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CHAPITRE QUINZIÈME

formémcnt aux ordres de Bonchamps, d'Âutichamp, deScépeaux elTalmont avaient repoussé les Bleus de Yarades, et assuré ainsi le passage de la Loire à Saint-Florent. L'armée vaincue s'achemina de ce côté, suivie de près de cent mille paysans de tout âge et de tout sexe, qui, chassés par le fer et le feu républicains, n'avaient plus d'autre asile que le fleuve ou la mort... C'était un spectacle dont rien ne peut rendre Timmense désolation... On eût dit le convoi funèbre de la Vendée, menée à la tombe par les derniers Vendéens... Bonchamps l'ouvrait, porté sur son lit de douleur... La Rochejaquelein le fermait, en arrosant son épée de ses larmes.

On arriva ainsi, le 18, au bord de la Loire. Il était temps ! Rentré à GhoUet après la victoire des Bleus, Carrier avait fait mettre la ville à feu et à sang; — et Westermann accourait ventre à terre pour sabrer ou noyer les derniers soldats vendéens... Mais ses troupes, harassées, tombant sur la route, il leur donna quatre ou cinq heures de repos... Ce fut là le salut de la grande armée.

Laissons maintenant madame de La Rochejaquelein, qui était là, nous tracer ce navrant tableau du passage de la Loire :

« Nous avions quitté Chaudron pendant la nuit. On portait M. de Lescure dans un lit qu'on avait couvert du mieux qu'il avait été possible : il souffrait horriblement. Je voyageais à côté de lui ; j'étais grosse de trois mois : tant de douleurs et d'inquiétude rendaient mon état affreux. Nous parvînmes de bonne heure à Saint-Florent. Et alors parut à nos yeux le spectacle le plus grand et le plus triste qu'on puisse imaginer, spectacle qui ne sortira jamais de la mémoire des malheureux Vendéens. Les hauteurs de Saint-Florent forment une sorte d'enceinte demi-circulaire, au bas de laquelle règne une vaste plage unie qui s'étend jusqu'à la Loire, fort large en cet endroit. Quatre-vingt mille personnes se pressaient dans cette vallée : soldats, femmes, enfants, vieillards, blessés, tous étaient pèlemôle, fuyant le meurtre et l'incendie ; derrière eux, ils apercevaient la fumée s'élever des villages que brûlaient les Républicains; on n'entendait que des pleurs, des gémissements et des cris. Dans cette foule confuse, chacun cherchait à retrouver ses parents, ses amis, ses défenseurs ; on ne savait quel sort on allait rencontrer sur l'autre rive; cependant on s'empressait pour y passer, comme si au delà du fleuve on avait dû trouver la (in de tous les maux. Une vingtaine de mauvaises barques portaient successivement les fugitifs qui s'y entassaient ; d'autres cherchaient à traverser sur des chevaux ; tous tendaient les bras vers l'autre bord, suppliant qu'on vint les chercher. Au loin, du côté opposé, on voyait une autre multitude dont on entendait le bruit plus sourd; enfin, au milieu, était une île couverte de monde. Beaucoup d'entre nous comparaient ce désordre, ce désespoir, cette lerrible incertitude de l'avenir, ce spectacle immense, cette foule égarée, cette vallée, ce fleuve qu'il fallait traverser, aux images que

Après cette déclaration noblement impartiale, M. Grétineau se trompe à son tour, en ajoutant que presque tous les Républicains, à peine rentrés sous leurs drapeaux, oublièrent la grâce du 18 octobre... Sans doute, la Convention fit tout ce qu'elle put pour étoufTer le bruit de cette héroïque réponse des Vendéens à ses incendiaires et à ses bourreaux*; mais la vérité est que la plupart des prisonniers de Saint-Florent n'ont cessé de bénir la mémoire de Bonchamps, leur libérateur. Ce n'est donc pas à la majorité, mais au très-petit nombre, qu'on peut adresser le reproche d'ingratitude. Voioi, à cet égard, deux faits significatifs, racontés par M. Crétincau lui-même :

Les années suivantes, madame de Bonchamps et sa fille entraient prisonnières à Nantes. Les honneurs militaires leur furent spontanément rendus» et, dans ces temps où tout ce qui était captif périssait dans les noyades ou sur l'échafaud, madame de Bonchamps et sa fille échappèrent à toutes ces morts, protégées qu'elles étaient par la mémoire de celui dont elles portaient le beau nom.

