CHAPITRE DlX-SEPTIÉME. fm
des arbres, formaient la charpente des habitations. Les murailles étaient figurées par d'autres branches entrelacées de feuillage et tapissées de gazon. — Ces habitations étaient alignées à droite et à gauche d'une sorte de me pavée d'herbe épaisse. Le dôme élevé de la forêt garantissait le tout des intempéries de l'air.
Là, chacun avait transporté son ménage, son trésor, ses bestiaux et ses amours... Les hommes y étaient rares et travaillaient pour les femmes^ les mères mettaient au monde et élevaient leurs enfants. Un prêtre réfractaire, — curé, par la grâce de Dieu, de cette paroisse, baptisait les nouveau-nés, bénissait les mariages, assistait les mourants et enterrait les morts. — Tels sont la vie et le cœur humain : les plaisirs mêmes, les jeux et parfois les danses du pays revivaient dans cette colonie proscrite. Mais surtout on y priait pour les braves qui défendaient encore la Vendée... car à chaque coup de canon tiré dans le lointain, que de femmes et d'enfants tremblaient pour leurs époux, leurs fils et leurs pères! On avait des courriers adroits et intrépides, des vieilles mendiantes ou de petits gars, qui, leurs sabots à la main, courbés dans les chemins creux, filant comme des lièvres dans les genêts, allaient savoir des nouvelles de l'armée et du village.... Ils ramenaient souvent un soldat-paysan, fugitif ou blessé... Alors que de questions et de soins, et que de terreurs ou d'espérances dans tout le refuge!
Telle était la vie de ceux qu'épargnait la mort.
Cependant les colonnes infernales achèvent- leur mission, fiuché a tout brûlé e.t tout tué, du Port-la^Ilaie à Saint-Hermine; — Dufbur,.au district de Montaigu; — Cardelier, de l'ouest à l'est; — Grignon, dans le sens contraire, d'Argentou-le-Château aux Herbiers... Il n'y a plus qu'un désert fumant deClisson au Laroux, de Tiiïanges à Vezins, dans tout le haut Poitou et dans une partie de l'Anjou. Plus d'un quart de la population est mort; le reste est disparu. Deux cent mille bestiaux ont péri avec leurs maîtres. Ce qu'on a brûlé de fourrage» de bois et de blé est incalculable... Les chiens de ferme hurlent sur les décombres, attendant un Vendéen pour le caresser, ou un Bleu pour lui sauter à la gorge.
Faut-ii blâmer après cela les paysans qui se vengèrent sur les patriotes : les gars de Chanzeaux qui allèrent fusiller la nuit les habitants de Rablay ; — ceux qui incendièrent le bourg de Thouarce et tous les bourgs qui prêtaient des pionniers aux Bleus; •-- ceux qui, comme les Blancs de Begrolles, arrêtaient sur la route des familles suspectes, cherchaient un prêtre pour les confesser, et s'ils n'en trouvaient point, les aidaient à faire leur prière, les massacraient et les enterraient sur place, etc., etc.
Mais il avait été donné à un seul homme de dépasser toutes ces abominations.
Cet homme était Carrier. — Il mérite un article à part dans œ livre de sang.
510 BRblTAGNE ET VENDEE.
Jean Carrier étaîl avocat avant que la Révolution le fit vampire. Né en 1756, à Yolai, près d'Aurillac, dans l'Auvergne, c cet homme est jeune encore et plein d*une présomptueuse ignorance. Sa taille est haute, mais un peu courbée, ses jambes ont une longueur énorme. Une chevelure noire et grasse descend sur ses épaules, son œil est hagard et petit, mêlé de bile et de sang; il a le geste brusque et la voix rauquc. Quand il s*amuse à la tribune, il semble tirer les paroles de ses entrailles déchirées, et fait rouler les R comme une bète qui gronde. Il a l'air, dit son agent Mosneron, d*un charlatan et d'un tigre altéré du sang humain. Timide, alors que les femmes sont braves, il ne possède pas assez d'intelligence politique pour comprendre le danger des crimes inutiles. Venu à Paris, en qualité de membre de la Convention, il s'enivre de sa puissance, il ne voit dans le mouvement social dont il est chargé d'accélérer la marche ou de comprimer l'aventureuse fortune, que l'occasion de satisfaire la brutalité de ses mauvais penchants. • Ce portrait est de MM. Crétincau-Joly et Mellinet. Nous le compléterons d'un mot : Carrier était un Néron de mauvais lieu.
Il avait condamné Louis XVI, la reine et les Girondins, lorsqu'il fui envoyé à Nantes, c pour passer sur la Vendée, disait Robespierre, comme un Ûéau destructeur. » La Convention ne pouvait charger un plus digne bourreau de châtier les Girondins nantais de leur noble résistance à la Terreur.
Personne ne méritait moins que ces républicains de bonne foi le reproche de fédéralisme anarchique. Ils voulaient sincèrement l'unité, et tfon la division de la République, et leur conscience refusait de s'associer aux crimes seulement. C'est à ce titre qu'ils allaient si souvent combattre les Jacobins en pleine Convention. Beysser périt pour les avoir secondés contre Gillet et Merlin (de Douai). Mis aussitôt hors la loi (juillet 1793), et livrés à toute la fureur des représentants, les Nantais virent ceux-ci préluder de jour en jour à Carrier. Le Comité de Salut public, confisquant leurs dernières franchises municipales, pesa sur eux de tout le poids de sa tyrannie. Les dénonciations, les emprisonnements et les exécutions se multiplièrent. En vain les volontaires nantais prodiguaient leur sang contre la Vendée, la Vendée servait de prétexte à leur propre ruine et à celle de leurs familles. Bientôt Merlin (de Thionville) vint ajouter sa vengeance à celle de Merlin (de Douai). Gaston Baco, le sauveur de Nantes, le maire incorruptible, fut incarcéré à Paris. Enfin parut Jean Carrier, et la Terreur a Nantes eiïaça les plus sanglantes orgies de l'histoire.
Ayons le courage d'écrire cette page de boue et de sang pour l'exemple des générations à venir; et que nos lecteurs veuillent bien nous pardonner Tinfàme langage des hommes de l'an II.
Carrier entre à Nantes, le 8 octobre, résolu de purger la ville. « Eli bien, dit-il en arrivant, cinq cents têtes doivent rouler ici par jour, et je