CHAPITRE UUINZIÊME
assista; et plût au ciel qu'on eût adopté son excellent avis! « IjO seul moyen, dit*iL de faire triompher la Vendée, loin de ses chaumières, c*est de l'organiser et de la numéroter par battiillons... Jusqu'ici, son mobile était le patriotisme... Il faut désormais que ce soit la gloire... Comptezvous, et nommez bien chaque chef, chaque soldat. La chose eût été im* possible sur la rive gauche, oiî nos hommes n*étaient qu'une population militante. Elle sera praticable sur la rive droite, où ils deviennent une armée d'expédition. En tous cas, je le répète, nous ne vaincrons qu'à ce prix. »
Pour exécuter un plan si sage, il eût fallu s'unir cordialement; et nous allons voir les discordes et les émeutes se niultiplier avec les revers!....
Il faut dire que la grande armée avait reçu deux coups terribles au moment de se mettre en marche : l^'un bref du Pape qui démasquait l'évéque d'Agra, et laissait Tabbé Bernier maître absolu dans le conseil, — bref apporté de Londres par le chevalier de Saint-Hilaire, continuateur de la mission dcTinténiac; 2^ la nouvelle de l'exécution de l'infortunée Marie- Antoinette, après six mois d'effroyable misère et un jugement plus effroyable encore. A cette nouvelle, tous les Vendéens, agenouillés, fondirent en larmes, et demandèrent grâce à Dieu pour la France, tandis que les Sans-Gulottes dansaient de joie comme des C4)nnibales an milieu des villes illuminées.
L'armée se dirigea d'abord sur Ingrande. « Singulier spectacle ! s'écrie madame de Lescure, que cette marche de l'armée vendéenne : on formait une avant-garde assez nombreuse, et on lui donnait quelques canons; la foule venait après, sans aucun ordre, et remplissait tout le chemin. On voyait là l'artillerie, les bagages, les femmes portant leurs enfants, des vieillards soutenus par leurs fils, des blessés qui se tramaient à peine, des soldais rassemblés péle-méle. 11 était impossible d'empêcher cette confusion; les commandants y perdaient tous leurs soins. Souvent, traversant cette foule la nuit à cheval, j'ai été obligée, pour me faire un passage, de nager, pour ainsi dire, entre les baïonnettes, les écartant de chaque main, et ne pouvant me faire entendre pour prier que l'on me fit pkce. L'arrièregarde venait ensuite : elle était spécialement chargée de garder M, de Lescure. Cette triste procession occupait presque toujours quaire lieues de longueur : c'était offrir une grande prise à l'ennemi ; il aurait pu sans cesse profiter du vice d'une pareille disposition. Les hussards auraient pu facilement nous charger et massacrer le centre de la colonne ; rien ne protégeait les flancs de l'arniée vendéenne ; nous n'avions pas douze cents hommes de cavalerie ; il n'y avait d'antres éclaircurs que les pauvres gens qui s'écartaient dans les villages, à droiteelà gauche, pour avoir du pain...
« Nous n'avions ni magasins, ni convois, ni vivres ; nulle part on ne trouvait do préparatifs pour nous recevoir. Nous voyant passer sans nous
arrêter, les habitants, même les mieux disposés en notre faveur, n'osaient s'employer pour nous, dans la crainte d'être le lendemain en butte aux vengeances des Républicains. On était donc réduit à exiger les vivres; mais jamais on n'a mis une contribution, ni autorisé le pillage. On permit, par nécessité, aux soldats de se faire donner du linge blanc et des vêtements en échange de ceu^ qu'ils portaient. Il m'est arrivé quelquefois d'être réduite à en agir ainsi, et à prier mes hôtes de me céder quelques bardes grossières, mais propres...
a De Candé à Château-Gonlicr, poursuit la noble dame, j'étais accablée de fatigue et de faim : j'étais partie sans déjeuner. En route j'avais donné mon pain à des blessés; dans tout le jour jusqu'à minuit, je n'avais mangé que des pommes. Bien des fois, pendant ce voyage, j'ai souffert de la faim. Les douleurs physiques venaient sans cesse s'ajouter aux peines de l'âme.»
Et quelles douleurs et quelles peines, en face de M. deLescure expirant de minute en minute ! « On ne put pas trouver de voiture au départ pour M. de Lescure... On le plaça dans une charrette, dont les mouvements trop durs le faisaient souffrir si horriblement, qu'il poussait des cris de douleur. Quand il arriva à Ingraude, il était presque sans connaissance : nous nous arrêtâmes dans la première maison ; on donna un mauvais lit à M. de Lescure ; je couchai sur du foin, et nous eûmes à peine de quoi souper. Il y avait un tel désordre, que l'on fut obligé de battre la caisse pour se procurer un chirurgien qui vint le panser...
