CHAPITRE DIX-SËPTIËME. 51i
11*611 vois pas une! Il y a encore ici de Tancien esprit breton, le fer cl le feu doivent nationaliser cette ville... Tous les Nantais sont ties scélérats, ajoute-t-il un autre jour. Nous jouerons à la boule avec leurs tètes. — Plus
de négociants, plus de riches! Il faut leur f la tête h bas. — Il n'avait
qu'un regret, et il l'avouait hautement, c'était de ne pouvoir égorger luimême toutes ses victimes. — Le coeur d'un aristocrate, disait-il à table, serait sans doute un mets excellent. Les premières victimes de Carrier sont les prisonniers vendéens, qui affluent de toutes parts. Il destitue et chasse les derniers champions de la probité d'État, Grouchy, Canclaux, Kléber, Dubayet, etc.; il foule aux pieds, au nom de la République, le reste de ces libertés bretonnes si vivement disputées jadis à la Monarchie absolue. Nous avons peint ces mauvais jours du bon plaisir royal '. Qu'on les compare aux horribles jours du bon plaisir montagnard! Sans élection ni délibération d'aucune espèce, — sans autre raison que la peine de mort, — Carrier crée un maire, des adjoints, des municipaux, des commandants, etc. ; il met le citoyen évoque Minée à la tète de la division administrative. A la demande du club de Vincent Ik Montagne, il fait prohiber tout exercice extérieur du culte, et jouer au carillon du Bouffay Tair du Ça ira; il organise une commission des Sept, mille fois plus atroce que celle des Dix de Venise; il s'entoim de sauteurs en gueoîltes, pour fêter l'exécution de Marie-Antoinette. 11 déclare tous les marchands aristocrates, et propose de faire piller leurs magasins par le peuple. — t Peuple, disait-il, prends ta massue, écrase tous ces négociants, enfonce toutes ces boutiques, extermine tous ces scélérats! > 11 compose un comité révolutionnaire, de Goulin, ancien négrier, plus lâche et plus crapuleux que lui-même; de Chaux, de Grandmaison, de Bachelier, de Mainguet, du maçon Jean Lévèqae, du boisselier Naud, de l'horloger Bologoniel, etc., tous esclaves dignes du maître. Il donne à Phélippe Tronjoly, qui osa souvent lui résister, la présidence d'un tribunal révolutionnaire , chargé c de faire rouler les tètes » sous tous les prétextes imaginables ^
' Voir toute la première partie de Bretagne el Vendée. — Surtout les cinq premiers chapitres.
' En voici quelques-uns copiés sur les registres officiels :
« Avoir, d'un air moqueur et contre-révolutMnnaire, dit à une femme qui se plaignait des Brigands, de M eafetiser. — Avoir eaebé on prêtre réfractaire qui célébrait, ea seeret, eertains mystères défendus par les lois.— Avoir fût baptiser son enfant aristocratiquement.— Avoir dit la messe, confessé, baptisé, enterré, suivant les usages du fanatisme. — S'être armé d'une pique en menaçant la République. — Avoir eu ches soi an gilet parsemé de fleurs do lis. — Être taré. — Avoir été Fami des contre-révolutionnaires opulents de la cité. — Avoir acoepté une fonction sans certificat de civisme. — Dangereux aristocrate par sa langue. — Dangereux par ses moyens dorés. — Domestique d'un ci-devant. — Aristocrate fieffé. — Aristocrate puant. — Fédéraliste enragé. — Tabellion contre-révolutionnaire. — Pr6near des Girondins. — Persécuteur de Marat. — Négociant accapareur. — Aerapareur de navete. •— Pour des mote aristocrates léchés rue Beau-Soleil. •
Oublier de iuloyer un citoyen, parler convenablement et sans jurer, c'était jouer sa vie.
L'horrible et le ridicule se donnent la main. On met à l'amende les sabotiers qui font des sabots élégants. On inscrit dans les bureaux : — leij an se tutoie ^ et au-dessous ; — FermeM la port^ s'il vous platt. On supprimait, comme aristocrate, une pièce intitulée le Château du Diable.
