CHAPITRE SEIZIÈME
horrible nouvelle acheva de le luer. — Ma vie peut-elle vous le rendre? prenez-la! s'écria La Rochejaquelein en embrassant madame de Lcscure.
L'armée oublia cette perte cruelle au milieu de ses propres douleurs. Les fièvres et les dyssenteries la décimaient. La discorde s'envenimait entre les chefs. L'abbé Bernier, dont l'ambition perçait de jour en jour, divisait le conseil pour y régner.
L'hiver approchait, — que faire?... Tout à coup un transfuge se présente : c'est d'Oppenheim, officier du génie. Affilié au complot de Puysaie (cet autre La Rouerie que nous retrouverons plus loin), d*Oppenheim ateuté avec le général Winsphen de soulever la Normandie et le Calvados en faveur des Girondins. Il gagne la confiance des chefs vendéens, et leur persuade d'assiéger Granville. L'arrivée de deux envoyés du ministère anglais les y détermine.
Ces envoyés sont Berlin et Freslon, deux hommes honorables : celui-ci ancien magistrat du parlement de Rennes. Ils s'avancent déguisés en paysans. Leurs bâtons contiennent des dépèches. On les brise, et l'on y trouve une lettre des plus aimables de Georges III, offrant aux Vendéens son concours immédiat, s'ils s'empareut de Saint-Malo ou de Granville. Mais brisés plus bas par Freslon, les bâtons laissent échapper une lettre du marquis Du Dresuay, chargé du mouvement royaliste en Bretagne depuis la mort de La Rouerie. Cette lettre conseille aux Vendéens de se défier des promesses de l'Angleterre. Freslon avoue qu'il partage les soupçons de Du Dresnay.
Et cependant le conseil, malgré La Rochejaquelein, s'engage à assiéger Granville avec l'appui d'une flotte anglaise, ne demandant, en outre, à Georges III que cinquante mille francs et le retour des émigrés ; — surtout l'arrivée d'un Bourbon à l'armée royale! A cette dernière supplication, La Rochejaquelein s'associe comme tous les autres...
Hélas!... les Bourbons ne répondirent même pas... L'Angleterre con« tinua de manquer à sa parole. Ses agents, qui dupaient Freslon, Du Dres-* nayet les généraux, étaient vendus à la Convention. D'Oppenheim, le pré-^ tendu converti, devait bientôt retourner aux Bleus... Et les Vendéena. enlacés d'un réseau d'intrigues, allèrent se broyer à Granville.
Ils arrivèrent le 9 novembre à Dol, où se forma dans leurs rangs cettecruelle Bande noire, ainsi nommée à cause du crêpe qu'elle portait au bra& gauche. Composée de déserteurs bleus et d'assassins, cette bande rendit aux Républicains brigandage pour brigandage , jusqu'au jour où La Rochejaquelein fit fusiller deux de ses membres devant l'église de Dol.
Ce fut un nouveau sujet de démoralisation pour l'armée. Épuisée par ces longues marches dont elle n'avait pas l'habitude, atteinte de ce mal du pays qui consume le Breton et le Vendéen loin de leurs chaumières, elle éclata en murmures, en cris de détresse, et voulut reprendre la route du
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Bocage... La Hoehcjaquelein eut beau ordonner, menacer, supplier... Ie> abbés Bernicr et Jagault parlèrent en vain au nom de Dieu et du Boi... plusieurs centaines de mutins désertèrent sans armes, avec leurs femmes et leurs enfants. Les malheureux croyaient faire pitié aux Bépublicains. Quelques jours après, on trouva leurs cadavres sur la route de Dol...
Après avoir occupé Âvranches et Pontorson, La Rochejaquelein assiège enfin Granville, le 14 novembre, avec trente mille hommes décourages. Il somme la place de se rendre, au nom de rimmonité et de la religion. Le conventionnel Le Garpentier et les généraux Peyre et Yachot, entourés de toutes les forces du pays, lui répondent à coups de canon. Ils savent que les Vendéens , toujours malheureux dans les sièges , n'ont pas même d'échelles pour monter à l'assaut; ils savent que TAngleterrc n'enverra ni flotte ni artillerie, ou qu'elle aura soin de les envoyer trop tard ! Le Garpentier en est si sur, qu'il s'en vante tout haut.