« Le lendemain, nous ne savions comment emporter H. de Lescure: il ne pouvait supporter le mouvement de la charrette; la calèche où voyageait ma tante était trop petite. J'allai dans le bourg avec MM. de Beaugé et de Mondyon; nous fîmes faire une sorte de brancard avec un vieux fauteuil; on mit des cerceaux par-dessus, et l'on ajusta des draps pour garantir de l'air le malheureux blessé. Je me décidai à aller à pied auprès du brancard, avec ma femme de chambre Agathe, et quelques-uns de mes gens; ma mère, ma tante et ma fille étaient parties devant. On se réunissait et l'on marchait par familles et par sociétés d'nmis ; chacun avait des protecteurs et des défenseurs parmi les officiers et les soldats ; on tâchait de ne pas se quitter. Les combattants, après avoir fait leur devoir, songeaient d préparer des* logements et des vivres aux femmes, aux enfants, aux vieillards, aux prêtres et aux blessés qui s'étaient ainsi attachés à eux. Nous nous mimes en marche. M. de Lescure jetait des cris de souffrance qui me déchiraient; j'étais accablée de fatigue et de malaise; mes bottes me blessaient les pieds. Au bout d'une demi-heure, je priai Foret de me prêter son cheval : on l'avait chargé de commander l'escorte qui gardait M. de Lescure ; nous voyagions entre deux files de cavalerie, et un assez gros corps d'infanterie était derrière nous. Un moment après, M. de Beauvoiliers arriva avec une berline qu'il était parvenu à trouver; on avait dé-
(MIAPITRE QUINZIÈME. MH
monté cl brisé un canon pour avoir des chevaux. On arrangea des matelas dans la berline, et nous portâmes le blessé dans cette espèce de lit; M. Durivault se mit aussi dans la voiture; Agathe se plaça auprès deM.de Lescure pour lui soutenir la tête : la moindre secousse lui arrachait des gémissements; il ressentait de temps en temps les douleurs les plus aiguës. Un rhume assez fort ajoutait beaucoup à son mal. Quelquefois Thumcur coulait de sa plaie à gouttes pressées; alors il éprouvait quelque soulagement, et Ton profitait de ces moments pour avancer; puis on s'arrêtait quand les souffrances recommençaient; l'arriêre-garde nous rejoignait et attendait que la voiture reprît sa marche. M. de Lescure était comme mourant; il semblait n'avoir que le sentiment de la douleur : son caractère était changé; au lieu de ce sang-froid inaltérablo, de cette angélique douceur, il éprouvait des impatiences continuelles et s'emportait souvent avec une sorte de violence.
« Nous a^rancions sur Candé. A une lieue environ de cette ville, nous entendîmes un bruit qui nous fit croire que l'on s'y battait. Nous étions alors presque seuls sur la route; j'étais à cheval; nous y avions devancé l'avant-garde ; un instant après j'entendis crier : Voilà les hussards ! Ma raison s'égara ; mon premier mouvement fut de fuir, dans le même clin d'œil, je songeai que j'étais auprès de M. de Lescure; me défiant de mon courage, craignant que l'approche des hussards ne me frappàtd'une terreur involontaire et invincible, j'entrai vite dans la voiture sans en dire la raison, pour qu'il me devint impossible de ne pas périr avec mon mari. Les cris et le tumulte l'avaient rappelé h lui ; il s'était* mis sur son séant, s'avançait par la portière, appelait les cavaliers, demandait qu'on lui donnât un fusil; il voulait qu'on le descendit à terre et qu'on le soutint; il n'écoutait pas mes représentations, et sa faiblesse seule l'empêchait de sortir de la voiture. Plusieurs cavaliers arrivèrent au galop; il les appelait par leur nom et les excitait à combattre ; mais il n'y avait pas un seul officier; ils étaient tous en avant ; enfin il aperçut Foret : « Te voilà ! lui dit-il, à présent je suis plus tranquille ; il y a quelqu'un pour commander. » En effet il se calma, se mit à vanter la bfavoure de Foret, et à s'indigner de la poltronnerie de M. de S..., qu'il avait entrevu se cacher derrière la voilure. »
Nous appuyons sur ces misères particulières... elles donneront une idée de la misère générale... Si les chefs et leurs parents souffraient ainsi, quels étaient les maux des soldats et de leurs familles!
