CHAPITRE DIX-SËPTIEME
qu*à rcxlrèmilè les négociants de Nantes, Les voyant incarcérés malgré ses efforts, il s'adressa avec ses collègues à la Convention. G*élait jouer doublement sa vie... Quand le proconsul, accusant les prisonniers de conspiration, parce qu'ils rejetaient le riz infect de la République, fit ordonner par son comité le premier massacre en masse, Boulay-Paty alla chercher le«tigrc jusque dans son repaire, l'amena au Département en robe de chambre, en pantoufles et en bonnet de police, et, .lui faisant renier publiquement son ordre, délivra pour cette fois les prisonniers. C'est à la même occasion que le commandant Boivin prononça les belles paroles citées plus haut. Désarmé par la loi du 14 frimaire, qui enlevait an Département les mesures de sûreté, Boulay-Paty n*en continua que plus vivement sa résistance. Il fut arrêté par les sbires du proconsul, et il se sauva par ce qui eût perdu tout autre, par la calme énergie de son attitude et de son langage. Cette fois du moins [ce fut peut-être la seule), la raison et la vertu triomphèrent de la démence et du crime. Et pourtant Doulay- Paty venait d'adresser au tribunal révolutionnaire de Paris une accusation formelle contre Carrier. Ce fut la première pierre qui loucha le pied d'ar gile de ce colosse de la Terreur. Boulay-Paty n*avait alors que trente ans ! Les collègues de Carrier près des armées de TOuest le suivaient, de loin sans doute, mais le suivaient de leur mieux. Pochole dirigeait la fusillade et la guillotine à Rennes, Francastel à Angers, Bréard, Laignelot, Hens, Esnue-Lavallée , Turreau , Bourbotte, Lequinio, Jean-Bon Saint- André, Thirion, Le tiarpontier, Levasseur, Laplancbe et Prieur (de la Marne), à Krest, à Laval, à Niort, à Saint-Malo, à Fontenay, etc. Est-ce à dire que tous ces hommes furent des tigres comme le proconsul de Nantes? Non, certes... La plupart, au sein de leurs familles, avaient toute la douceur et toute l'humanité possibles, et savaient se faire respecter et chérir pour leurs vertus privées. Quelques-uns, comme ce cloutier nantais, ne demandaient pas mieux que de sauver secrètement les victimes qu'ils condamnaient en public. En dehors de la Révolution, ils n'auraient pas tué une mouche; mais, engagés dans la Révolution, ils croyaient devoir faire tomber les tètes... Cette erreur était si invincible, qu'elle dure encore après cinquante ans chez ceux qui ont survécu, n II (allait terrilier, faucher, vou^ disent-ils du plus grand sang-froid, et si nous étions à recommencer, nous recommencerions sans remords ! » N'est-ce pas à dégoûter à tout jamais des révolutions et des révolutionnaires?
retira à sa pclilc terre de Uoiiges, où son digne ajni, Je savant docteur Bcssard, le sauva d'uiic longue maladie II n'est mort qu'en 1830, après deux nouvelles révolutions qui n'nvaicnl rien clian};r à ses principes, enseveli dans celte robe de mafri'^lnit qu'il avait tant honorée, — laissant, avec l'inipérissable souvenir de s«'S vertus républicaines, les ouvra;;es qui l'ont plicé au ranp: des TouUicr et des Carré, ses illustres compatriotes.
L'aîné de ses fds acte, jus<{u'à sa mort prématurée, l'un deî» meilleurs avocats de Bennes. L'autre. Rvariste Bfiulay-Pdty, ajoute encore à la gloire de son nom par les belles prt'sie.s cou ronuécs deux luis à rinslilut, et que rliarun «ail pnr cœur.
A Ueiines, les jeunes citoyens aident avec enthousiasme le bourreau dam ses fatigues nationales.