Bientôt la guillotine ne va pas assez vite : elle ne coupait qu'une tète à la fois. Carrier organise les fusillades en masse. Malgré les protestations du tribunal révolutionnaire, qui voulait au moins sauver les formes, on fusille par centaines les Vendéens qui rendent les armes, sur la promesse d'une amnistie; on fusille leurs femmes, leurs enfants et leurs malades; on fusille tout ce qui tient à la noblesse, au clergé, à l'émigration ; on fusille tous ceux que la baine, l'envie ou la cupidité dénoncent ; on fusille enGn tous les gens riches ou réputés tels, pour s'emparer publiquement de leurs dépouilles. Tant de cadavres s'amoncellent dans les carrières d« Gigant, qu'il faut créer une compagnie d'enterreurs : elle ne suffit pas encore à l'œuvre ; Ton entasse les corps en montagne républicaine. {Ste.)
Enfin Carrier trouve un tombeau assez profond dans les gouffres de la Loire : il invente les noyades. Le mot définit la chose. On prenait les victimes par centaines; on en comblait des bateaux, et on faisait sombrer le tout. Cela s'appelait des déportations verticales.
Une protestation s'élevaitrelle du conseil municipal? — c Vous êtes des j... f...... s'écriait Carrier, le sabre à la main et l'écume à la bouche; vous ne
savez pas votre métier; je vous ferai tous guillotiner, tas de b , si vous
dérobez une tète à la République ! » Alors les honnêtes gens se taisaient et se cachaient ; les hommes de cœur mouraient, les faibles obéissaient, les cannibales triomphaient, et personne n'osait respirer.
La commission militaire, après avoir condamné des milliers d'innocents en quelques semaines, refusait de ratifier un assassinat en masse... Carrier mande le président, septuagénaire affaibli par l'âge... — C'est donc toi, vieux j... f...... qui oses me résister! Si l'Entrepôt n'est pas vide dans deux heures,
je te fais guillotiner toi et ta commission ! — Le vieillard rentre chez lui fou, et meurt en répétant : Ah ! Carrier ! ah ! gueux ! ah ! scélérat!
Cette intrépide garde nationale de Nantes, qui avait repoussé cent mille Vendéens, tremblait devant Carrier, soutenu par la populace.
L'administration départementale faisait antichambre une heure et demie chez le proconsul, maison Villestreux, lie Feydeau', puis s'entendait apostropher ainsi, au sujet de l'embargo des grains : c Est-ce que cela me regarde, f. Vous voulez me faire une c... f.... Je montais l'année
* Carrier demeart ensuite h l'eitrémit^ de U me de Richeboarg.
CIIAPITHE DIX-SKPTIÈMK. 513
dernière une bourrique qui raisonnait moins que vous! Vous êtes une liandc de c. . . (textuel). »
Le même langage résonnait dans les clubs, transformés en tabagies dégoûtantes, où desforcenés prêchaient le sans-culottisme aux chiffonnières et aux portefaix en bonnets rouges. S'il y paraissait un habit propre : « A bas le muscadin! hurlait la foule; l'aristocrate à la lanterne! » Et quelquefois pourtant un Jacobin faisait vibrer le patriotisme en ces âmes perdues, et les entraînait à la mort sur un champ de bataille vendéen ^ Le club Vincent — la Montagne eut même l'honneur d'être dissous par Carrier, pour avoir demandé qu'on essuyât mieux la guillotine, et qu*on attachât les chiens qui allaient manger les cadavres !