L'armée traversa sans trop de résistance lugrande, Candé, Segré et Ghâteau-Gontier. Elle arriva devant cette dernière ville par une pluie torrentielle, qui mit le comble au désordre de l'arrière-garde. En vain La Uochejaquelein, monté sur ce cheval rapide qu'on appelait le Daim en des temps plus heureux, et vêtu, pour unique insigne, de la redingote bleue
qui avait fait toute la guerre, allait cl venait de la tête au centre, et du
JW BHETAUKE ET VKNIIRIi.
c'Jiitrc à la queue, rallianl les fujarila. (ircssiniil les lelardaUiiTS, soulakzeanl les lilcssés et les femniGs : l'oftpérancc que sn vue ranimait dans les cœurs s'ovaiiouissait aussitôt qu'il avait disparu.
I^a garnidon de Chàlcau- Gonticr ne résista heureusement que deux heures...
On apprit alorsque les mourante laissés à Cundé avaient Lié achevés par les Bleus...
Marigny se vengea sur If; juge du pnii et le curé con- Bliluliouncl. qu'il égor^a de sa main aux applaudissemenls de ses soldats. Un délire féroce s'empara aussitôt de l'année entière, et LaltochejaquGlcin ne sauva la cité du carnage qu'en faisant fusiller un Allemand qui dépouillait une femme iprès l'avoir sabrée. Cet exemple coiilinl les plus furieux.
On vottquc les Vendéens, même lorsqu'on les poussait a bout, n'étaient cruels que par accès rapides cl en qunique sorte malgré eux.
Leurs ennemis , au contraire, relaient haliiliicllcnient et systématiquement, Mangi.y seul était d'avis de leur rendre la parcilli. tn toute occasion; — triste exemple des rntluences de la gucirt tnili sur un homme connu jusque-là par sa douceur !
Le 23 octobre enfin, l'armée parait devanlLaval. On relève son courage et on la remet en ordre en lui lisant les proclamations républicaines qui l'appelaient horde de monstres, lui attribuaient les crimes de sus ennemis, et la vouaient uu massacre et à la noyade. Elle s'élance sur les quinze mille soldats d'Esnue-Lavalléo, les met en déroute, et entre dans Laval. La Rocbejaquelein fut encore sublime ce jour-là : un grenadier bleu venait do le manquer à bout perlant. Il le saisit et le terrasse de la main gauche (depuis Marligné. son bras droit était toujours en écliarpe). Quatre paysans accoiilenl et vont égorger le grenadier. — .Arrêtez! leur crie le héros; et. s'a-
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drossant au Républicain : — Va dire à tes camarades que lu l'es mesuré avec le général des Brigands, qui n'a qu'un bras et pas d'armes, qu'il t'a jeté à terre et laissé la vie !
Lès Vendéens n'auraient pas imité celte clémence, si madame de MokIfranc n'eût intercédé pour les prisonniers bleus. La République récompensa cette dame en lui coupant la tête.
Talmont avait promis de soulever tout le pays de Laval, rempli des souvenirs de sa famille. La terreur qui glaçait les âmes Tempccha de réaliser celte promesse. Mais un autre secours, des plus utiles, vint fortifier les Vendéens. La Chouannerie du Maine, depuis longtemps insurgée, accourut en foule, avec ses habits de peaux de chèvre, ses longs cheveux plats, ses chapeaux à larges bords, ses vieux fusils de chasse, et ses fourches de fer. Ses chefs étaient de pauvres paysans dont nous raconterons bientôt la vie : Jean Cottereau, dit Jean Chouan, et ses trois frères; Jean-Louis Treton, dit Jambe-d' Argent, boiteux à qui on refusait des armes, et qui allail en chercher au milieu des ennemis.
Des Bretons vinrent aussi grossir la colonne intrépide, qui, dès le mois do juin, s'était jointe à l'armée de Bonchamps, sous les ordres de Lemercior, surnommé La Vendée^ et de ce Georges Cadoudal, qui jouera plus tard un si grand rôle! « J*en vis arriver une troupe, dit madame de Lescure, — qui criait Vive le Roi! et qui portait un mouchoir blanc au bout d'un bâton. En peu de temps il y en eut plus de six mille. On donnait à ce rassemblement le nom de Petile'Vendée.vi
Après deux jours de repos à Laval, la grande armée fui attaquée par les Mayençais et Weslermann dans la lande de la (]roix-de-Bataille. Le combat dura toute une nuit, et fut des plus acharnés... On s^entre-massacra sans se voir, en puisant aux mémos caissons, comme à Châtillon-sur- Sèvres. La Rochejaquelein montra qu'il était aussi habile général que brave capitaine. StofDet eut son cheval étouffé entre ses jambes... Un officier bleu voulait franchir un fossé, le royaliste Keller lui tend la main sans le reconnaître, puis, apercevant son uniforme à la lueur d'une décharge, il lui fend la tête d'un coup de sabre... Weslermann et Beaupuy laissèrent une foule de morts sur le terrain et se replièrent sur Château- Gontier, où ils trouvèrent Léchelle et Kléber. Malgré Tavis de ce dernier, et en dépit du mauvais état des Bleus (ils étaient, comme les Vendéens, sans pain et sans souliers), une bataille générale fut résolue. Elle eut lieu le 27 octobre.