Haudaudine, ce Hégulus nantais dont nous avons parlé, Pelloutier, Paimparay, Maucomble et Marion, notables citoyens de Nantes, se rencontraient au nombre des prisonniers de Saint-Florent. Plus d'une fois, ces républicains d'un autre âge saisirent l'occasion de témoigner à la Vendée leur reconnaissance, et ils publièrent même, le 21 juillet 1817, un certificat attestant les circonstances de leur délivrance et les motifs de leur éternelle gratitude.

Aujourd'hui, enfin, le nom de Bonchamps est également populaire en Vendée auprès de toutes les opinions. M. David (d'Angers), qu'on ne soupçonnera pas de royalisme, a sculpté, en 1822, le héros vendéen sur son tombeau, qu'on voit encore dans le chœur de l'église de Saint-Florent*. Au hameau de la Meilleraye, sur la rive opposée, ont voit aussi la chaumière où Bonchamps expira. La chaumière et le tombeau ont été respectés

* On en tfouve les preuTes les plus honteuses dans le silence ou dans les mensonges du SÊonitew et des journaux révolutionnaires, — et surtout dans le rapport de Merlin (de ThiouTille), adressé de Saint-Florent, le 19 octobre, au Comité de salut public : « J'arrive trop tard ici pour noyer les débris des brigands. Ces lâches ennemis de la nation ont, i ce qui se dit ici, épargné plus de quatre mille des nôtres qu'ils tenaient prisonniers. Le fait est vrai, car je le tiens de la bouche même de plusieurs d'entre eux. Quelques-uns se laissaient toucher par ce trdit <i'incroyable hypocrisie. Je les ai pérores, et ils ont bientôt compris qu'ils ne devaient aucune reconnaissance aux brigands. Mais comme bi nation n'est pas encQre à la hauteur de nos sentiments patriotiques, vou8.a(cinex sagement en ne soufflant pas root sur une pareille indignité. Des hommes libres acceptant la vie de la main des esclaves ! ce n'est pas révolutionnaire. Il faut donc ensevelir dans l'oubli cette malheureuse action. N'en parlez pas même k la Convention. Les brigands n'ont pas le temps d'écrire ou de faire des joui^ naux. Cela s'oubliera comme tant d'autres choses. »

* Bonchamps est représenté sur son lit de mort, se levant k demi pour crier : Grâce cmœ prUonniert ! Ces mots sont gravés sur le marbre noir du tombeau, avec les noms et les titres du général, et la date de ses trois plus grandes actions : Thodars, V mai. — Tobpou, XIX septembre. «- SAnrr-FLORBnr, XVIII octobre.

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en 1832 comme en 1850, el ils reçoivent aussi souvent les hunimagcs des unciens Bleus que celui des anciens filaiics.

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. Il y a quelques mois à peine, un vieillard i la figure balarrée, à la démarche militaire, descendait la Loire sur le paquebot d'Angers à Nantes. Arrivé devant Saint-Florent, iltressaillit et demanda au capitaine : » Quel est ce clocher? » Et à peine lui eut-on répondu : « C'est celui de Saint- Florent, » qu'il s'écria, les larmes aux yeux : « Débarquez-moi ici ! c'est ici le terme de mon pèlerinage ! u Ce vieillard était un ancien officier de la République, un des prisonniers délivres le 18 octobre; cl, après un demi-siècle, il venait de l'autre bout de la France s'agenouiller, avant de mourir, devant la tombe de Bonchamps...

Retournons au passage de la Loire, et laissons madame de La Rochejaquelein achever son tableau.