La religion avait sa part de ces attentats, dans les fêtes de la Raison. — Des femmes publiques, à demi nues, le bonnet de la liberté sur la tête, et la pique à la main, y figuraient la Divinité, et y recevaient des hommages littéralement sans-culottes. . . Devant elles, les maratistes portaient la déclaration des Droits de l'Homme. Â leur suite venaient les insignes de l'aristocratie et de la « prétraille », foulés aux pieds par des enfants libres, dans une charrette à bœufs; puis Carrier, les autorités de la ville et les clubs formant un croissant; — les magistrats, les administrateurs et les soldats, bras dessus, bras dessous; — les bustes de Lepelleticr, de Marat, etc. ; — des femmes, autres déesses, figurant l'Abondance, la Victoire, la Maternité ; — enfin, la multitude chantant les hymnes patriotiques de Tépoque. On se rendait ainsi au pied de la colonne de la Liberté, où l'on brûlait de l'encens à ce setil Dieu ; puis au Département où les insignes de Taristocratie et de la prétraille formaient un feu de joie, tandis que Minée, l'évéque citoyen^, prononçait un discours athée, et que le:^ sansculottes dansaient en hurlant une immense carmagnole. 11 va sans dire que les saints avaient été supprimés comme Dieu... On avait remplacé dans le calendrier, saint François par Potiron, saint Clément ps^r Chicorée, saint Simon par Asperge, saint Victor par Meloti, sainte Anne par Arrosoir, sainte Emilie par Pierre à chatix, saint Donatien par Canard, sainte Trsule par Tonneau, etc. Et malheur à celui qui n'adoptait pas ces beaux noms; il était déclaré suspect, c'est-à-dire, guillotiné...
Carrier mit le comble a sa puissance mortelle, en organisant trois
1 Ou bien le ciksicr «iu club, â bout de cbaulT:igp cl d 'éclairage, évoiliail ainsi la géncrosil6 des sousscripleure : c Frrros el amis, vous vous plaif^ncz d'ôlremal éclairés (Ouil oui!\ Si vous êtes mal .'•chiirés, c'esl qu'il faudrait plus de lumière; s'il n*y a pas de lumière, c'est qu'il n'y a pas d'huile dans la lampe : s'il n'y a pas d'huile dans la lam|)e, c'est que la rruchc est vide ; si la cruche est vide, c'est que le marchand n'en veut plus Tournir, et, s'il n'en veut plus rouniir, cV>t qu'on ne le paye pns. . . Cependant, c'i?stnii Iwn sans-culotte! . . . Or, si on ne le paye pas, cVsl qu'il n'y a pas le sou dans la grenouille. » Bravo! bravo ! criaient toutes les commère?. Et, à l'instant, chacune donnait une carte de cinq sous pour alimenter la f;renouille et la lampe.
' Cet homme avail présnlé à la vioration dc5 tombeaux de h cithédrahs et avait laissé mettre en lambeaux la dépouille el les membres de son propre père !
su BRETAGNE KT VENDÉK.
bandes d'assassins, qu'il appela V Armée de Marat. Une de ces bandes élait composée d'anciens esclaves nègres. Les maralisles surveillaient les suspects» les arrêtaient partout, et dirigeaient les fusillades et les noyades... Les dépouilles des victimes leur appartenaient; de sorte qu'ils tuaient pour piller, du malin au soir. — « Mes enfants, leur avait dit Carrier, vous êtes
tous de bons b , secondez mes vœux, et vous serez bien payés. Ne vous
inquiétez de rien. » Ces bandits furent dès lors les véritables rois de Nantes.
Une Compagnie de la Montagne faisait h l'extérieur ce que l'Arm^^ de Marat faisait au dedans... Que Ton se rappelle les massacres des colonnes infernales , et qu'on y ajoute encore, si c'est possible. Les cavaliers montagnards arrachaient des enfants des entrailles de leurs mères, et jouaient à In balle avec ces fœtus lancés de baïonnette en baïonnette : ils mutilaient de jeunes Vendéens, et faisaient baiser ces lambeaux sanglants aux filles des sans-culottes...