Averti dès le matin des intentions de l'ennemi, La Rochejaquelein dispose ses forces avec une prévoyance admirable : — Mes amis,, dit-il aux Vendéens, il s'agit de venger la défaite deChollet, et de sauver vos femmes et vos enfants! De son côté, Lescure, soulagé par l'ospérauce, veut remonter à rheval. On l'en empêche de vive force... Mais il s'arrache de son lit.
4H8 BHETAUNE KT VENDÉE,
8c place à une fenvtre, et encourage les Vendéens de sa voix niouranlc.
Éleetris*;s par ce spectacle, tuus les chefs oublient leurs dissenlimeots
pour triompher. Stofflcl, Koyrand, Sopinaud, Talmonl. Forcslior. Donnîs-
aan, Piron, d'Autichamp, Fleuriol, allendent les ordres de La Itocheja-
quelcin...
Du côté des Bk-us, les bons généraux ne manquent pas, sans compter Kléber et Marceau :
mais c'est un imbécile qui les commande et qui va les perdre. Le premier ordre de Lèchellc est un modèle de crasse ignorance (expression de Kléber).
On lui obéit pourlanl.
et le corps d'armée en subit la peine. Une batterie le protège heureusement à Entrâmes:
mais SlorOet s'avance avec l'émigré Saint- Hilatre : — Vous allez voir, lui dit-il . comment les Vendéens enlèvent les canons! fCt. sur un signe de sa main. Martin de La Pomeraycetses braves se ruent sur les pièces, et les retournent contre les Bleus, après avoir
tué les artilleurs
KMri Henri cependantanimc
tout de son courage et dirige tout par son sang-froid. Voyant tomber M- de Royrand, et ses soldats le pleurer : — Vous le pleurerez demain, leur dit-il, vengez-lc aujourd'hui! VA ils ccr,isent. en effet, les Mayençais comme un seul bomme. Ceux-ci voient alors Léchelle en Tuile, et abandonnent leur artillerie. Westermann, Kléber et Marceau sont entraînés par le torrent... La déroule des Républicains devient générale. Les Blancs allaient si'gaUler pour les poursuivre. Henri fait un tour de force, il les maintient en ligne. Pressés par celte masse compacte, le.'; Mayen<;ais se jettent dans la Mayenne. Un seul bataillon rend les armes...
CUAIMTRË (JUlNZlËMIi:. 469
C'est celui qui a fait le plus de mal dans lu Bocage. Sur Tordre de Slofflct, il est cerné et fusillé en masse. Bloss et Bcaupuy courent au-devant des balles vendéennes. Ce dernier, enlevé du champ de bataille, adresse à ses grenadiers sa chemise trouée cl sanglante. . Ils l'arborent comme une bannière, et recommencent le combat : — Eh bien, s'écrie La Rochejaquelein, est-ce que les vainqueurs coucheront dehors et les vaincus dans la ville?... Puis il enlève lui-même la position, chasse les derniers Maycnçais deChâteau-Gontier,et pénètre vainqueur dans cette ville, le drapeau blanc à la main, après douze ou treize heures de combat.
Le triomphe des Vendéens était complet... Il les fit passer de l'abattement d'u désespoir au délire de la joie : — Vive le Roi ! Vive M. Henri ! criâient-ils en se partageant les dépouilles des Bleus.
Les ennemis mômes de La Rochejaquelein ne purent lui refuser leur admiration : « Ce jeune homme, écrivit Kléber, a bravement gagné ses éperons de généralissime. Il a montré dans celte malheureuse bataille une science militaire et un aplomb dans les manœuvres, que nous n'avions pas retrouvés chez les Brigands depuis Torfou. C'est à sa prévoyance et h son sang-froid que la République doit cette défaite, qui a consterné nos troupes...» Et plusieurs années après, le général Jomini, l'expert stratégiste, écrivait aussi : a Cette grande bataille place bien haut ce jeune homme dans l'estime des gens de guerre.»