Le Batlcux écrit du Morbihan à Carrier : « Ça va, mon représentant, (;a va ici presque aussi crânement qu'«i Nantes. Je fais rôtir les aristocrates, cl toi tu les noies. Je suis donc plus chaud que toi. »
A Saumur, Félix et Miller se vantent, le 26 frimaire» d'avoir guillotiné quatre cents Brigands en quinze jours.
Jean-Bon et Laplanehe font exécuter les modérés par des enfants, « pour apprendre à lire à ceux-ci dans Tâme des ennemis du peuple. » Duboy- Crancé ira plus loin. Il fera fusilier les pères par les lils.
A Angers, Francastel rivalisait littéralement avec Carrier. Il convertissait en prisons tous les monuments publics; il inondait de sang, surtout du sang des femmes, la place de la Guillotine, et criblait douze cents Vendéens à la fois dans la prairie Saint-Gemme, sous une fusillade de quinze heures.
Partout, il faut le dire, ces bourreaux de la Terreur trouvèrent des hommes assez généreux pour leur disputer des victimes; partout les crimes et les dévouements se multiplièrent les uns par les autres. Nous citerons, entre mille, un trait fort touchant de M. David, le père de Maxime David, notre excellent peintre en miniature.
Louis David, alors âgé de vingt-trois ans, avait quitté le service militaire par un honorable scrupule. Il fut envoyé, comme contre-maitre, à l'arsenal d'Angers. Mieux valait encore, en ce temps-là. forger les armes que les manier. David recevait de la République un maigre salaire, à peine sufhsimt à sa laborieuse existence. 11 logeait dans une toute petite chambre, au dernier étage d'une de ces vieilles maisons d'Angers dont les portes sont si étroites et les couloirs si sombres. Un soir, il rentrait chez lui; une charrette longeait la rue, portant des Brigands à la guillotine... David s'arrête, frappé de terreur et de pitié... Tout à coup, un corps rapide le heurte, le pousse dans le corridor, et y disparaît en le devançant... David monte à sa suite, jusqu'au dernier étage, et trouve à la porte de sa chambre une jeune fille, éperdue, les cheveux épars et les vêtements en désordre : — « Sauvez-moi; monsieur, lui dit-elle, au nom du ciel, sauvez-moi!... » David avait déjà ouvert son modeste logement, et mis en sûreté celle qui l'implorait. Elle lui dit alors : — « Je suis mademoiselle de L'Kpinc. Cette charrette conduit toute ma famille à l'échafaud; j'en suis tombée par miracle... Un autre miracle m'a jetée chez un homme de cœur... Partagez avec Dieu ma reconnaissance. » David s'enferme avec la victime et attend, en frissonnant pour elle et pour lui-même. Personne ne monte, et l'espérance succède à l'effroi... Mais ces angoisses devaient se renouveler chaque jour... Qu'un des mille Argus de Francastel eût le moindre soupçon, et c'en était fait de la noble Brigande et de son sauveur... David garda ainsi mademoiselle de L'Ëpine pendant six semaines. Il la
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quittait le matin pour aller à Tarsenal, et revenait après son Iravail, en partager le fruit avec elle... Nous avons dit qu'il avait à peine de quoi vivre... Quand le dîner ne sufGsailpas pour deux, c'étaillui qui s'imposait les privations. Le sacrifice qui lui coûta le plus fut celui de son lit. Huit jours durant, toutefois, il le céda à la jeune fille, et, non moins respectueux que dévoué, il dormit près d'elle sur une chaise Mais un tel repos, après les fatigues du jour, altéra sa santé... Or, s'il fût tombé malade, lui et sa compagne étaient perdus! — « Mademoiselle, lui dit-il un soir, vuus avez assez éprouvé ma discrétion; accordez-moi une grâce d'où dépend notre salut commun. Permettez-moi de réparer ma force épuisée, en reprenant la moitié de mon lit. » Et désormais le jeune homme et la jeune fille, sans reproche comme sans défiance, dormirent, côte à côte et tout habillés, sur le même matelas... Un jour enfin, ils sortirent ensemble. Mademoiselle de L'Kpine, qui avait son projet, entraîna Uavid dans la campagne, et se Ut reconnaître d'une troupe de Vendéens. — « Voilà mon libérateur, leur dit-elle; il est digne de marcher sous votre drapeau. » Et elle supplia David de la suivre à l'armée royale... Mais le modeste employé de la République fut incorruptible. Il dit adieu à la jeune fille, et regagna l'arsenal d'Angers.