Le Comité révolutionnaire était le digne chef de tels soldats. Coulin, son président, s'écriait : — « Gardons-nous de recevoir parmi nous des modérés... Il nous faut des patriotes ayant le courage de boire un verre de sang humain. Quant à moi, je me ferais gloire, comme Marat, do m'abreuver du sang de tous les ennemis de la patrie *. »
Ce misérable débuta par faire mourir en prison M. de Montaudoin, sou bienfaiteur et son créancier... Une femme lui demandait à genoux dof; nouvelles de son mari. — « Bail! fit-il, qu'importe ! plus tôt il mourra, plus tôt nous aurons son bien... Quant à toi, citoyenne, les hommes ne manquent pas aux jolies femmes... » — « Président, disait-il à Tronjoly. qui hésitait devant le meurtre sans jugement, est-ce qu'il faut des preuves pour faire passer certaines gens au rasoir national... On leur met la tête à la fenêtre sur l'étiquette du sac. »
Chaux, ancien négociant, liquidait ses affaires et battait monnaie au moyen de la prison et de la guillotine. La prison à tous ses créanciers, la guillotine à ceux qui refusaient quittance. Puis, aux suspects de toutes classes, tant pour leur liberté, et tant pour leur vie! Et souvent la somme payée ne sauvait ni la liberté ni la vie ! La beauté des victimes surtout était mise en coupe réglée parleurs bourreaux. — a Admirable époque, s'écriait Chaux, nous marchons sur les corps morts et sur les jolies femmes ! »
1 Ce Goulin, avant la Terreur, était connu comme un homme charmant. « Du moins, dit McUinet. les femmes l'appelaient ainsi. On se le disputait dans les cercles : exilait le plu:i aimable roué de son temps. Nul, avant la Révolution, ne jetait plus élégamment sous le br»s le chapeau à plumes; nul ne portait de meilleure grâce l'épée à poignée d'acier ciselé et i fourreau blanc ; nul ne pirouettait plus légèrement sur le talon rouge, et ne roubit plus indolemment entre ses doigts la tabatière d'or; nul non plus ne savait, avec plus de laisser-aller, remuer sa jabotière à dentelle, pour en faire tomber le reste du tabac, pris avec une coquetterie d'abandon; c'était enfin, quoique bourgeois, le rival, cl le rival préféré des plus spirituelles marquises de l'époque. »
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Et pourtant Chaux avait de généreux antécédents. Cet homme, qui condamnait une mère pour n'avoir pas dénoncé son tils, avait adoré sa famille; il avait sauvé des orphelins en Vendée. Il était du bataillon de Meuris , à la sublime défense de Norl... Voilà ce que la République faisait de ses meilleurs enfants '.
Chez Carrier lui-même, la folie révolutionnaire ne tenait-elle pas autant de place que la perversité naturelle? Sa femme, qu'il avait laissée dans le Cantal, n'a jamais voulu croire aux attentats de Nantes : « Ah ! les infâmes! s'écriait-elle, comme ils calomnient ce pauvre homme, qui n'aurait pas fait de mal à un agneau ! »
Grandmaison, spadassin chonté, avait, sous l'ancien régime, obtenu, au pied del'échafaud, des lettres de grâce pour un assassinat.
Tels étaient les ministres de Carrier.