En effet, les Veodéens, les yeux fixés sur la mer, y cherchent en vain les navires anglais ; et pourtant c'était le jour, ou plutôt la nuit convenue... Les signaux étaient arrêtés de part et d'autre! mais la bonne foi se trouvait seule au rendez-vous. Gependant Talmont, La* Rochejaquelein. Donnissan, Forestier, etc., pénétrèrent hardiment dans les faubourgs... M. Le Grand de La LirayeS toujours au premier rang, dispose les pièces d'attaque avec une telle adresse, qu'il balaye les Républicains, et les repousse sur la ville. Mais en quittant les faubourgs, ils y mettent le feu; et ce nouvel ennemi arrête les Vendéens. Bientôt les flammes se retournent contre ceux qui les ont allumées. Marigny les avive encore, en tirant à boulets rouges sur la place. Les assiégés veulent aller éteindre leurs maisons. Le Garpentier les arrête, le fusil sur la gorge. Le municipal Desmaisons meurt sur la brèche, en y traînant des enfants et des femmes chargés de munitions... Les Vendéens reviennent à la charge par la grèvç; ils escaladent le roc, en y enfonçant leurs baïonnettes; ils vont entrer cette fois dans la ville, et s'en emparer à Parme blanche, lorsqu'un déserteur, un traître, leur crie : — Fuyez! nous sommes vendus!... Allard brûle la cervelle au misérable; mais le coup fatal est porté... le cri de trahison parcourt les rangs.... les plus braves s'arrêtent... les autres les entraînent. La nuit, toujours funeste aux paysans, met le comble à leur épouvante. Aux lueurs de l'incendie qui enveloppeGranville, ils aperçoivent les trois étages de forts et de canons qui les foudroient. En vain La Rochejaquelein les ramène à l'assaut; en vain les prêtres les y repoussent, la croix à la main ; en vain les femmes et les enfants leur crient: — Nous sommes perdus, si vous n'êtes vainqueurs!... rien ne peut arrêter la déroute, qui renverse les chefs et leur passe sur le corps. Les défenseurs de Granville redeviennent alors citoyens,
* M. \/o Grand est pïu5 connu (\c.*^ Vcn'i^on? sous \o nom <\r \,n PommoiMy»», qu'il norlail alors
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el repoussent le feu avec le mcino courage que Tassaul. — Héroïque spcclacle ! s'écrie avec raison Le Carpenlier.
La Rochejaquelein se venge en abandonnant Ville-Dieu aux fureurs de son avant-garde. Mais une sédition complète le rappelle au contre de son armée (si une foule éperdue méritait encore ce nom). On maudit TAngleterre en hurlant de rage, en pleurant de désespoir, et Ton accuse Talmont d'être complice de la félonie. Déjà Slofdet a saisi le prince sur le riv.ïge; mais celui-ci se justifie noblement. Deux marins anglais viennent, en effet, de lui apporter une lettre et la moitié d'un anneau. Ce message lui était adressé par lady B...., qu'il avait aimée à Londres, en 1792. Il lui ordonnait de la rejoindre aussitôt, suivant le serment qu'il lui en avait fait. Talmont a hésité entre l'amour et le devoir : il en convient. Mais le devoir Ta emporté. La barque envoyée à sa rencontre a reçu à sa place mesdames de Cuissart et de Fay. Ce sont les soins donnés à leur départ qu'on a pris, à tort, pour des projets de fuite... Cette explication est accueillie avec transport. L'abbé Bernier et La Rochejaquelein profitent de la réaction : le général fait pleurer ses soldats de repentir, et l'armée se remet en marche, en n'accusant plus que l'Angleterre. .
Étaient-ce, en effet, des amis véritables, ces alliés qui annonçaient une flotte à Granville pour le 14 novembre, et qui l'expédiaient deux jours après la levée du siège, pour qu'elle arrivât quinze jours trop tard, sous prétexte de vents contraires ; — ces alliés qui refusaient des armes et des barques aux sept mille émigrés de Jersey, quand le canon de Granville retentissait à leurs oreilles, et qui ordonnaient de fusiller tout Français coupable de voler au secours de sa patrie?
L'abbé LeCoz, cet évèque intrus de Rennes, détenu au Mont-Saint-Michel, pour avoir repoussé le mariage, se conduisit plus dignement que les ministres de Londres : il arracha à la mort vingt prêtres réfractaires qui le maudissaient, — par des certificats charitablement faux , courageusement signés par les magistrats du district...
