'aïeul au combat des Trente, avait eu, comme La Rouerie et comme Talmont, une jeunesse orageuse. Au milieu des misères de l'émigration, il jura de réparer ses torts par une action d'éclat. Il se présente à Pitt, chef du cabinet de Saint- James, et s'offre de porter en Vendée les propositions de l'Angleterre. Tout le monde avait refusé jusqu'alors cette mission périlleuse. Tinténiac part avec les instructions de Pitt. Il débarque seul de nuit près de Sainl- Malo. Il traverse toute la Bretagne à pied, sans passe-port ni sauf-conduit.
— Un paysan le relient deux jours dans sa cabane, et le conduit aux ofli-
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ciers municipaux. Telle était alors l'opinion bretonne sur la République, — que ces municipaux donnent un guide et un déguisement à Tinténiac. Il trouve les mêmes secours de paroisse en paroisse, fait cinquante lieues à pied en cinq nuits, traverse la Loire au milieu des canonnicrs républicains, etarriveau château de La Boulaye, où il trouve Tétat-major royaliste.
A la vue de ce gentilhomme babillé en paysan, les chefs conçoivent et montrent des soupçons. Mais Tinténiac gagne aussitôt leur confiance par la loyauté de ses aveux : — J'ai mérité le blâme autrefois, dit-il, laissezmoi, messieurs, mériter l'éloge aujourd'hui.
il tire de ses pistolets ses dépêches qui leur servaient de bourre. On les ouvre.., 0 surprise étrange ! elles sont adressées, non pas aux généraux dont la gloire sait déjà les noms par cœur, — mais au perruquier Gaston, des marais de Ghallans, tué depuis six mois dans une rencontre obscure! Une telle ignorance était-elle possible en Angleterre ? C'était évidemment un système combiné pour étouffer les espérances de l'émigration... Le silence de tous les journaux anglais sur les progrès de la Vendée tenait à ce système machiavélique. Les chefs s'en expliquent h cœur ouvert avec Tinténiac. Lui-même dépose sa réserve diplomatique pour reprendre sa franchise bretonne. — Lisons les dépêches de Pitt, dit-il, mais ne nous y fions pas trop.
Ces dépêches étaient de simples questions : — Quel but avait l'insurrection vendéenne? quelle étendue? — quelles chances? quelles forces? quelles relations ? Pourquoi n'entrail-elle pas en rapport avec l'Angleterre? quels secours désirait-elle? et quel port convenait pour un débarquement? Rochcfort, par exemple, Loricnt ou la Rochelle?
— Je ne vois là qu'un piégc, s'écria Marigny! — L'Angleterre ne songe qu'à diviser pour régner ! — Elle ne veut ni le Iriomphc de l'insurrection, qu'elle encourage, ni celui de la Révolution, qu'elle a fomentée ! Elle veut tout simplement ruiner la France, en y perpétuant la guerre civile, — et se rendre maître des ports qu'elle indique pour y jeter des troupes et des armes.
Tous les chefs penchaient vers cette opinion ; — mais le seul moyen de le vérifier étant une proposition sérieuse, et des secours acceptés à bon escient ne pouvant nuire à la cause royale, madame de Lescure répondit à Pitt, sous la dictée des généraux, que la Vendée s'était insurgée pour défendre la Religion, le Roi et la liberté, qu'elle recevrait, à cet effet, les secours de l'Angleterre avec reconnaissance, — que le débarquement pouvait se faire, non pas à Lorient, à la Rochelle ou à Rochcfort, mais aux Sables-d'Olonne ou à Paimbœuf; — qu'il réussirait à coup sûr, s'il était commandé par un Rourbon, à la tète des émigrés de France ; que toute la Bretagne unirait alors ses forces aux troupes déjà considérables de la Vendée, etc.
m BRETAUNK ET VBttUÉË.
On joignit i cette répome une lettre aux princes, dans laquelle on les aupplinit de venir.
Nous dirons bientàt camment les princes vinrent, — et comment vint aussi l'Angletene : les princes, pour disparaître avant lo combal, et l'Angleterre, pour le faire perdre à la Vendée...
Heureusement, les Vendéens avaient encore du courage pour longtemps : et pendant que Tinténiac poursuivait sa dangereuse entreprise, ils livrèrent aui Bleus la seconde bataille de Lugon.
C'était le 14 août. Les deux armées se trouvaient réunies comme à Nantes. — Quel poste voules-vous? demanda-t-on à Gbarette. — Le plus près de l'ennemi, répondiMI. Il ouvrit, en efTcl, l'attaque avec Lescurc, et ils enlevèrent les premières batteries du général Tunq.Mais d'Elbéenevint pas les seconder avec le centre, etMarigny, dans son ardeur, égara l'aile droite. L'artillerie légère des Bleus mit alors les Vendéens en pleine déroute. C'était la première fois qu'elle servait depuis le commencement de la guerre, et cette bataille en rase campagne fui une cruelle le^on pour les paysans. Après avoir perdu leurs canons et près de deui mille hommes, ils seraient tous morts au pont de Minclct, sans le dévouement de la Rocbejaquelein, qui arrêta l'armée ennemie jusqu'au pasaage du dernier Blanc.
Gbarette ne se mooira pua moins généreux envers ses soldats. — Sauvt'/-inoi, mongciicral, lui criait unbravi.', criblé de blcssuros. — Oui. mon