Nous l'avons dit , les chefs-d'œuvre de ces tyrans eu délire furent les noyades... Voici comment les choses se passaient. Nous choisissons un exemple entre cent. Goulin se présente, un matin, à l'entrepôt du Bouffay avec la Compagnie Marat, portant une liste de cent cinquante-cinq proscrits. On avait tant tué les jours précédents, et les ordures, les épidémies, la faim décimaient si rapidement les captifs, qu'il ne s'en trouve que cent vingt-neuf à prendre. Goulin se déclare volé, et lance des jurements atroces. Puis il aide les marats à garrotter les victimes... On les dépouille entièrement, et l'on se partage le butin en frères et amis. Le geôlier veut s'opposer au départ. On lui rit au nez; on emmène et on noie le tout, et le lendemain seulement, on lui envoie un reçu. Un autre jour, le t4 décembre 1793, à onze heures du soir, Jauzon, guichetier du Bouffay, et maraliste, fait ouvrir les chambres et les cachots... Gorgé de vin, comme ses compagnons, il soutient à peine son sabre d'une main et sa torche de l'autre, et ne peut lire la liste qu'il vient de recevoir. — « Allons, s'écrie-t-il en pirouettant, levez-vous tous et faites vos paquets. Ce sera plus tôt fini. Je suis las de garder tant d'oiseaux en cage. — Tu pleures, c , dit un marat h un vieillard, nous allons t'envoyer au pays d'outre- Loire ; tu nous en rapporteras des vivres ! » On attache tout le monde in-
^ Puur juçer l'influence des passions de ce temps-là sur les natures les plus duuccs, il faut lire l'histoire de Proust, honnête cloutier et membre du Comité réTolutionuaire. Il y était entré par force sous la menace do mort, et tandis qu'il signait d'une main les arrestations, de l'autre il cachait ci saurait ses propres victimes. Son excellente femme importunait Carrier de demandes en grâce continuelles. 11 la jeta un jour à la porte, en lui disant : a Si tu retiens, je te fais f.... dedans I... — Continue néanmoins, lui dit Proust; fais le plus de bien que tu pourras, mais sans nous perdre ! — Tiens! s'écriaiU-il en rentrant chez lui, voilà une liberté; cours la porter à son adresse. Nous dormirons contents ce soir, mais n'en ayons pas trop l'air!... » Proust finit par sortir du l^omilé, et fut sauvé à la réaction thermidorienne par le témoiguage des honorables citoyens qu'il avait rendus à la vie.
Qui'Ui» lumière celte histoire jette sur lu Terreur ! mais aussi quel enseignement elle en fait sortir.
516 BUËTAGNIi ET VENDEE.
(listiiictemeiit, et l'on serre les cordes à couper les membres. Un jeum^ homme rccinmc ses effets et se révolte. On lui tire un coup de pistolet, cl il arrose le pave de son sang. — « Dépéchons, criaient les marats, la marée baisse... » KtGnulin d'ajouter : « Êtes-vous prêls, s gueux? votre
toilette est-elle finie? Vous mouriez de faim et de soif ici; vous allez boire à la grande tasse... — Qu'on nous envoie à Tcnnemi, dit le paysan Le Roy, nous servirons la République. — Non , repart Grandmaison ; vous serez employés à la construction d'un fort souterrain..., comme qui dirait sous l'eau... entre deux eaux... » Et tous les marats de rire à ces grossiers lazzi. Les prisonniers sont emmenés, liés deuxàdeuxjcs mains derrière le dos. On les embarque dans une gabare, où Grandmaison les pousse à coups de hache. On vogue au large ; on s'arrête au plus profond
de la Loire. Les maratistes montent dans des batelets, et font sombrer
la gabare. Tout est englouti... Les malheureux étaient près de deux cents! Ceux qui surnagent sont assommés à coups de gaffes. Le Roy seul s'échappe miraculeusement, avec un autre homme; mais il expie ce bonheur par trois mois de martyre ^
A J'étais sur la gabare, dit un témoin ; j*ai vu les naufragés passer leurs bras et leurs mains à travers les fentes ; j'ai vu Grandmaison sabrer ces malheureux ; je Tai vu plonger son sabre dans une des fentes, et j'ai entendu l'un de ces malheureux s'écrier : « Ah ! le scélérat, il me perce ! » Tous, à fond de cale, jetaient les plus grands cris, et disaient : <c Est-ce donc des Républicains qm se conduisent aussi cruellement? » Et qui parle ainsi ? C'est un acteur du drame, un des noyeurs, le perruquier Grespin. (Procès de Carrier. )
Quati'e-vingt-dix prêtres en cheveux blancs étaient détenus à bord d'un navire hollandais, gisant dans la fange, couverts de plaies gangrenées, mangés par la vermine, poussant des cris lamentables. Les maratistes viennent sur le pont boire et chanter des infamies ; puis ils jettent les vieillards dans des chaloupes, pour les déporter, disent-ils. C'était une d^portation verticale à l'ile Chaviré. Ils furent tous noyés devant Paimbœuf! Quelques jours après, une nouvelle expédition eut lieu, et Carrier célébrait cette double victoire par un banquet donné sur le théâtre même du crime*.