Les Vendéens retrouvèrent un courage désespéré pour reprendre le (5hemin de leur pays... Cernés par tous les généraux et par tous les conventionnels, qui semaient leur route de femmes et de malades égorgés, ils écrasèrent, le 18 novembre, dans la grande rue de Pontorson, tout le corps d'armée de Triboust. Ce fut une boucherie sans quartier, durant près de cinq heures... M. Le Grand Tavait annoncée, en tirant sa montre, avec cette héroïque plaisanterie : — C'est à quatre heures , mes amis, que le bal commence!... l\ ne finit qu'à neuf heures, et laissa Pontorson encombré de morts et de mourants. Le brave Forest y resta percé de balles. Triboust avoua à la Convention que son armée avait été mise un peu en déroute. Pendant ce temps-là, sa femme, autorisée par lui, jouait la comédie sur le théâtre de Brest.
«78 BHËTAGNIi; ET VËNDËË.
Les victoires dcâ Blancs ne devaient pas plus les sauver que leurs défaites. Us entrèrent à Dol, exténués de faim et de douleur» n'ayant pas même de linge pour panser leurs blessures. « Une pauvre femme eut pitié de nous, dit madame de Donnissan ; elle vint me diro à Torcillc qu'il y avait des pommes de terre dans le fond d'un jardin. J'en fis avertir tout de suite les pauvres malades. Cette triste ressource une fo's connue, le jardin fut rempli d'hommes affamés qui, avec leurs mains, arrachaient ces patates de terre et les dévoraient toutes crues. Après ce souper délicieux, nous couchâmes par terre et pêle-mêle. »
Klébcr, Marceau, Savary, Rossignol, qui avait repris le commandement, voulaient cerner à Dol et détruire peu à peu les débris de la Vendée. Westermann les sauva en se ruant sur eux le 20 novembre, à minuit. Pour la première fois, La Rochejaquelein était parvenu à établir des patrouilles et des sentinelles. La masse énorme et gémissante des femmes, des blessés et des invalides, était rangée des deux côtés des rues. Au milieu, figuraient les chariots, les bagages et l'artillerie tie rechange. Entre les canons et les femmes, se tenait la cavalerie, bride et sabre en main, prête à s'élancer au combnt. Au premier cri de : Mort aux brigands! poussé par les soldats de Westermann, les tambours annoncent dans tout le camp qu'il faut vaincre ou mourir. Les deux partis se choquent dans l'ombre, et les Bleus reculent. — En avant la cavalerie ! crie Forestier, et il enfonce les troupes de Westermann. Marceau parait alors, et Stofflet lui résiste trois heures. Muller arrive à son tour, mais ses soldats ivres n'apportent que le désordre. Marceau rétrograde vers Kléber, et tous deux joignent leurs divisions.Westermann et Marigny, digne homonyme du Marigny vendéen, sont repoussés une seconde fois. Ce dernier, démonté et désarmé, protège la retraite avec un admirable courage. La Rochejaquelein s'élance enfin au secours de SlofQet contre Kléber et Marceau... Et ce mouvement, qui devait compléter sa victoire, la compromet par la plus fatale méprise. Voyant leur général s'éloigner au galop» les Vendéens le croient en déroute et rentrent à Dol en criant : — Tout est perdu... ! Un épais brouillard ajoute encore à rhorreur de la nuit. Rien ne saurait peindre le désordre et le désespoir de cette armée de femmes, de malades et de soldats confondus. — Défendeznous I criaient les malades... — Mourons avec nos chefs! répondaient quelques braves. — Mais la majorité, perdant la tète, et croyant voir les Bleus, se dispersaient dans toutes les directions. Marigny sabre en vain les fuyards pour les ramener dans les rangs. Les femmes du Poitou relèvent les armes qui jonchent la terre et forment un bataillon autour de lui. La veuve de Bonchamp supplie ses anciens soldats de ne pas se déshonorer. Mesdames de Lescure et de Donnissan rappellent au combat Stofflet, entraîné sous leurs yeux. .. Les épouses, armées de leurs enfants, arrêtent la fuite de leurs maris... Elles prennent aux morts leurs fusils, et crient avec délire : —