« Nous nous préparâmes à passer sur l'autre bord ; on enveloppa M, de Lescure dans des couvertures, et on le posa sur un fauteuil de paille, garni d'une espèce de matelas. Nous descendîmes de Saint-Florent sur la plage, au milieu de la foule. Beaucoup d'officiers nous accompagnaient ; ils tirèrent leurs sabres, se mirent en cercle autour de nous, elnous arrivâmes au bord de l'eau. Nous trouvâmes la vieille madame de Meynard, qui s'était cassé la jambe en arrivant à Saint-Florent; sa fille était auprès d'elle, et me pria de les recevoir dans notre bateau. On embarqua M. de Lescure; M. Durjvault, ma petite fille, mon père et moi, ainsi que nos domestiques, nous montâmes dans la barque. Le brancard de madame de Meynard ne pouvant y tenir, sa fille ne voulut pas la quitter : cIIl's restèrent loiites deux. Nous ne trouvions plus ma mère : elle était à cheval, et avait

passé à gué jusque dans la petite île qui était non loin de la rive gauche. Elle courut de fort grands risques, et nous causa d'affreuses inquiétudes pendant longtemps ; car nous ne ta revîmes qu'à Varades. Quand nous fûmes embarqués, mon père dit au matelot qui nous conduisait, de faire le tour de la petite ile, et d'aller à Varades sans s'arrêter, pour évitera M. de Lescure la souffrance d'être rembarqué une fois de plus. Cet homme s'y refusa absolument; ni prières ni menaces ne purent le décider. M. de Donnissan s'emporta et tira son sabre : « Hélas ! monsieur, lui dit le matece lot, je suis un pauvre prclre ; je me suis mis par charité à passer les « Vendéens; voilà huit heures que je conduis cette barque; je suis accablé a de fatigue, et je ne suis pas habile dans ce métier : je courrais risque de « vous noyer, si je voulais traverser le grand bras de la rivière. » Il fallut donc descendre dans l'île au milieu du désordre ; nous trouvâmes un bateau, et nous arrivâmes de l'autre côté. Il y avait sur la plage une multitude de Vendéens assis surTherbe ; chacun, pour aller plus loin, attendait que ses amis eussent passé. Mon père se mit à la recherche de ma mère. J'envoyai chercher du lait pour ma fille, dans un petit hameau tout brûlé qui était au bord de la Loire. Varades est à un quart de lieue, sur le penchant d'un coteau ; M. de Lescure était impatient d'y arriver. Le temps était serein, mais le vent était froid. On passa deux piques sous le fauteuil, et les soldats se mirent à le porter; ma femme de chambre et moi, nous soutenions ses pieds enveloppés dans des serviettes; M. Durivault nous suivait avec peine. »

A côté de ces douleurs de la fille, écoutons les douleurs de la mère : car madame de Donnissan a laissé aussi des mémoires, et M. Grétineau en a extrait la page suivante :

« J'étais séparée de ma fille, parce qu'on m'avait fait monter à cheval pour franchir à gué le premier bras de la Loire. Je courais, je criais avec mes compagnons d'infortune. De petits îlots me cachaient de nouvelles difficultés ; je parvins enfin à l'autre point de l'île. J'aperçois un grand bateau et beaucoup de monde sur le pont ; je veux m'élancer dedans. J'entends mille cris qui me font tressaillir. Je n'ai que la force de m'asseoir sur le bord. Le bateau était sans fond. Je me glisse, en me tenant toujours sur le bord, jusqu'au pont; on me donna la main, et me voilà sauvée du danger. Mais c'était pour tomber dans un autre ; car nous n'avions aucun moyen pour traverser le bras de rivière. Tout ce qui était sur ce pont, hommes, femmes, enfants, faisaient vainement retentir l'air de leurs cris, point de bateaux. Qu'allions-nous devenir? Un brave de notre armée, fort comme Hercule, s'aperçoit que l'eau n'est pas trop profonde : il s'y jette, prend les femmes l'une après l'autre, et les sauve ainsi toutes. Je dois ajouter à sa louange et à ma honte que, quand je fus passée, je lui offris de l'argent, pour qu'il ne me quittât pas. Il me dit : «Quand les autres seront sauvées, je vous suivrai. » Je m'assis sur le sable, en réfléchissant à la générosité

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