CHAPITRE QUINZIÈME. 4ri
de cet homme, et au tort que j'avais eu de ne pas avoir la même générosité en moi. Enfin, il vint me donner le bras. L'espérance de revoir ma fille me rendit des forces. Je me traînais, quand la grande rivière s'offrit à mes regards. Les trois quarts de Tarrnée réunis et levant les mains au ciel, appelaient à leur secours les malheureux prêtres qui faisaient l'office de bateliers. Â force de rames, ils s'empressaient de se rendre aux vœux de cette foule. Lorsque je vis ce spectacle, je fus glacée d'effroi. Mes lèvres n'avaient plus la force de f)rononcer le nom de ma fille: je me croyais séparée pour jamais d'elle, de son malheureux père, de son mari, qui était blessé à mort, et je me disais : « Je les ai vus pour la dernière fois. Tout est fini pour moi : que le ciel daigne les protéger! »
« Je sortis de l'état d'angoisses où j'étais par les cris d'une multitude de personnes qui prononçaient mon nom. Je revins à moi, tout étonnée d'être encore dans ce monde, et qu'on voulût bien me sauver. On crie, d'un petit bateau, que c'est le troisième voyage qu'il a ordre de faire pour venir me chercher : il approche, on m'y porte ; mais, dans le même instant, il fut si bien rempli, que je restai sur le bord, à moitié évanouie. Le batelier fait signe à mon conducteur de m'éloigner de la foule ; mais je suis aussitôt entourée : — Madame, disaitl'un, je suis un tel, émigré; une autre: — Je suis une telle. — Hélas! leur dis-je, je ne suis pas plus sûre que vous d'être embarquée : le ciel fait son choix. Le petit bateau arrive. Un officier, que je n'oublierai jamais, nommé Dclaville-Baugé, avait déjà fait quatre voyages pour me sauver; il met le sabre à la main, mon conducteur en fait autant. Oa m'emporte dans la barque, qui se remplit de telle manière, qu'elle pensa s'enfoncer. Mon conducteur me saisit dans ses bras , à moitié évanouie, et me conduisit dans ceux de ma fille, qui m'attendait sur le bord de la rivière. Quel spectacle, grand Dieu ! Mon gendre était sur son lit de mort, blessé à la tête ; ma fille pleurait à ses côtés, et gémissait de ce que nous allions partager son infortune. »
Et maintenant, qu'on juge, s'il est possible, de l'ensemble par ces détails ; qu'on se figure de pareils tourments endurés à la fois par cent mille fugitifs de tout âge, de tout sexe cl de toute condition, placés entre l'épée sans merci de Westermann et les gouffres sans fond de la Loire, et se disputant quelques misérables barques pour arracher un reste de vie à cette double mort ! Eh bien, chose incroyable ! ces malheureux s'entr'aidèrcnt si généreusement, qu'un seul homme fut noyé dans cet autre passage de la mer Rouge ! Les canons même et les bagages, tout le matériel enfin, traversèrent le fleuve à Ancenis, grâce à l'intrépidité de Talniont, qui en chassa les Républicains. On les repoussa de même de Varades et d'Ingrande, et l'armée put se reposer deux jours avant de s'acheminer vers la Bretagne.
On conçoit la rage de Weslerniann et de Merlin, lorsqu'en arrivant, le 19, à Saint-Florent, ils aperçurent les Vendéens sur la rive gauche! Et pas
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un bateau pour aller écraser celte proie qui leur échappait ! car les Blancs avaient brûlé après eux tous les moyens de passage! Le conventionnel et le général se vengèrent en noyant quelques traînards et quelques femmes. Merlin égorgea même de sa main un préire qui osa défendre ces victimes.
Cependant la grande armée, qui n'avait plus de chef (on ne savait où d'Elbée était allé mourir), choisit d'une seule voix La Rochejaquelein pour généralissime. Henri avait à peine vingt et un ans ; mais c'était le frère et l'ami des braves, officiers et soldats. Jamais sa modestie n'avait subi une telle épreuve î Fuyant les acclamations qui l'appelaient au rang suprême, il se cacha pour pleurer à chaudes larmes, s'écriant : « Je ne suis pas un général, moi ! je ne suis qu'un hussard, et je n'aime qu'à me battre ! » Il disait vrai, mais il s'éleva dès lors à la hauteur du commandement. 11 se domina lui-même pour dominer les autres. Il devint grave, prudent, réfléchi, et l'on ne reconnut plus le bouillant officier d'avant-garde qu'aui écarts de bravoure qui l'emportèrent encore malgré lui.
Conduite par La Rochejaquelein, la grande armée ne pouvait qu'aller en avant. Les cinquante mille soldais qui la composaient encore jetèrent un dernier regard à la rive maternelle [duleii monens remiuiscitur Argus), et ils prirent avec résolution la roule de Laval-
Mais, avant de les suivre d.ins cette voie, nous devons reporter nnssi le* yeux en arrière.
Ites chefs qui n'élaicnl point à In halaille deChollol. cl qui se Irouvèrcul