^ «Jeté dans une fosse pleine d'ordure, sans lumière, pendant trois mois... Une demi-lirre de pain» une chopinc d'eau, voilà toute ma subsistance... J'étais comme une tonne remplie d'eau. En Tain je demandais un peu de paille pour me garantir de In malpropreté la plus découlante. » (Procès de Carrier, déposition Le Roy.) Et tel était le sort de tous les prisonniers.
* Ecoutons un des convives : « Je descends à fond de cale, je vois une table de quinie à vingt couverts; je demande ce que c'est que ce diner, quelle est la galiole où je nie trouve : « C'est la grande tasse des calotins, me répond Laloi, et comme Lamberlye a fait celte expédition. Carrier, pour Teii récompenser, lui u donné la gidiotc. d Enfin on se met à Uible : Lamberlye était à droite et Laloi à gauche; Foucaud, Robin, OSullivan, étaient aussi du nombre des convives : le diner fut fort gai. Lamberlye lit le récit de se» belles expédition.». ; il déclara qu'il laiiail sortir se* viclinits deux à dom
CUAPITUE DIX-SKPTIEME. 517
Le 22 janvier 1794, on annonce à Carrier que la peste est dans les prisons et va gagner toute la ville. — « Bravo, dit le proconsul; en avant les noyades ! »
Et cette fois, il les perfectionne au moyen des bateaux à soupape, si bien disposés, que personne ne s'évadait plus.
Quelques incrédules ont nié ces abominations. Qu'ils lisent l'impartial Mellinet, et qu'ils consultent le greffe de Nantes.
Mais nous ne sommes pas au bout de celte mare de sang. Un jour, les matelots d'un navire ne peuvent lever ses ancres : elles étaient accrochées à une chaloupe pleine de cinq cents cadavres! On finit par noyer ouvertement, en plein jour. Les victimes traversaient les quais aux rayons du soleil. Les femmes venaient demander grâce pour les enfants que leur tendaient les mères. Elles étaient repoussées à coups de sabre. — « Ce sont des louveteaux à étouffer, » disaient les maratistes. L'eau de la Loire devint tellement empoisonnée, qu'il fallut défendre d'en boire et d'y pêcher du poisson. L'arrêté municipal est positif. « Les noyeurs, déclare un témoin, assouvissaient leur passion sur les belles victimes; après quoi, ils les rejetaient avec les autres... Et si quelqu'une attendrissait son bourreau : « Il faut la tuer plus que jamais, disaient les marats : elle pourrait enfanter un louveteau. » Deux pauvres mères accouchèrent sur les bateaux, et ne trouvèrent grâce ni pour elles, ni pour leur fruit. Mellinet élève à six cents le chiffre des enfants noyés... Pour couvrir et oublier les cris des mourants, les exécuteurs chantaient à pleine voix, et se livraient aux prostituées qu'ils avaient emmenées avec eux et parées des dépouilles de leurs victimes.
Allons toujours. Il faut parler des mariages républicains. On attachait ensomble, deux par deux, les jeunes gens et les jeunes filles, dépouillés de leurs derniers vêtements. On les provoquait par tout ce que la lubricité peut imaginer de plus hideux ; puis on les précipitait dans l'abîme...
Combien d'innocents périrent ainsi ? Nul ne saurait le dire. Lambertye, le favori de Carrier, disait un jour, en montrant la Loire : a II en a déjà passé deux mille huit cents. — Qu'entendez-vous par là? demanda queli|u'un. — Eh bien, reprit Carrier, deux mille huit cents Brigands sont dans la baignoire nationale. »
Et ce jour-là n'était pas le dernier jour der la Terreur !