Que devenait cependant Léchelle? Il fuyait l'armée qu'il venait de perdre, et il osait dire aux derniers Mayençais : — Qu'ai-je donc fait pour commander à de tels lâches? — Et nous, répondaient ces braves expirants, qu'avons-nous fait pour obéir à un tel jcan-f ? — Quant à moi!
s'écriait Westermann, je ne lui obéirai plus! J'aimerais mieux servir sous les Brigands que sous un pareil homme!... Ainsi, hué par ses soldats et destitué par ses officiers, Léchelle se réfugia à Nantes, où il mourut de honte entre les bras de Carrier. On prétend qu'il s'empoisonna lui-même; il ne pouvait périr dignement que de sa propre main.
Jamais la chance n'avait tourne si brusquement ni si complètement. L'armée républicaine ne méritait plus ce nom. c< Figurez-vous, dit Kléber lui-même, un tas de malheureux mouillés jusqu'aux os, sans tentes, sans paille, sans souliers, sans culottes, quelques-uns sans habit, grelottant de froid, et n'ayant pas un seul ustensile pour faire leur soupe... Figurezvous des drapeaux entourés de vingt, trente ou cinquante hommes au plus, criant à l'envi : — Les lâches sont à l'abri, et nous périssons ici dans la misère ! etc. » Tels étaient les débris qu'il fallut ramener péniblement a Angers.
Eh bien, c'est ici que la guerre de l'Ouest devient, des deux parts, une guerre de géants! A Chollet, la Vendée entière était anéantie; et, dix jours plus tard, elle ressuscitait victorieuse. A Laval, la République n'avait plus
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de soldais; et, doir/iC jours iiprès, clic retrouvait une armée!... Mais par quels moyens, juste ciel ! Voici le sublime de la Terreur !
Hommes et femmes, vieillards et enfants, sont mis en réquisition permancnlc. «Les jeunes gens, dit rarrôlc révolutionnaire, iront nu combat; les hommes mariés forgeront les armes, et transporteront les subsistances; les femmes feront des tentes, des habits, et serviront dans les hôpitaux ; les enfants mettront le vieux linge en charpie ; les vieillards se feront porter sur les places publiques, pour exciter le courage des guerriers, prêcher la haine des rois et Tnnité de la République. »
Si los hospices et les ambulances manquent pour les blessés, Esnuc, Prieur et Turrcau ordonnent : « On se plaint, dans les rapports, de la trop grande quantité de blessés et de malades qui encombrent Tarmée, et peuvent, dans un cas de gravité, paralyser ses mouvements ou son ent^emble. Les blessés et les malades, étant francs républicains comme nous, doivent, comme nous, se sacrifier au salut commun. Ils ne peuvent pas combattre et mourir les armes à la main: il faut qu*ils meurent d'une autre manière. En cas d'absolue nécessité, nous autorisons donc, dans Tintérèt bien entendu de la chose publique , à se défaire le plus humainement possible de tous ceux qui, par raison d'état sanitaire, apporteraient un préjudice quelconque à la marche ou au succès des troupes républicaines. Le patriotisme el la fraternité des généraux décideront des cas où le salut de la République commandera impérieusement ces sacrifices. »
On a besoin de poudre? Tous les bâtiments en démolition sont livrés à la commission des salpêtres... Il faut trouver des chevaux ? Chaque canton en fournira six. Ceux qui n'en auront pas en achèteront, dit Boursault. Tous les fusils à un seul coup, « n'eussent-ils que le canon de passable, » sont requis comme armes de guerre. — Les soldats sont-ils nu-pieds ? — «Tout citoyen qui ne marchera point à la défense de la patrie sera tenu de remettre à sa municipalité les souliers et les bottes qu'il a, sous peine d'être réputé suspect... »
Or, écoutez cette loi des suspects, chef-d'œuvre de Merlin (de Douai) : « Sont réputés suspects, i^ ceux qui, soit par leur conduite, soit par leurs relations, par leurs propos ou leurs écrits, se sont montrés partisans de la tyrannie, du fédéralisme, et ennemis de la liberté; 2"* ceux qui ne pourront pas justifier de leur manière d'exister et de l'acquit de leurs droits civiques ; 5" ceux à qui il a été refusé des certificats de civisme ; i"* les fonctionnaires publics suspendus ou destitués de leurs fonctions ; ceux des cidevant nobles, ensemble les maris, femmes, pères, mères , filç ou filles, frères ou sœurs et agents d'émigrés, qui n'ont pas constamment manifesté leur attachement à la Révolution, etc.. »
Si les souliers font déraut(et telle est la prospérité généra le, qu'il y a des communes où l'on n'en trouve plus une paire!], on met en réquisition les