Quand la paix ferma les plaies de la France, David, élevé en grade par une conduite exemplaire, était à l'arsenal de Châlons-sur-Marne. Il y reçut une lettre dont voici la teneur : « Je n'ai point oublié que je vous dois l'honneur et la vie. Je viens m'acquitter, en vous offrant ma fortune et ma main. SUjné Mademoiselle de l4'>ine. »
David fut touché jusqu'aux larmes et vivement tenlé; mais, Républic<iin jusqu'au bout, il refusa discrètement. ■ Le dénoûment n'est-il pas digne de l'aventure?
Que pouvaient faire les derniers Vendéens aux prises avec les noyeurs de Carrier et les colonnes infernales de Turreau? Ceux qui se rendaient mouraient comme ceux qui continuaient de se battre. Mieux valait encore le champ de bataille ! Les gars ressaisissent les débris de leurs armes, et s'élancent des genêts avec Charetle, Stofflet et La Kochejaquelein. Celui-ci reprend la guerre de haies avec fureur, lance mille hommes sur Amey et Cordelier, emporte Chemillé, fait fuir Turreau, s'établit a Vezins, et fait, chaque nuit, une sortie sur les Bleus... Jamais le héros n'avait joué sa vie avec une telle audace. Il cherchait évidemment la mort. Il la rencontra le 29 janvier 1794.
Henri était convenu avec MM. de Bruc (de Livernière etduClêré*)deles joindre en Vallel, pour arrêter les incendiaires de Turreau. Il s'élance, chemin faisant, sur une colonne qui brûlait Nouaillé. Il remporte sa der-
' ("est par erreur qu'on a iiiipriiiic «le Bruc de Sii^iiy, pa<;c458. Le géiiérul deSijçiiy, qui a souvent ligure djius cette liisluii-e, n'upparlmuil pas à la l'aiiiilie de Bruc, — comme sou nom l'a l'ail supposer.
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ilièrc victoire, vt fait ita Jeniièru bonne action. Ses soliials allaient tuer lieux grenadiers bleus, surpris dans un champ. « Arrêtez ! leur crie-(-il. je veux interroger ces hommes. » Et il va droit à eux, malgré StofDct et Beaugé. <t Rendez-vous, leur dit-il, je vous luis grâce. » Mais un de ces forcenés a entendu prononcer son nom, il le coucbc en joue, cl le lue à dix pas, La balle avait Trappe au milieu du front.
Stodlet reçoit au cœur le conire-coup, il s'élance, les yeux en larmes. — lui qui n'avait jamais jilcurc ! — « Qui de vous, misérables, a tué noire général ? — Moi, » répond le nicurtritr. Et StofHct lui ouvre le crâne d'un coup de sabre. Puis, ^'itdrcssant à .ton compagnon : « Toi, tu es libre... M. Heur) t'a fait grâce. »
Un détachement républic^iin arrivait au galop... Un ensevelit à h hâte l'iissassin et la vielinic... Pour épargner des oulnges à cellc>ci. on lui met au chapeau une cocarde Iricoiore. 1.0 (invention, qui comptait alors plus lie neuf cent mille soldais, lit vérilier le cadavre de La Kochejaqueleiii. Turrcau écrivait, le9mars suivant : « J'ai ordonné au général Cordelier de faire déterrer La Itoeliijaqueleiii, cl lie tâcher il'uctitiériy des preuves de sa morl. »