Les bourreaux eux-mêmes ne pouvaient s'élever à la hauteur de Carrier Inquiet d'une protestation de Tronjoly, au sujet de vingt-quatre victimes,
«ju'il les fouillait, les attachait, les faisait descendre dans l;i gabare, et les précipitait ensuite dans l'ciiu. Chacun des assistiints ne manquait pas d'applaudir ; on indiquait a Carrier les iutives camarades qui avaient contribué à celte expédition. Carrier ctiiil devenu d'une gaieté folle: il dit à Robin, ivec son iicccnt auvergnat .- a Chenle, Robin, ch.inte la chanson de la Gamelle et celle de la Mouifiiftie. » Robin chanta. «»t toii> l^•^ convive- choquèrent leurs vi-ries. en répétant lt> relrains. >>
le représentant va s'assurer par ses yeux de leur exécution. Il se trouve (les enfants parmi elles, et Texécuteur hésite... « Misérable, lui dit Carrier, veux-tu donc mourir à leur place?... » Le bourreau, effrayé, se presse tellement, qu*au lieu de trancher les cous, il coupe les tètes en deux...
Le 17 septembre 1793, le proconsul ordonne d'exécuter sans jugement cinquante Brigands, dont sept femmes jeunes et belles. Les plus jeunes et les plus belles sont quatre sœurs, — mesdemoiselles Millo de La Métaye (de la Roche-sur-Yon). L'ainée a vingt-huit ans, et la plus jeune seize. Bernard Laquèze, leur geôlier, qui a vu ces anges de douleur souffrir et prier sans un mot amer, ose aller demander à Carrier s'il n'y a pas erreur. Il obtient pour réptmse un rire féroce, et revient anéanti chez le concierge Laillct. La femme de celui-ci se charge d'annoncer la fatale nouvelle aux captives. Elle ne peut que leur dire en sanglotant : « Mes amies! mes pauvres amies! » Les quatre sœurs comprennent, s'embrassent étroitement, tombent à genoux, baisent la terre comme pour lui dire adieu, et se relèvent prêtes à monter au ciel. La plus jeune remercie la femme Laillet, et lui donne sa bague en souvenir. Puis, toutes se remettent en prière jusqu'à l'arrivée des exécuteurs... Ceux-ci entrent, les bras nus et tachés de sang... Les martyres s'avancent, pâles mais résignées, à la suite des quarante-six autres victimes... A cette vue, le peuple interrompt ses cris insultants... Un morne silence règne sur la place du Bouffay... Tout à coup un chant doux et grave interrompt ce silence. Est-ce le chœur des anges du ciel, qui viennent au-devant des anges de la terre? Non, ce sont les quatre sœurs qui, d'une seule voix, entonnent un cantique à Dieu. On dirait quatre pieux enfants allant à la première communion... Elles s'avancent ainsi jusqu'au pied de l'échafaud... Le bourreau les aperçoit, les entend, et, comme la foule, succombe à son émotion... D*un œil égaré, d'une main tremblante, il fait tomber trente-six fois le triangle d'acier; — d'abord sur dix-huit laboureurs, puis sur dix-huit autres personnes de toute condition et de tout âge... Dix fois encore il remet en mouvement l'horrible couteau. Â chaque tête qu'il abattait, il voyait avec horreur le sang jaillir sur les robes de ces quatre vierges immobiles .. EnGn, leur tour étant venu, il allait défaillir en les regardant, lorsque la voix de Carrier frappe son oreille... Le proconsul le surveillait d'une fenêtre du Bouffay... Le malheureux reprend courage, et s'approche des quatre sœurs... « Elles sont trop belles pour mourir, cric la foule. — Il n'y a rien de trop beau pour le ciel, » répond la plus jeune. Et toutes les quatre s'offrent d'elles-mêmes au supplice. Elles ne se disputent point à qui mourra la première. Elles ne pensent plus qu'à Dieu... La même extase les ravit, et leurs chants continuent en redoublant.... Bientôt on n'entend plus que trois voix... puis deux... puis une seule... puis rien... Les quatre télés étaient coupées... et le bourreau tombait évanoui... Une heure aprùs^, une